Femme modèle : Aicha Macky réalisatrice cinéaste nigérienne : «Je ne suis pas née dans des draps brodés, j’ai juste su tracer mon chemin grâce à l’abnégation et à la formation continue»

Culture
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Après plusieurs productions remarquables, vous avez décidé de filmer ‘’Zinder’’ pourquoi ce choix ? Et on voit que cette région est votre repère, est- ce là un sujet d’inspiration inépuisable ?

Depuis que j’ai quitté Zinder en 2004, Mes rapports sont restés distanciés et mes séjours assez courts pour rendre visite à mon père et une grande partie de ma famille restée là. Zinder me paraissait lointaine mais des échos hideux, voire déshonorants, me parvenaient par la presse nationale et internationale : viols groupés, bagarres rangées, vols à main armée…Des informations dignes d’un film d’horreur pour moi qui ait grandi dans cet espace si paisible au carrefour du Sahel et de la route des caravaniers. J’ai donc décidé de poser ma caméra dans la ville de Zinder et particulièrement dans certains quartiers ostracisés dont Kara-Kara, ce village créé dans les années 70 pour recaser les personnes atteintes de la lèpre, devenu aujourd’hui une des communes de la ville de Zinder.

Quand j’ai démarré ce projet de film, il y a 8 ans, beaucoup de sentiments s’entrechoquaient en moi : crainte, incompréhension, peur, fascination… Et puis mes propres préjugés que j’ai dû combattre. Mais mes rencontres m’ont bouleversée à jamais. J’ai compris que Kara-Kara pouvait exister partout et qu’il est juste le reflet de nos comportements collectifs et le fruit d’un clivage : eux et nous. Trois personnages principaux me font pénétrer dans l’univers des gangs. Avec eux nous saisissons de manière sensible l’engrenage dans lequel cette jeunesse semble piégée. Toutefois les personnages que j’ai choisi de suivre ne se satisfont pas de l’avenir qui leur est réservé. Sur plusieurs années, je capte au quotidien leur logique de survie et leurs tentatives pour sortir de l’illégalité et trouver leur place au sein de la société, entre malice, détermination, découragement et inventivité. Le film ‘’Zinder’’ est actuellement en compétition internationales à Copenhague, Nyon et Munich.

Les Nations Unies par la voix du HCR soutiennent la diffusion du documentaire au Niger, notamment en raison de la thématique de l’apatridie qui est présente dans le documentaire. C’est une tragédie pour beaucoup de jeunes, car sans papiers leur avenir est encore plus incertain. Le film Zinder est aussi une ode à cette belle ville aux collines gigantesques et aux rues ocre qui m’a vu naitre et grandir. Cette ville est la malle qui contient tous mes souvenirs d’enfance. Elle reste aussi le témoin de mes premiers pas artistiques. En effet, à l’Age de 6 ans, j’étais déjà sur scène pour chanter un hymne adressé à la jeunesse de la région. C’était lors d’une visite du président Ali Chaibou. Grâce aux programmes culturels au sein de toutes les écoles à Zinder particulièrement l’école Zengou Fille où j’ai fréquenté, mon institutrice à l’époque, Madame Aissata, avait déjà commencé à tracer le sillon de cette carrière.

Vous êtes dotée d’une culture cinématographique au vu de l’appréciation artistique de vos produits ? Dites-nous un peu comment avez-vous contacté le virus du 7ème art, comment s’opère le choix  des acteurs et de vos thématiques ?

Je ne suis pas née dans une aristocratie pour avoir une culture cinématographique.

Mais, je suis née dans une région qui accorde beaucoup d’intérêt à la culture dans son ensemble et le théâtre particulièrement. De l’école primaire jusqu’’à l’université, je faisais du théâtre. J’étais douée sur des thèmes libres. Notre club du lycée Kouran Daga a plusieurs fois remporté les premiers prix lors des concours inter-établissements.

