Le Sahel

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Interview de notre compatriote Amadou Ousmane, auteur du livre ''Notre ami Kérékou'' : ''Afin que l'Histoire n'oublie pas Kérékou...''


amadou-1M. Amadou Ousmane, vous êtes un écrivain bien connu au Niger, mais presque pas au Bénin. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Je suis un fonctionnaire des Nations Unies à la retraite. J'ai servi 10 ans dans les missions de paix des Nations Unies au Burundi, comme Chef de l'Information et Porte-parole. J'ai aussi servi comme Chargé de Communication au National Democratic Institute (NDI) à Niamey et à Bujumbura. Avant cela, dans mon propre pays, j'ai assumé entre autres, les fonctions d'Attaché de Presse du Président Kountché ; Directeur de cabinet adjoint du Président Baré ; Directeur Général de l'Office National d'Edition et de Presse (ONEP); et Directeur Général de l'Agence Nigérienne de Presse (ANP).
Comme écrivain, je suis l'auteur d'une dizaine de livres dont les plus connus sont : ''15 ans, ça suffit !'' ; ''Le Nouveau Juge'' ; ''Le Témoin Gênant'' ; ''L'honneur perdu'' ; ''Audiences publiques'' et ''Chronique judiciaire''...
Certains de ces ouvrages sont d'ailleurs disponibles dans les librairies à Cotonou.
Vous êtes depuis peu à Cotonou pour la réalisation d'un livre sur Mathieu Kérékou ; livre dont le titre est précisément '' Notre ami Kérékou''. Qu'est-ce qui a amené le Nigérien que vous êtes à consacrer un livre de 316 pages à un ancien président béninois ?
Je suis un Africain et je devrais pouvoir vivre et travailler librement partout en Afrique. Plus encore ici au Bénin, en raison des liens géographiques, historiques, culturels, politiques et autres existant entre le Bénin et mon pays. D'ailleurs, depuis que je suis ici, tout le monde me traite en frère et j'y compte de nombreux amis, notamment dans la Presse et l'Edition.
Pourquoi j'ai pris la liberté de consacrer un livre à Mathieu Kérékou? D'abord, parce qu'on me l'a demandé ! Et puis, pourquoi pas? Parce qu'il le mérite bien !
Il a dirigé le Bénin pendant 29 ans. Il a été bon soldat, bon officier, bon dirigeant, bon croyant, et surtout un grand démocrate, puisqu'il a su quitter le pouvoir au moment où il le fallait. Il a ainsi su asseoir et maintenir l'unité de l'Armée et préserver la paix dans son pays. Un pays jadis réputé ingouvernable, qui avant lui, avait enregistré une dizaine de coups d'Etat en l'espace de 12 ans.
Pendant tout le temps qu'il a passé au pouvoir, Mathieu Kérékou n'a pas gaspillé les fonds publics dans d'inutiles dépenses de prestige. Il a eu le mérite, m'a-t-on dit, d'avoir accompli de bonnes réalisations en matière d'équipements. Et surtout, il n'a pas accumulé une fortune personnelle au détriment du Trésor public.
De mes multiples entretiens et lectures qui ont précédé la réalisation de ce livre, j'ai retenu ceci : après 29 ans de règne dont 15 de pouvoir dictatorial - appelons un chat, un chat ! –Personne n'a su déceler chez cet homme, le moindre signe d'embourgeoisement ou d'enrichissement illicite. Kérékou, à la date de sa mort, ne possédait qu'une modeste maison chez lui, à Natitingou. Kérékou n'a ni château, ni appartement, ni compte secret en Suisse, ni même un verger...!
Pour se rendre à l'école, ses propres enfants- j'en ai rencontré quelques uns – faisaient la queue pour monter dans les bus, comme tous les autres enfants de familles de conditions modestes. Lui-même a tenté plus d'une fois, d'enfourcher certains jours, les célèbres Zémidjan (taxi-motos) pour se rendre à son bureau à la Présidence. Au grand dam de sa garde rapprochée...'' Ça va plus vite et c'est plus simple '', disait-il. Sans rire.amadou-2
En dépit de tout cela, m'ont encore affirmé certains de ses proches, Kérékou a été ''le Chef d'Etat le plus critiqué par les médias béninois du temps de son règne''.
Adepte de la libre expression, il n'a jamais poursuivi en justice le moindre journaliste. Il avait ainsi laissé se multiplier les journaux privés et toléré que même des inepties soient écrites sur lui. Il disait alors : ''Le plus grand problème au Bénin, c'est le chômage des jeunes. Alors, si les bêtises et les inepties qu'écrivent les journalistes sur moi et mon gouvernement peuvent permettre à ces jeunes gens de trouver du travail, vivre et s'épanouir grâce à leurs simples écrits, je ne peux que les encourager dans cette voie.''
