Dr Kabir Sani, président du Conseil Supérieur de la Communication (CSC) : «Dans le cadre des préparatifs des élections, nous avons adopté huit décisions relatives à l’accès des partis politiques, groupements de partis politiques et candidats aux médias publics et privés en période électorale »

Invite de sahel dimanche
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Monsieur le président, le Conseil Supérieur de la Communication est à la croisée des chemins à l’approche des élections générales de 2020 et 2021. Quelles sont les actions que vous avez entreprises dans le cadre de la préparation de ces grandes échéances électorales ?

Merci au journal Sahel Dimanche de me donner l’opportunité de parler des préparatifs des élections. Au niveau du CSC, nous sommes déjà en phase préparatoires des élections de 2020-2021. Dans cette optique nous avons élaboré un programme électoral qui vise à exécuter un certain nombre d’actions qui sont essentiellement pédagogiques, de formation, de sensibilisation, de formation des  journalistes, de certains acteurs comme les partis politiques, pour que nous puissions aller vers des élections apaisées.

Dans cette dynamique d’actions, nous avons déjà édité un guide à l’attention des partis politiques. Nous avons déjà dans le cadre de la préparation de ces élections, préparé et adopté huit décisions relatives à l’accès des partis politiques, groupements de partis politiques et candidats aux médias publics et privés en période électorale. Ce guide vise à faciliter l’accès égal et équitable de tous les partis politiques, tous les groupements de partis politiques candidats aux médias publics et privés parce que la période électorale est sensible et doit être encadrée. Et dans tous les cas elle relève des prérogatives du Conseil Supérieur de la Communication, la régulation de la communication en période électorale. Nous avons d’abord avant d’adopter ces textes, rencontré les partis politiques, et les responsables des médias au mois de septembre dernier. Nous avons échangé avec eux. Nous avons fait un séminaire de renforcement des capacités avec l’appui de l’Union Européenne à travers le projet EISA. Donc grâce au projet EISA nous avons pu former et restituer ce document-là aux partis politiques. Dans la foulée nous avons prévu en même temps, de faire des actions de vulgarisation des mêmes textes à l’intérieur du pays notamment dans les chefs-lieux de régions dès le 16 novembre avec la région de Diffa, ensuite Zinder, puis Maradi.

Nous allons continuer les mêmes vulgarisations dans les autres chefs-lieux de région pour permettre d’abord à tous les partis politiques et leurs représentants, les représentants des associations, les ong qui sont actives dans l’organisation des élections pour qu’ils s’approprient ces outils, afin que le message soit bien compris. Et pour expliquer aux partis politiques qu’à partir de la campagne électorale, tous les messages qu’ils veulent diffuser dans le cadre de leur campagne doivent être centralisés et enregistrés par le CSC. C’est le CSC qui va enregistrer les messages et les faire diffuser par les   médias publics et privés. Donc c’est dans cette dynamique que nous avons déjà organisé cette communication à l’endroit des partis politiques et des associations qui font la promotion du droit civique des citoyens  qui est le droit de vote. Pour les journalistes et les responsables des médias, tant publics, privés, que communautaires, nous avons aussi prévu des actions de formation, de renforcement de capacités, des formations sur le pluralisme en période électorale, l’équilibre de l’information, le respect de l’éthique et de la déontologie , mais aussi les amener à être les meilleurs ambassadeurs de la paix pour ces élections. Parce que les médias sont les véritables vecteurs des messages de cohésion sociale, d’unité nationale. Pour éviter que les médias ne soient plus les vecteurs de ce genre de propos haineux, violents, nous voulons que les responsables des médias soient outillés.

Toujours, pour appuyer ces actions, nous sommes en train de renforcer notre système de monitoring parce que nous avons la capacité de suivre en temps réel tout ce qui sera diffusé sur les médias tant publics que privés, et sur les radios communautaires aussi à l’intérieur du pays. Nous sommes en train de bénéficier de l’appui de l’Union Européenne pour nous donner un dispositif supplémentaire de monitoring des médias. C’est l’occasion une fois de plus de remercier l’Union Européenne à travers le projet EISA dont nous sommes en train de finaliser le processus. Et en même temps nous sommes en train de  mettre à jour notre ancien dispositif.

Les organes de presse publique et privée ont une lourde partition à jouer pendant cette période pré-électorale et électorale. Pensez-vous qu’ils mesurent l’enjeu de leur travail pendant ces moments sensibles ?

