Cheik Habou Salé, prédicateur à Maradi : «J’appelle les uns et les autres à la prudence»

Dossier
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Cheik, la Planification Familiale est une pratique en cours au Niger depuis plusieurs années : que dit la religion à propos de l’espacement des naissances?

Effectivement, depuis un certain temps, ce thème est en vogue au Niger. C’est traité par la presse mais également au niveau des autorités. Faut-il le rappeler, c’est un thème ancien. En effet, les démographes ont largement traité cet aspect de la population notamment en Europe. C’est là-bas que le problème de la planification de la famille ou le planning familial avait commencé. N’oublions pas que l’Angleterre, qui a vu naitre Malthus, un des grands fondateurs de cette théorie, en sait quelque chose. Pour ce qui est de l’Islam, il y a une différence entre espacement des naissances et planning familial, chacun peut l’interpréter comme il veut. S’il s’agit d’espacement de naissances, l’Islam en a parlé sous des conditions : la maman malade ne pouvant pas continuer à supporter la grossesse, il va de soi, elle est comme un arbre qui produit des fruits. Si une branche peut entrainer carrément la disparition de l’arbre, il vaudrait mieux couper la branche afin que l’arbre puisse continuer à vivre et donner des fruits. Si ces conditions n’existent pas, il n’y a pas de raisons fondamentales pour utiliser tel ou tel autre produit pour ce qui est de ce sujet. Faut-il le rappeler, René Dumont, un des grands penseurs dans ce domaine, a écrit un livre : ‘’l’Afrique noire est mal partie’’. Il a parlé de ce problème.  D’autres avant lui ont  dit que même l’Europe, quand est-ce qu’elle a commencé à parler du planning familial ? Il faut qu’on soit sérieux sur ce thème sincèrement. Qu’on sache que c’est le travail qui paie. Nous sommes paresseux au Niger. Nous sommes aujourd’hui autour de 20 millions, il n’y a pas de statistiques fiables là-dessus. Mais la France a commencé à parler de cet aspect quand elle a dépassé 20 millions d’habitants. Et nous faisons combien de fois la superficie de la France ? Bref, il n’est pas dit que s’il y a des problèmes, on ne peut pas continuer à faire telle ou telle chose au niveau de la famille. On veut qu’on soit sincère avec nous et honnête avec notre religieux. Que tant qu’il n’y a pas de danger pour la maman, il n’est pas conseillé de couper d’emblée la naissance. Moi, j’ai eu la chance d’étudier ce thème en anglais, en français et en arabe. J’ai une maitrise en théologie. Ma formation initiale, c’est le français et l’anglais et j’ai été formé par des britanniques, ensuite par des français. Donc, on connait tout ce qui se passe en Europe et pourquoi cette théorie est en train d’être vulgarisée au Niger. C’est le cadre de ce qu’on appelle la globalisation qui consiste à transformer la planète terre en village planétaire où tout le monde se connait et on pratique le même système, on vit de la même manière, ce qui est impossible. La raison humaine ne l’accepte pas. Nous avons des spécificités liées à nos sociétés et chaque société a son fond culturel. On ne peut pas bannir et tout d’un coup venir mettre le pied dans le plat. Ce qui est nécessaire, c’est qu’on doit vraiment travailler. Notre pays est riche.

Cheik, vous voulez dire que dans la région de Maradi  qui est reconnue par  les démographes comme l’une des régions les plus peuplées du Niger et où la population constituerait une menace pour l’environnement, une menace pour l’agriculture, la planification familiale n’est pas nécessaire ?

Pas qu’elle n’est pas nécessaire, mais on doit être sérieux envers nous- même. Il y a des pays qui sont aujourd’hui très peuplés et qui arrivent à nourrir très bien leur population. Le fait d’accepter n’importe quoi, de n’importe qui, c’est s’oublier dans la vie de la société. On s’était vu comme des entreprises, les plus grands absorbent les plus petites. On se sous-estime et on accepte n’importe quoi de n’importe qui. Le Niger peut s’autosuffire. Si on est honnêtement, politiquement posé, fier de ce territoire qu’Allah nous a donné. Aujourd’hui, chaque région du Niger peut s’auto suffire mais il est arrivé que chaque année, c’est le même cycle qui se répète. On n’arrive pas à s’asseoir sur des bases réelles afin que nous  puissions nous développer et atteindre la place qu’Allah a voulu que nous occupions. Si vous refusez de développer votre pays, un autre viendra le faire avec son propre système. Donc, cherchons à atteindre nos propres objectifs.

Cheik, pourtant, il y a beaucoup d’autres marabouts qui travaillent avec les structures chargées de la promotion de la PF au Niger…

Je ne refuse pas, ils peuvent le faire. Personnellement, j’ai beaucoup travaillé avec certains au niveau de la presse. Si on ne peut pas se nourrir, acceptez ce que les autres vous proposent. C’est comme au niveau d’une maison : si vous ne pouvez pas nourrir votre famille, vous allez accepter  n’importe qui vous proposer ce qu’il veut. Sans doute, la population demeure un problème, par rapport à sa formation, son encadrement, l’éducation, mais si on travaille, on devrait aller plus que là où nous sommes aujourd’hui.

Donc, pour vous, au lieu de pratiquer la planification familiale, il faut tout simplement travailler ?

Notre gros problème, c’est le travail ; il nous faut une politique réelle qui va  réveiller la conscience des Nigériens afin qu’ils travaillent. Montesquieu disait que les Turcs sont très attachés à leur culture ; la leur ôter violemment, c’est les rendre malheureux. Nous avons une culture en tant qu’Africains, en tant que musulmans, et cette culture nous appelle à travailler et on ne le fait pas. Donc, il y a  deux défauts : l’Islam qui nous appelle à travailler, qui nous empêche de  mendier, on l’abandonne pour d’autres choses. On dirait que nous les Nigériens, nous tâtonnons. Le problème réel, c’est comment changer, un changement réel, (pas du tapage) de notre mentalité. Maradi est une zone agricole, mais il y a une négligence. Moi, je suis certain que si les commerçants de Maradi ont cette conception d’investir dans l’agriculture, il y aura un changement énorme.

Mais Cheik, comment travailler dans l’agriculture quand même les terres tendent à manquer selon les spécialistes du domaine ?

On a travaillé  avec eux en 2015. C’est la démographie, nul ne peut contester cela. On peut, si on met la sincérité dans le travail qui va mobiliser les consciences dormantes, arriver à relever le défi. Il n’y a pas un peuple qui ne peut pas aller de l’avant.

Permettez-nous d’insister Cheik, l’Islam autorise-t-il l’espacement des naissances ?

J’en ai parlé. S’il y a suspension des naissances avec des conditions, personne ne peut le contester. Mais le terme planning familial tel que c’est conçu en Europe, ça va vers la dislocation de la  famille. La plupart des gens nous apportent des thèmes, mais le fond, on ne l’a pas. Beaucoup d’Ongs ont leurs propres objectifs, mais ce sont des objectifs cachés. La dislocation de la femme n’est pas islamique. Tant qu’il y a la famille, il doit y avoir une organisation pour le bien être de cette famille. Nous appelons les uns et les autres à la prudence.

 

Par Fatouma Idé, envoyée Spéciale (onep)