Il a certes commis des erreurs et même des fautes politiques graves comme le choix de la voie du marxisme –léninisme ; mais lorsqu'il fut convaincu qu'il avait tort, il a eu l'intelligence d'y renoncer et de demander pardon publiquement à son peuple; permettant ainsi à son pays de rebondir et de s'engager résolument dans la voie de la Démocratie.
De fait, il demeurera à jamais un exemple et un modèle....Un modèle pour les hommes politiques en charge de la destinée de leurs peuples. Mathieu Kérékou, depuis sa mort, a cessé d'être un citoyen béninois. Il est désormais un élément du patrimoine africain. Il n'appartient plus exclusivement au peuple béninois. Il est de ceux dont il convient de cultiver la mémoire et propager les idéaux. Et c'est notre rôle d'hommes des médias, et pas seulement Nigériens, Béninois ou Africains, de continuer à lui rendre hommage en dévoilant, diffusant et amplifiant ce qu'il fut et ce qu'il fit... Afin que les générations montantes s'inspirent de son exemple en matière de vertu, d'humilité, de modestie, de simplicité, de sociabilité, de don de soi, de patriotisme pour tout dire.Voilà pourquoi j'ai choisi de lui consacrer ce livre qui n'est après tout, qu'un bouquet de témoignages recueillis auprès de ceux qui l'ont vraiment connu.
Vous avez déjà consacré un pareil livre au défunt président Seyni Kountché, parait-il ...
Je confirme... Je l'ai fait pour payer une dette morale. Il faut savoir que j'ai eu le bonheur et l'honneur de travailler avec ce grand homme. J'ai été longtemps son Attaché de presse. Et comme vous ne l'ignorez point, quatre ans après sa mort, il y a eu chez nous aussi au Niger, la Conférence Nationale de Juillet 1991, comme il y eut chez vous en février 1990, la Conférence des Forces Vives de la Nation. Dans ces moments d'euphorie collective, on se livre à des reniements, des dénigrements et toutes sortes de déballages. On s'autorise à dire tout et n'importe quoi.
Tout au long de celle du Niger, certains animateurs de cette Conférence avaient pris un malin plaisir à salir outrageusement la mémoire de Seyni Kountché. Avec une rage inexpliquée, et cela a duré 90 jours.C'est donc au sortir de cette Conférence-là, que j'ai pris la résolution, par fidélité à la mémoire de Seyni Kountché, d'écrire un livre pour permettre à ceux qui l'ont vraiment connu, d'apporter des éclairages crédible sur l'homme et sur sa gestion. Pour éviter aux mensonges de fleurir. Grâce à ces témoignages et avec le recul du temps, on connait maintenant un peu mieux cet homme qui, je peux l'attester, n'a vécu que pour la grandeur de son pays et la dignité de son peuple. L'Histoire, impitoyable, s'est donc chargée de rétablir la vérité face aux mensonges.
Pour en revenir à Mathieu Kérékou, quelle a été la démarche que vous avez adoptée et quelles ont été les principales étapes du processus de réalisation du livre ?
Je vais d'abord vous surprendre : c'est un prêtre béninois rencontré par hasard dans l'imprimerie Gutenberg de mon ami Robert Hounsounon ici même au quartier Zogbo à Cotonou, qui m'a convaincu de réaliser ce livre. C'était au lendemain des obsèques de Mathieu Kérékou. Je me trouvais là pour la réédition de mon livre ''Le Témoin Gênant'', lorsque ledit prêtre, de son vrai nom Christian, m'a tendu chaleureusement la main et m'a dit textuellement qu'il est un ancien de la Mission catholique de Niamey et que durant son séjour au Niger, il avait lu mon livre ''Kountché par ses proches''. Et qu'il l'a bien apprécié.
J'ai d'abord cru à un simple geste de civilité. Mais il a ajouté : ''Ce serait bien, si vous pouviez nous faire ce genre de livre sur notre regretté père, Mathieu Kérékou ...''. C'est ainsi que tout est parti. Il a suffi, par la suite, qu'il m'introduise auprès des responsables de la Fondation Mathieu Kérékou. Je ne savais même pas qu'il existait une fondation Mathieu Kérékou !
Aviez-vous connu MathieuKérékou auparavant ?
Oui, puisque je vous ai dit que j'ai été durant longtemps dans le sillage du président Seyni Kountché. L'on sait à quel point les deux hommes étaient proches. Ce n'était pas seulement des dirigeants de deux Etats voisins et amis. Bien plus que cela, ils étaient des frères, des amis, dans l'acception noble du terme. Anciens Enfants de troupe, tous deux sont passés par le moule des prestigieuses écoles de l'Armée française ; la similitude de leurs parcours militaire et politique a grandement contribué à les rapprocher.
