Reportage/ Diffa : Le projet « Kallo Leniyo Kila Fuwuna » offre une voie de sortie à 970 jeunes de la région

Dossier
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Jadis havre de paix et de cohésion sociale, la région de  Diffa  a vu subitement sa situation  sécuritaire se  détériorer  en 2015 avec les premières attaques du  groupe terroriste Boko Haram,  sévissant dans le nord-est du Nigeria. Mais bien avant cette date, les témoignages concordants faisaient état d’enrôlement des jeunes nigériens comme combattants dans les rangs de cette nébuleuse terroriste nigériane.   En effet,  si au début du conflit, la situation n’a pas concerné directement le Niger, force était de constater  que  des jeunes nigériens de cette région, attirés par l’appât du gain facile, réel ou supposé,  que miroitait le groupe terroriste,  ont effectivement  commencé à adhérer à l’idéologie funeste du groupe. Beaucoup avaient d’ailleurs  traversé la frontière pour rejoindre les rangs des terroristes.  Avec l’effet domino de  la tentation du gain facile, de nombreux autres jeunes nigériens ont entamé une sorte d’exode pour terrorisme. Un phénomène inquiétant que  les autorités nigériennes avaient décidé d’endiguer à travers diverses mesures. Le gouvernement, par la voix du ministre de l’intérieur,  a lancé un appel solennel en 2017 aux nigériens incorporés pour abandonner cette aventure sans lendemain et retrouver les leurs afin de participer à l’œuvre utile de construction de la  nation nigérienne. En contrepartie, il leur a été proposé diverses alternatives pour une véritable réinsertion économique et sociale dans leurs communautés respectives ou dans les localités de leur choix. Impliquée depuis plusieurs années dans la gestion des conflits et soutenue financièrement par l’Union Européenne, l’ONG  Search For Common Ground a initié et  mis en œuvre en février 2018 un projet dénommé « Kallo Leniyo Kila Fuwuna » ou ‘’Ensemble Avançons vers l’Avenir’’, suite à l’appel du ministre d’Etat, ministre de l’Intérieur, avec  pour objectif de soutenir la réinsertion des personnes repenties  de Boko Haram et leurs familles par une meilleure stabilité communautaire. Mieux,  le projet a élargi ses activités aux autres catégories de personnes à savoir les ex-prisonniers en lien avec le groupe terroriste de Boko Haram ainsi qu’aux jeunes de neuf (9) communes de la région touchées par les activités terroristes.  L’esprit étant de donner à toutes ces catégories de jeunes une  chance de bâtir ou rebâtir  une nouvelle vie dans la société nigérienne en général ou leurs communautés respectives en particulier. C’est ainsi qu’il a été identifié un certain nombre d’activités génératrices de richesses, des formations de renforcement de capacité ou d’acquisition de compétences. Les groupes cibles sont tous les   repentis du groupe Boko Haram, les  ex prisonniers ainsi que les  jeunes de la région sans emploi. Si pour les repentis, l’objectif est de leur faire reprendre leur place au sein de la société en les dotant de moyens de gagner leur vie,  pour les ex prisonniers, il s’agit de  leur redonner goût et espoir pour reconstruire  la vie. Quant aux jeunes de la communauté, le programme de réinsertion a pour but de  prévenir une possible radicalisation ou toute  autre tentation  à  se joindre aux vendeurs d’illusion que sont les  groupes armés terroristes.  Pour mettre en œuvre les activités contenues dans le programme du projet KLKF, deux centres de formation ont été créés. Le centre de Goudoumaria dédié aux repentis et celui de Diffa prenant en charge la formation des ex prisonniers et les jeunes de la communauté.

 

De la  réinsertion socioéconomique des repentis de Boko Haram

 