Les enseignants étaient très impliqués et veillaient comme si c’était une matière à part entière. Tout cela a contribué à mon cheminement vers le cinéma, ce cinéma que le Forum Africain de Films Documentaires initié par Inoussa Ousseini Sountalma avait non seulement initié pour permettre à plusieurs jeunes dont ma promotion de 10 jeunes filles que nous étions (Ramatou Doulla, ZM, Amina Abdoulaye Mamani, Rakia Kader, Haoua Djibo…) de bénéficier d’un encadrement mais surtout, il a eu l’ingénieuse idée de trouver des bourses à ceux qui avaient le diplôme requis pour intégrer le master de l’IFTIC qui venait de s’ouvrir. C’est ainsi que Ramatou Doulla, Boka Abdoulaye et moi même avons bénéficié des bourses pour aller légitimer nos passions en étudiant le cinéma. C’est ce début qui m’a ouvert les voies pour intégrer plus tard l’université Gaston Berger où j’ai fait mon master 2.

Je ne cherche jamais des thématiques loin de moi alors que juste à côté, il y a des voiles qui méritent d’être levés, des maux sur lesquels il faudrait mettre des mots, etc. J’ai la chance d’avoir en ma possession un outil puissant qui pouvait aider à faire entendre des voix, celles qui sont moins entendues voire pas du tout entendues. C’est cet outil que je mets au service de ma communauté pour permettre de dialoguer sur des sujets qui me semblent essentiels.

Arbre sans fruits a remporté plusieurs distinctions peut-on dire aujourd’hui que compte tenu de cela vous avez des facilités à assurer techniquement et financièrement vos œuvres ?

Quand un film fait un parcours avec plus de 70 reconnaissances internationales, il permet certaines facilités. J’ai eu accès à des rencontres internationales et des laboratoires où j’ai développé le projet Zinder. J’ai en mémoire mon séjour de 3 mois à Berlin grâce à une bourse de l’État Allemand, le Medienboard Berlin-Brandenburg que j’ai gagnée suite à un pitch à Ouaga Lab ou encore le Hot Docs -Blue ice Docs Fund du Canada grâce auquel j’ai eu accès au prestigieux Forum de Toronto. Cela m’a aussi permis d’intégrer le Comité pour le patrimoine Cinématographique grâce auquel des films Africains ont été restaurés dont 2 films Nigériens.

Au niveau local, l’ancien Président de la République SE. Issoufou Mahamadou avait qualifié le projet d’intérêt national. J’ai plaidé pour la création d’un fonds qui n’a jusque là pas abouti malheureusement. Il m’avait honorée par une médaille de Chevalier des palmes académiques du Niger, la plus haute distinction puisqu’elle symbolise la reconnaissance de mon pays. J’étais déjà chevalier des Arts et des Lettres de la République Française.

Sans sa recommandation, je ne pouvais espérer filmer dans la prison civile où 3 de mes protagonistes ont atterri alors qu’on tournait le film. Cette lettre de recommandation nous a ouvert les portes de la maison d’arrêt où nous avons remonté l’histoire de cette jeunesse gâchée derrière les barreaux. C’était pour renvoyer le miroir à tous ceux qui prennent le chemin de la débauche qui mène à ce lieu macabre et difficile. Aucune somme ne pouvait ouvrir cette porte blindée!

L’ARCEP (ils m’ont déjà accompagnée tout comme IMAN quand l’arbre sans fruit allait au FESPACO), la SOMAIR et la CNTPS parmi une cinquantaine de sociétés et organismes approchés ont bien voulu accompagner pour l’après film. Pour vous dire que ce n’est pas évident ! Encore faudrait-il connaître quelqu’un ou quelqu’un qui connaît quelqu’un. Ce qui n’est pas le cas au niveau international où ce n’est que les dossiers qui défendent et départagent les cinéastes. L’accompagnement c’est aussi la promotion puisque la finalité c’est de faire voir le film à la population pas que le faire voir ailleurs.