Ainsi, lorsqu'ils se retrouvaient à trois ou quatre, généralement avec Gnassingbé Eyadema du Togo et Moussa Traoré du Mali, dans les rencontres internationales ou régionales, ils se comportaient en privé, bien évidemment, en véritables ''larrons en foire'', si je peux me le permettre. On pouvait alors les entendre échanger des piques, comme s'ils étaient des parents à plaisanteries. D'ailleurs, leurs Aides de camp qui s'amusaient beaucoup de cette ambiance, avaient fini par les surnommer ''la Bande des quatre''. C'est tout dire ...
Pour autant, je ne peux pas affirmer que j'ai bien connu Mathieu Kérékou, car dans ces rencontres-là, je n'étais alors qu'un Attaché de Presse parmi d'autres ; autrement dit, un élément de la suite de Seyni Kountché.
Lorsqu'on parcourt votre livre ''Notre ami Kérékou'', on s'aperçoit que c'est l'ensemble de la classe politique béninoise dans toute sa diversité qui s'exprime et dit ce qu'elle sait et ce qu'elle pense de Mathieu Kérékou, mais aussi de son ''règne''.
Je ne me suis pas contenté de la classe politique. J'ai tendu mon micro à tous ceux et toutes celles qui pouvaient me dire des choses intéressantes sur l'homme que fut Mathieu Kérékou, à diverses étapes de sa vie.
Au-delà des hommes politiques, il y a là un total de 36 personnalités que je suis allé voir à leurs bureaux ou à domicile, depuis les plus hautes Institutions de l'Etat, jusqu'au cœur de l'Etat-major des Armées, les associations de la société civile, les confrères, les leaders religieux etc....: amis d'enfance, anciens compagnons d'armes, anciens ministres, anciens pilotes, Aides de Camp, médecin-traitant, collaborateurs de toutes catégories, y compris des conseillers occultes. Il y a même sur cette liste, certains qui furent pour Kérékou de redoutables adversaires politiques à un moment ou à un autre, mais avec lesquels il a réussi à se réconcilier.
Pour la petite histoire, sachez que j'étais parti pour réaliser un livre de 200 pages et je me suis retrouvé dans l'obligation d'en faire un de 316 pages ! Et encore, il avait fallu trier et écarter certains, car il y avait tellement de gens qui voulaient témoigner que j'ai dû faire un choix douloureux. Je me suis rendu compte alors combien Kérékou est aimé et respecté de son peuple, même après sa mort...
Petite observation pertinente ... il manque tout de même, à ce bouquet de témoignages, celui du président du Bénin, S.E.M. Patrice Tallon. Comment l'expliquer... ?
Lorsque nous avions, de commun accord avec les responsables de la Fondation Mathieu Kérékou, dressé la liste des personnalités à solliciter en priorité pour leurs témoignages, le secrétaire général de ladite Fondation, M. Houdou Ali, a envoyé une correspondance officielle à chacun des cinq Chefs d'Etat du Conseil de l'Entente. Certains ont répondu, d'autres pas...
En publiant ce livre, qu'attendez-vous, qu'espérez-vous ?
Ce que j'attends, c'est ce que tout journaliste ou écrivain attend et espère de ses aimables lecteurs. J'attends donc que les Béninois, en particulier les plus jeunes, ceux qui n'ont pas connu le Président Kérékou, lisent ce livre et s'approprient les nobles idéaux de Mathieu Kérékou. Après tout, dans ce livre, et à travers les différents témoignages, ils y trouveront l'évocation, même très sommaire, de certaines pages de l'histoire tumultueuse de leur pays : l'Affaire Kovacs ; le putsch avorté de Assogba ; l'Affaire Aïkpé ; l'Affaire dite des mercenaires de Bob Denard et même quelques bons mots de Mathieu Kérékou, du style : ''Même l'eau sale peut servir à éteindre le feu!''.Ou encore ''je ne suis pas Dieu, nom de Dieu !''.
Quel sera le prix de vente du livre, à l'unité ?
Je peux d'abord vous assurer que notre démarche n'a pas été guidée par un esprit mercantiliste... Après tout, ce livre a été préparé pour servir d'outil de plaidoyer pour la pérennisation de l'œuvre de Mathieu Kérékou.
C'est pourquoi, malgré son volume (316 pages), nous avons choisi de le céder à un prix tenant compte du faible pouvoir d'achat des Béninois ; mais surtout, de l'esprit de désintéressement qui a toujours caractérisé Mathieu Kérékou.
Mon souhait le plus ardent, est qu'il soit lu par le plus grand nombre de Béninois, y compris les jeunes scolaires. Pour que la graine de la vertu semée par Mathieu Kérékou puisse éclore et fleurir ''afin que l'Histoire n'oublie pas Kérékou''

Interview réalisée et publiée par le quotidien béninois « La Nation»

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