Documentaire/Sur les traces de Mamani Abdoulaye : Une quête sur des pages manquantes de l’histoire du Niger

Culture
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La Petite histoire dans la grande histoire ! On pourrait bien résumer ainsi le documentaire ‘’Sur les traces de Mamani Abdoulaye’’, qu’Amina a réalisé à partir d’une quête de 10 ans sur la vie de l’écrivain, syndicaliste et homme politique que fut son père. En effet, au-delà de l’histoire de Mamani Abdoulaye, le film de 63 mn sorti en février 2019, coproduit par le burkinabé K. Zongo et le français Christian Lelong dont l’avant-première a eu lieu le 8 juin à la salle canal Olympia de Niamey, mène à la découverte d’un pan de l’histoire du Niger d’avant et après l’indépendance.

 

Mamani Abdoulaye (1932-1993) est surtout connu pour ses œuvres littéraires dont le roman Sarraounia, qui en 1986 a fait l’objet d’une adaptation au cinéma à travers une fiction du même titre par le cinéaste franco-mauritanien Med Hondo. En revanche, ce dont il est fait très peu cas concernant Mamani Abdoulaye, c’est sa vie de militant et syndicaliste déterminé, de journaliste, d’écrivain engagé, d’homme politique nigérien (il fut élu député de Zinder en 1956 sous la bannière de Sawaba), qui a lutté pour la liberté des peuples et l’indépendance de son pays, le Niger. C’est d’abord ce que nous amène à (ré) découvrir sa fille à travers le documentaire ‘’Sur les traces de Mamani Abdoulaye’’. Vingt-trois ans après le décès tragique de son père alors qu’elle avait 10 ans, Amina  s’est ainsi lancée dans la réalisation du film ‘’Sur les traces de Mamani  Abdoulaye’’. La réalisatrice s’est plongée dans les archives écrites, sonores, vidéos dont celles de l’époque coloniale et a recueilli les témoignages, interrogeant des chercheurs, les amis, parents et connaissances de Mamani Abdoulaye.

Une quête d’une dizaine d’années

 

Le tournage du film qui  s’est déroulé de 2008 à 2018 a eu lieu au Niger dans les villes de Magaria, Zinder, Niamey, à l’étranger notamment à Paris, Lausanne, Genève, Dakar, en Algérie où Mamani Abdoulaye a passé une grande partie de ses 14 années d’exilé politique. Le documentaire ‘’Sur les traces de Mamani Abdoulaye’’ foisonne de témoignages de ceux qui ont vécu les moments de lutte syndicale et politique avec Mamani Abdoulaye. Le vieux Gonimi Boukar, ami d’enfance de Mamani Abdoulaye  raconte non sans émotion, qui était Mamani Abdoulaye, et ce qu’il a fait durant sa vie   de combats et d’exil, d’espoir au cœur de l’histoire contemporaine et du mouvement de décolonisation de l’Afrique.  D’autres personnages évoquent la violence, la persécution dont ont fait l’objet les militants de l’UDN Sawaba, parti créé par Djibo Bakari, Mamani Abdoulaye suite à la scission du PPN/RDA et la séparation avec Boubou Hama,  Hamani Diori. L’enseignant chercheur, l’historien Mamoudou Djibo PhD, rappelle dans le documentaire les rivalités entre les deux camps politiques pendant la période de lutte pour l’indépendance du Niger ; la dissolution et l’interdiction du Sawaba  par l’Etat dirigé par le  PPN/RDA ; l’exil de Mamani Abdoulaye  de 1960 à 1974.

On retrouve également dans le film des informations sur la vie de Mamani Abdoulaye pendant son exil, qui comme en témoigne l’éditeur suisse Nils Anderson est resté très attaché à son pays, d’où son empressement en 1974 pour rentrer après la prise du pouvoir par les militaires, avec lesquels les ennuis ne vont pas tarder, puisqu’il va se retrouver en prison. Puis à travers les archives de conférences animées par Mamani Abdoulaye ou les entretiens avec la presse, le film revient sur le retour à la littérature avec la publication à sa sortie de prison de Sarraounia en 1980. Un roman sur la résistance qu’il a muri en prison. Pour Jean Dominique Penel un spécialiste de la littérature nigérienne qui intervient également dans le documentaire, si Mamani Abdoulaye a eu moins de  fortune en politique, il a réussi à travers la littérature où il a pu s’exprimer et accomplir de belles œuvres.

 

 

Un film inspirant

 

Pour son premier film professionnel, cette jeune réalisatrice a fait preuve de persévérance pour réaliser un travail assez fouillé dont la qualité technique est appréciable.

A partir des témoignages et anecdotes, archives, interview des chercheurs, on découvre avec la réalisatrice les moments marquants de la vie de son père. Evidemment, le documentaire ‘’Sur les traces de Mamani  Abdoulaye’’ suscite de l’émotion comme dans cette séquence où la mère d’Amina lui raconte les circonstances du décès dans un accident de circulation le 3 juin 1993 de son père alors qu’il se rendait à Niamey pour recevoir un prix littéraire. La  réalisatrice, était âgée de 10 ans.  » J’ai longtemps attendu ton retour et la poupée que tu m’avais promise « , dit-elle dans le documentaire.

Mais le film a surtout le mérite de poser ou reposer le débat sur des moments tumultueux de l’histoire politique du Niger, du processus qui a conduit à l’indépendance du pays, la gestion du pouvoir sous la première République. Même si on n’y trouve pas les témoignages des autres acteurs de l’époque, le documentaire  remet au gout du jour un pan de l’histoire du Niger. Il permet d’apprécier cette histoire,  l’engagement des acteurs, leur foi, leurs espoirs. D’une certaine manière le film réhabilite ces hommes qui ont joué un rôle dans l’histoire contemporaine et du mouvement de décolonisation de l’Afrique, mais dont la réalisatrice déplore l’absence dans « l’histoire officielle du Niger».

Malgré la gravité du sujet, et le souvenir de la douleur que l’on perçoit chez certains personnages, le documentaire ne laisse pas également d’être distractif avec les images et la qualité du montage, la sonorité, mais surtout l’humour qu’apportent certaines anecdotes. Ce qui illustre aussi l’esprit de tolérance de ces  personnes qui même si elles ne peuvent oublier les moments difficiles vécus, semblent avoir pardonné. Un film  inspirant, à voir !

 Souley Moutari(onep)