 Je sais que les médias, comme vous le dites, sont au cœur de ce processus. Et je suis convaincu qu’ils mesurent la portée et l’enjeu qu’il y a autour de ces élections à venir. Aussi bien pour les médias publics que privés, nous avons le projet de nous réunir, avec la Maison de la presse, les représentants des associations des promoteurs des médias  privés et les médias publics, pour signer une charte de bonne conduite. Nous sommes déjà avancés là-dessus ; il reste juste à finaliser le document et le mettre à jour pour signer cette charte de bonne conduite. Si je me réfère au respect de l’éthique et de la déontologie, je pense qu’ils savent que c’est une période charnière où il faut faire attention à tous les messages qui seront susceptibles d’être diffusés. Dans tous les cas, le CSC dispose d’un pouvoir de sanction en cas de violation des principes basiques d’éthique et de  déontologie. Parce qu’aucun organe ne se hasardera à faire la promotion de la violence et de la haine. Donc le CSC veillera à ce que les médias jouent pleinement leur rôle. Et on va leur apporter un appui. Quand il y aura des dérapages le CSC n’hésitera pas à sanctionner. Et vous savez qu’avec les nouvelles mesures conservatoires, en cas de messages haineux ou violents, on peut suspendre les radios ou les télévisions qui encouragent ce genre de messages. Je pense que nous avons suffisamment parlé avec eux, et ils savent que l’on peut le faire ; mais j’espère qu’on n’ira pas à cet extrémisme.

L’accès à la publicité politique pour les organes publics de presse et le souci de l’équité  entre les différents partis politiques et les différents candidats est l‘une des questions que vous avez abordées lors de vos rencontres avec les acteurs politiques et les responsables des médias. Quel est le traitement que vous avez réservé  à cette question ?

La préoccupation des médias était de savoir comment ils peuvent accéder à la publicité politique. Nous leur avons fait comprendre que la loi réglemente cet accès à travers le décret de 2017. Nous avons essayé de comprendre leur préoccupation  puisque c’est une période qui peut leur permettre de renflouer leur comptabilité. Ce qui est logique et normal. Et de l’autre côté, c’est la seule période pendant laquelle les partis politiques peuvent être à l’aise dans leur communication. Donc nous avons échangé avec eux, et nous leur avons garanti que, comme à l’accoutumée, le CSC ne sera pas contre leur accès à cette publicité payante. Mais pour les médias privés, il faut qu’ils respectent l’équité. Il  ne faut pas que les médias qui sont acquis pour l’opposition ou le pouvoir, s’affichent. Dans l’accès à tous les partis politiques, il faut qu’ils soient très regardants, équitables et justes. Ils ne doivent pas empêcher à certains partis politiques de diffuser leurs publicités politiques sur leurs médias.  Cependant, ils ne doivent pas faire un traitement de faveur par rapport à leur sensibilité et leur obédience politique. Sur cela, on s’est très bien compris avec tous les responsables des médias.

Pour les médias publics, c’est justement là où on a eu quelques incompréhensions parce qu’aux élections antérieures, dans l’application de l’éthique et de la déontologie, on avait en son temps trouvé que les médias d’Etat, sont des EPA. Or, parmi ces médias l’ORTN et l’ONEP ne sont pas des EPA mais plutôt des EPIC. Donc de par leur statut juridique, ces deux organes ont la possibilité de faire de la publicité. Mais comme ce sont des organes de service public, il faut encadrer l’accès à cette publicité, contrairement aux médias privés.

La délibération qui avait un peu bloqué cette publicité sur les médias publics qui sont les organes les mieux outillés, il fallait donner la possibilité aux partis politiques, en dehors du temps gratuit qu’ils ont, d’avoir une petite marge supplémentaire pour faire la  publicité payante. Donc pour éviter les conflits, on a revu la disposition de la délibération pour leur permettre d’avoir deux fois le temps  au lieu d’une seule fois. Les partis politiques étaient les premiers à défendre cette thèse et c’était légitime parce qu’il faut leur permettre d’aller au-delà de la redevabilité ou assurer cette redevabilité envers leurs électeurs parce qu’il y a des partis qui ont une grande histoire politique.

Il faut leur donner le temps sur les médias publics d’assurer leur communication. Donc, puisque tout le monde a un temps gratuit, il faut aussi leur donner la possibilité d’avoir un temps payant. Mais le temps payant ne va pas être aussi illimité. Il doit être raisonnablement encadré.  Eux aussi étaient tous satisfaits parce que ce que les gens oublient, c’est que ces organes d’Etat tournent avec des subventions de l’Etat  mais ils ne sont pas pris en charge à 100% comme les EPA. Il faut que les textes du CSC qui s’appliquent aux médias publics respectent le caractère juridique de ces organes notamment l’ONEP et l’ORTN qui sont des EPIC.

Comme les organes de presse, le CSC sera très sollicité pendant cette période cruciale. Comment comptez-vous assurer une saine régulation des médias dans un pays aussi vaste?