Pour assurer  la formation des repentis, un  centre de formation a été spécialement installé dans la commune de Goudoumaria dans le département de Mainé Soroa.  Tous les jeunes nigériens opérant dans les rangs de Boko Haram ayant choisi la voie de la raison et volontairement revenus au pays ont été accueillis dans ce centre pour y être formés. Au total, ils étaient 115 repentis et tous ont eu à bénéficier de la formation   dans divers corps de métier. Une formation à l’issue de laquelle il se sont vus offrir ensuite  des kits de démarrage pour lancer leurs propres activités. Les filières sont : la fabrication des grillages,  la couture et la broderie,  la menuiserie métallique,  la transformation agroalimentaire,  la plomberie,  la mécanique moto,  la menuiserie bois, l’électricité et froid ainsi que de la réparation de mini-Adductions d’Eau Potable. A l’issue de toutes ces formations,  que  les bénéficiaires ont librement choisies au préalable, des kits leur ont été offerts en guise d’accompagnement pour démarrer leurs activités. Nombreux sont ceux qui ont désormais oublié cette parenthèse obscure de leur vie de terroriste, se consacrant aujourd’hui à leurs activités économiques dans l’espoir de  gagner dignement leur vie et fonder une famille ou de la  reconstruire. Parmi les bénéficiaires de ce programme de réinsertion, nous avions rencontré deux jeunes repentis de Boko Haram ;   B. I, 25 ans originaire d’un village de la commune rurale de Bosso et  B. G, 26 ans, lui, ressortissant de la commune rurale de Gueskérou. Les deux jeunes ont  un destin commun aujourd’hui, mais leurs histoires sont différentes. Et pour cause, ils    ont été formés dans la couture et la broderie et ont obtenu deux machines chacun accompagnées de quelques matériels de travail. Voilà deux mois environ que nos  deux jeunes couturiers exercent leur petit métier, dans un quartier de Diffa. Grâce à cet appui du  projet KLKF, ils se sont lancés avec courage et abnégation dans le métier de la  couture. C’est dans un  atelier en tôle dans un quartier du sud-ouest de Diffa qu’ils ont installé leurs deux machines à coudre en attendant  d’avoir les moyens d’inaugurer leurs machines à  broder, expliquent-ils.

 

B Ibrahim, la couture comme  alternative  

 

Né vers 1995 dans un petit village de la commune de Bosso dont il souhaite taire le nom, B I, est un jeune nigérien qui a fréquenté l’école jusqu’en classe de 5ème du CEG. Il quitta l’école en 2009. En 2015, il dit avoir été approché par un recruteur nigérien pour le compte de Boko Haram. A deux, lui et un autre jeune de son village, rongés par le chômage et  attirés par les promesses alléchantes d’une belle vie du recruteur, ils ont facilement  accédé à son avance. Avec un salaire de 50 000 nairas par mois à la clé soit environ 75 000 F CFA. La frontière n’étant qu’à quelques mètres de là, le tour est joué et en un clin d’œil et sans avertir leurs familles, ils la traversèrent pour rejoindre les rangs du groupe terroriste et devenir des combattants. B Ibrahim  y resta deux ans, mais n’a pas les nouvelles de son ami qui a rejoint une autre unité.  B I est resté dans un village nigérian du nom de Toumbin Jiné comme combattant,  sans  toutefois participer à une véritable opération d’envergure. Après les deux années passées au front, sa famille,  avec qui il a néanmoins maintenu le contact et qui lui a toujours conseillé de renoncer à cette aventure, l’a informé de la main tendue des autorités en direction des nigériennes et nigériens pris dans le mirage du terrorisme. Il a saisi la balle au bond, mais il a dû réfléchir mille et une fois sur la voie à suivre pour échapper au rouleau compresseur de leurs leaders qui, depuis l’appel des autorités nigériennes envers les jeunes engagés dans leurs rangs, ont renforcé la surveillance. Et pour cause, ceux qui ont tenté la désertion et échoué l’ont appris à leurs dépens et payé de leur vie, a-t-il dit.  Etant sans nouvelle de son autre camarade depuis leur arrivée au Nigeria, gagné par l’anxiété, désillusionné par des promesses non tenues, il dit avoir  profité de l’absence de ses patrons pour quitter nuitamment le camp, se fondre dans la brousse, évitant soigneusement les villages et autres hameaux. Le plus difficile pour lui après la fuite, c’était de ne pas tomber sur une patrouille des FDS régulières ou des terroristes eux-mêmes. B I a pu rejoindre son pays mais  ne pouvait se rendre dans son village natal de peur de représailles ou de stigmatisation. Il a alors choisi de se rendre à Diffa en espérant se faire enrôler dans le groupe des repentis. C’est après cela qu’il a informé sa famille. Aujourd’hui, le jeune homme de 25 ans espère désormais se consacrer à son métier de tailleur, mais souhaite que les autorités leur apportent un appui supplémentaire notamment en leur permettant d’avoir des locaux appropriés et une fourniture en énergie électrique.

 

B Elh G : Talibé devenu terroriste malgré lui, opte pour le métier de tailleur

 

