Chroniques sahéliennes: Touche pas à ma paille ! 

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Depuis 40 ans que, je les suis régulièrement à la radio et à la télévision, je suis à chaque fois sidéré de voir à quel point les décisions du Conseil des ministres sont l’objet, de la part du public, d’un découpage systématique en deux parties : celle sans intérêt, et celle digne d’attention. La première, c’est l’adoption de textes législatifs et règlementaires, la seconde concerne les mesures nominatives.

Vous l’aurez constaté de vous-même, la lecture de ces décisions est suivie distraitement dans la première phase, puis avec une attention très soutenue dans la seconde. Usant d’ailleurs de mes vieux apprentissages en sociologie, j’ai procédé à une petite expérience : interrogeant des proches aussitôt après la lecture des communiqués du Conseil des ministres, j’ai observé qu’ils ne retenaient de mémoire aucune mesure législative ou réglementaire, mais se souvenaient parfaitement des nominations. Et arrivaient même à lier celles-ci aux précédents détenteurs des postes!

Je ne cesse de m’interroger sur un tel comportement, devant ce qui me paraît être une échelle inversée des priorités : l’adoption de projets de textes législatifs et réglementaires est, ce qui nous impacte le plus, dans notre grande majorité ; c’est là que le gouvernement nous impose taxes et devoirs, nous endette, nous lie à des pays tiers, nous dépossède souvent « pour raison d’utilité publique», décide des modalités de notre vivre ensemble ; quant à la nomination d’un individu, ou la perte d’un poste par un autre individu, elle n’a à mon sens d’impact que sur lui-même. Mais nous voilà rivés sur le périphérique, nous désintéressant de l’essentiel.

J’ai récemment encore expérimenté notre aveuglement devant ce phénomène : le Conseil des ministres a adopté un texte d’importance capitale, puisqu’il traite du foncier tant rural qu’urbain. Autrement dit, il nous affecte tous. Mais dans mon entourage, je n’ai entendu personne en parler, encore moins se préoccuper de connaître le détail des dispositions contenues dans le projet de texte. Et un jour prochain, dans la phase d’application du texte, l’adage «nul n’est censé ignorer la loi» sera battu en brèche, car vous entendrez des voix s’élever pour dire qu’«on n’était pas au courant », «le gouvernement doit revoir sa copie», «nous n’avons pas été consultés», et tutti quanti…

En séjour il y a quelque temps dans l’est du pays, j’ai pu observer les conséquences graves que peuvent engendrer pour la cohésion sociale, la méconnaissance, l’ignorance ou le déni des textes règlementaires.

Dans cette zone, des violences intercommunautaires sont régulièrement signalées. Elles ont pour source principale la compétition des hommes et des animaux sur les ressources dites partagées, mais que certains ne veulent pas partager, confisquant à leur seul profit des points d’eau et des pâturages, au mépris des textes en vigueur. En  creusant cette question, je fus étonné d’apprendre d’un de mes amis qu’ici au Niger, même le ramassage de la paille est réglementé. Que dire alors de la coupe d’arbres, ou de l’utilisation d’un point d’eau ou d’un pâturage ? Durant mes années d’enfance et d’adolescence, je me suis adonné à ces pratiques sans me soucier des textes, ne pensant qu’à remplir la panse de mon troupeau. D’un certain âge maintenant, je constate que le monde a changé, et le pays aussi. Ce changement s’opère à travers surtout les lois et règlements que nous ignorons le plus souvent avec superbe.

A nos risques et périls…

Par Idimama Koutoudi

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