 Vous avez totalement raison. Parce que 1.267.000 km2 avec un peu moins de 300 radios communautaires et une bonne dizaine de télévisions et de nombreuses radios, ça ne sera pas facile. Mais comme je vous l’ai dit nous avons bénéficié de l’appui de l’Union Européenne pour mettre à jour notre système de monitoring acquis grâce à la coopération marocaine et d’autre part, il y a un nouveau dispositif plus performant à la pointe de la technologie qui sera installé pour nous permettre de suivre en temps réel tout ce qui se fait sur les médias notamment audiovisuels. Et nous sommes  en train de former les techniciens en monitoring des médias. Il y a aussi un groupe de travail qui est mis en place et qui est composé de plusieurs commissions. C’est ce groupe de travail qui va recenser tous les messages des partis politiques, vérifier le contenu, les  enregistrer en vue de les diffuser. Tous les agents du CSC, aussi bien les permanents les appelés du service civique national que les stagiaires, sont mobilisés pendant les 70 jours que vont durer les scrutins, et cela matin et soir pour que dès qu’il ya une sollicitation qu’on puisse y répondre.

Après bientôt trois années passées à la tête du CSC quel est votre sentiment sur la liberté de presse au Niger et surtout sur le respect de l’éthique et de la déontologie du métier par les organes de presse ?

La liberté de presse, malgré tout ce qui peut se dire se porte bien au Niger. Mais il faut la consolider. En trois ans, je peux dire qu’il ya eu moins d’atteinte à la liberté de la presse, et moins d’immixtion dans le domaine de la presse surtout privée par d’autres acteurs externes, en dehors de la question des impôts, qui était le premier problème qu’on avait trouvé. C’était une incompréhension, une méconnaissance des agents des impôts par rapport à la limite de leur compétence. Il ya de moins en moins d’atteinte à l’éthique et à la déontologie même s’il ya quand même quelques sanctions. Avec le système de monitoring et la commission de l’éthique et de la déontologie, que nous avons mis en place, nous suivons et nous sanctionnons, et nous rappelons les journalistes au respect de l’éthique et de la déontologie. Donc on est dans une dynamique de dialogue.  C’est pour cela si vous avez constaté, que ce dernier temps il ya moins de problème avec les journalistes. Mais ce n’est pas parfait. Il ya des choses à améliorer. L’autre problème qu’on a eu c’est la répartition du fonds d’aide à la presse qui a fait des mécontents. Malheureusement on ne peut pas satisfaire tout le monde. On a mis des critères dans l’attribution de ce fonds. Nous allons voir ensemble ce qu’il faudrait encore corriger. Nous prions Dieu pour que cette subvention soit revue à la hausse parce qu’il ya beaucoup d’organes de presse privée qui en ont grandement besoin. D’autre part il faut déplorer le fait que la convention collective ne soit pas encore signée. C’est le problème qui me préoccupe personnellement en tant que président du CSC. Mais en dehors de cela je pense que la réorientation du fonds d’aide à la presse va permettre aux journalistes de bénéficier de formations diplômantes et de formations de renforcement de capacités.  Aujourd’hui la loi a imposé qu’un certain pourcentage de ce fonds soit dédié à la formation des journalistes. Et nous sommes dans cette dynamique. Après la répartition pour les promoteurs, nous avons adopté le plan de formation, et bientôt les journalistes vont bénéficier de vingt formations diplomantes et qualifiantes pour leur permettre soit de se reconvertir, ou d’approfondir leurs connaissances en tant que journalistes. Ce qu’il faut aussi saluer, c’est que depuis deux ans, le CSC a pu adopter deux délibérations majeures. La première, c’est sur les redevances audio visuelles ; parce que vous savez que depuis près de 27 ans les organes de presse privée étrangers ne payaient pas de redevances. Cette année nous avons mobilisé environ 200 millions FCFA que les médias étrangers ont versé au Trésor national. Canal+ aussi a également versé ses redevances. Je pense que c’est une avancée majeure. Une autre avancée, c’est la délibération sur l’exception culturelle qui accompagne le programme de la renaissance, et qui doit contraindre les promoteurs de radio et de télévision à faire du contenu national. Parce que souvent quand vous regardez nos télévisions, ou quand vous écoutez nos radios, on a l’impression d’être en Côte d’ivoire, au Ghana ou au Nigeria. On est en train de les sensibiliser pour qu’ils fassent du contenu national. Et dans le cadre des formations du fonds d’aide à la presse, nous allons faire en sorte que les directeurs de programme soient bien outillés pour qu’avec de petits budgets  qu’ils fassent des productions nationales cinématographiques. Pourquoi ne pas se mettre à deux ou trois organes pour financer une série nigérienne ? Il ya du chemin à faire. Mais nous voulons que les médias nigériens soient des médias autonomes, de vraies entreprises de presse. Et j’espère que vous nous aiderez à atteindre cet objectif.

Réalisée par Oumarou Moussa (onep)