Agé de 26 ans, originaire du village de O…  dans la commune rurale de Gueskérou,  B G a sa propre  histoire avec Boko Haram. Il n’a pas été recruté pour rejoindre le groupe terroriste contrairement à  son ami B I. Il était un talibé parti au Nigeria pour apprendre le Coran lorsque le village dans lequel il est a été occupé par les combattants de Boko Haram.  C’était en 2014. Ils n’ont pas pu fuir les lieux comme beaucoup d’autres l’ont fait. Les éléments du groupe terroriste sont devenus leurs nouveaux maitres, leurs gurus qui ont continué à leur enseigner le Coran et leur ont appris à manier les armes. B G n’a pas de salaire, mais il était autorisé, comme certains de ses camarades, à aller pêcher du poisson pour les combattants. Il  pouvait toutefois revendre une partie et encaisser le revenu. Pendant trois ans, il n’avait aucun contact avec sa famille, leurs maîtres à penser qui leur dictaient tout, étaient leurs seuls interlocuteurs. Ils n’avaient aucune liberté,  puisqu’étroitement surveillés par la police de Boko Haram.  Leur vie se limitait à l’apprentissage du Coran et la pêche du poisson. B G, dit n’avoir jamais participé à une opération d’attaque quelconque, n’avoir jamais tué une personne. Cependant, il a combattu lors des échauffourées entre  les camps rivaux de Abubakar Shekau et Albarnawi après la scission du groupe. C’est d’ailleurs cette situation qui allait favoriser sa désertion. Il a profité d’un chaos suite à une bataille entre les deux camps pour s’entendre avec un camarade d’infortune pour quitter le village et se rendre dans un autre village du nom de Kwiklewa, puis Gadira totalement déserté de ses populations  où ils passèrent deux jours avant de rallier Diffa. C’est là qu’ils ont été présentés au gouverneur avant d’être transférés au centre de réinsertion de Goudoumaria pour apprendre un métier. Aujourd’hui, il vit à Diffa avec sa famille qui s’y est réfugiée après une tentative d’assassinat orchestrée par Boko Haram contre son père. Il ignore toutefois s’il s’agit d’une opération de représailles contre sa famille ou d’un  vol, étant donné que son père est un commerçant. Partageant l’atelier avec B I, B G pense que l’épisode de Boko Haram est loin derrière lui. Il veut désormais vivre une vie normale au sein de sa société.

 

De la réinsertion des ex prisonniers

 

Ils étaient nombreux les jeunes de la région de  Diffa à avoir séjourné dans les maisons d’arrêt pour fait de terrorisme. Nombreux sont aussi ceux qui ont été libérés et ont rejoint leurs communautés d’origine. Pour les aider à reprendre une vie normale après l’incarcération, le projet KLKF a  créé un centre dans la ville de Diffa. Il avait pour  mission de former essentiellement ces ex prisonniers en lien avec Boko Haram dans plusieurs corps de métier pour mener des activités génératrices de revenus. C’est ainsi que 150 jeunes nigériens parmi les ex prisonniers  ont été sélectionnés  et formés dans des filières ou formés en techniques de gestion.  La désignation des bénéficiaires s’est faite sur la base d’un prorata de nombres d’ex détenus par  commune, sachant qu’il y a 9 communes touchées par la crise de Boko Haram et qu’il y a des centaines d’anciens détenus.    Les ex détenus avaient le choix entre le tricycle, l’apprentissage des métiers, l’embouche d’animaux et autres activités génératrices de revenus.  Certains ont bénéficié des tricycles pour faire le taxi, d’autres ont été formés en techniques de réparation de téléphones portables, ou de production d’encens, de restauration. Beaucoup d’autres ont bénéficié de formation en élevage. Pour chaque catégorie de métier, les bénéficiaires ont obtenu les moyens ou matériels nécessaires leur permettant de démarrer leurs activités. Pour le taxi, une moto tricycle accompagnée des kits de dépannage et d’entretien ainsi que des papiers leurs ont été offerts. Ceux qui ont opté pour la réparation des téléphones portables ont bénéficié, outre la formation, d’un kit composé d’ordinateur, de panneaux solaires et d’une table à outil.  Pour l’embouche, en plus de la formation, chaque bénéficiaire s’est vu offrir 3 moutons, trois chèvres et un bouc ainsi qu’une quantité d’aliment pour bétail et de produits vétérinaires. Ceux qui ont opté pour les AGR comme la vente des condiments, la production d’encens, la restauration ont tous bénéficié des produits de première nécessité pour entamer leurs activités. Aujourd’hui la quasi-totalité des 150 jeunes ex prisonniers a reçu de quoi s’occuper pour tenter de reprendre la vie normalement. Selon le président de l’association des ex prisonniers, M. Ligari Boucar, tout en saluant l’initiative, affirme que les choses ne se déroulent pas comme souhaité. Le projet KLKF a fait ce qu’il a pu reconnait-il puisque sur 150 ex détenus, 146 ont reçu les appuis. Pour lui, avoir l’appui est une chose, mais démarrer une activité en est une autre expliquant que les bénéficiaires n’ont pas les moyens de s’installer. Il espère que les autorités locales les accompagneront en leur octroyant des locaux et leur facilitant l’accès à l’électricité.

 

Par Zabeirou Moussa, envoyé spécial(onep)