Depuis le début de l’année, je préparais la sortie du film au niveau local pour lui donner toute la visibilité qu’il mérite. Les salles habituelles où nous passons nos films n’ont pas des grandes capacités d’accueil et n’ont pas le matériel adapté pour restituer la technicité des films. Il y a évidemment le Mahatma Gandhi que nous artistes avons accueilli avec joie et qui est beaucoup plus adapté, mais qui reste inaccessible malheureusement. Il est très difficile pour nous de payer des sommes faramineuses pour projeter nos films. Surtout pour nous documentaristes qui faisons de projections gratuites puisque notre objectif premier c’est d’éduquer, de sensibiliser, de toucher des problèmes sociaux et d’amorcer des dialogues pour un possible changement. Nous n’avons pas encore les ressources pour s’offrir de tels lieux d’autant plus que nous devons financer la campagne d’impact que je planifie autour du film et que je compte amener dans les 8 régions du Pays, dans les écoles, dans les universités et dans les fadas. J’espère que le président de la République entendra ces cris du cœur et permettra à des artistes locaux aussi d’avoir accès à des infrastructures étatiques pour la promotion du cinéma nigérien et de l’art en général. Ça ne nous honore pas d’être connus à l’international et ne même pas arriver à faire voir nos films à nos compatriotes chez nous alors que les salles sont là mais inaccessibles.

Représenter le Niger à un grand festival comme le festival de Cannes, qu’est-ce que cela vous fait concrètement ?

Aller à Cannes en début d’une carrière, avec un premier film, c’était une sélection qui s’inscrit en lettre d’or. Surtout que j’ai rencontré certaines sommités du cinéma Africain qui me confiaient qu’ils sont allés pour la première fois alors que leur expérience dans le domaine avoisinait mon âge. Entendre mon nom et celui de mon pays qui raisonnaient partout au niveau de La Croisette pendant que je foulais le tapis rouge m’a certes donné beaucoup de fierté. Mais, c’était aussi une lourde responsabilité puisqu’on ne pouvait pas aller à Cannes et se permettre de faire des films qui ne sont pas à la hauteur.

Quelle réflexion vous inspire la journée du 13 mai ?

Cette date mémorable du 13 mai 1991 au cours de laquelle les femmes ont arraché leur droit, celui d’être représentatives au sein de la commission préparatoire de la Conférence nationale souveraine, a marqué le début d’une nouvelle ère dans la vie sociale et politique des femmes au Niger. D’une femme sur 40 hommes, le nombre a été porté à 5 au sein de ladite commission. Si nous sommes passées de 15 à 25% au niveau des postes électifs et à 30% au niveau des postes nominatifs, cela prouve que les luttes ne sont pas vaines. Cela permettrait d’avoir une représentativité des femmes au niveau des instances décisionnelles. On doit toutes les avancées politiques aux devancières qui se sont réveillées très tôt pour s’imposer comme une couche sociale valable et capable. C’était un succès éclatant et un acquis qu’on devrait nous, la jeune génération, préserver et chercher à améliorer encore pour alléger la vie des femmes urbaines et rurales dans tous les secteurs.

On peut dire que vous êtes une référence dans le domaine du cinéma au Niger. Quels conseils pouvez-vous donner aux jeunes filles qui souhaiteraient vous emboiter le pas dans ce domaine ?

Je suis actuellement en charge de la formation de 10 jeunes filles pour le compte d’Acountability Lab. Non seulement c’est une formation en technique d’écriture et de réalisation, c’est aussi une formation en leadership. Comment donner du temps à un projet afin de faire une œuvre aux normes internationales. De penser au travail bien fait avant de penser au luxe du voyage et de la renommée. Il faut qu’elles soient armées afin d’affronter les voix qui vont chercher à les décourager. Elles peuvent bénéficier de la facilité qu’offre le numérique aujourd’hui. Il existe beaucoup de laboratoires qui accueillent des jeunes talents. Il suffit juste de se donner à fond, de travailler sérieusement et toutes les portes s’ouvriront. Je ne suis pas née dans des draps brodés, j’ai juste su tracer mon chemin grâce à l’abnégation et la formation continue. Je ne rate jamais une occasion d’aller apprendre. Je postule à des opportunités et il m’arrive plusieurs fois de payer pour me former, même maintenant. C’est très important de continuer à apprendre car facilement on devient obsolète vue la vitesse à laquelle la technologie avance.

 Aïssa Abdoulaye Alfary(onep)