Le Sahel

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Entretien avec le président de la Haute Autorité à la Consolidation de la Paix, le Colonel Major Mahamadou Abou Tarka : « Les actions socio-économiques que nous menons doivent avoir un impact immédiat permettant aux populations de toucher les dividen

invitMonsieur le président, quels sont les défis auxquels le Niger est confronté en matière de consolidation de la paix, et quel est le rôle de la Haute Autorité ?
Il y a deux réalités qu'il faut avoir à l'esprit quand on parle de notre pays: en premier lieu, son appartenance au monde en voie de développement, avec des ressources limitées pour un pays en voie de construction où tous les chantiers sont des défis, voire des urgences ; et la seconde réalité, c'est notre position géographique dans une zone où se sont accumulées des menaces terroristes. Il nous faut donc les moyens de parer aux menaces, malgré notre situation, pour continuer à exister comme Etat. C'est là que nous avons choisi de tout miser sur l'adhésion de notre peuple. Nous avons fait de la population le centre de gravité de notre politique sécuritaire.
Dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, l'extrémisme et les rebellions, il faut obtenir l'adhésion des populations, ''winning the hearts and mind'' comme disent les Américains. Pour bien saisir la gravité des menaces sécuritaires, il faut y ajouter la vulnérabilité que présente l'existence de zones périphériques dans lesquelles, pour des raisons de distance ou d'étendue, ou pour des raisons liées à l'histoire, l'Etat est moins présent et la conscience d'appartenir à un ensemble plus grand peut s'estomper dans des périodes données ou en raison de l'influence du voisinage. C'est pourquoi, par exemple, le Gouvernement a assigné à la HACP la responsabilité de mener en priorité nos actions de consolidation de la paix dans 76 communes contenues dans une région représentant un arc de cercle qui va de Bankilaré dans le Nord Tillabéry jusqu'à Bosso sur les rives sud du Lac Tchad. C'est la carte de vulnérabilité sécuritaire, établie dès Novembre 2011, c'est-à-dire en pleine guerre de Libye, mais avant la rebellion au Mali et bien avant que Boko Haram ne se dévoile. C'est dire l'anticipation dont a été capable le Président de la République, une anticipation qui nous a permis de recevoir les chocs de ces deux crises bien, préparés.
M. le président, que faites-vous concrètement pour remplir votre rôle ?
Lorsque je suis arrivé à la tête de la HACP, j'avais conscience que les défis auxquels nous allons faire face dépassaient largement nos ressources propres. Il fallait donc mener des discussions pour obtenir des financements supplémentaires. Ces ressources devaient être substantielles bien entendu, mais surtout adaptées à nos missions, flexibles et capables de répondre à l'urgence de la situation. Nous sommes dans un domaine difficile à définir : ce n'est pas l'humanitaire, mais plutôt le grand développement structurant, qui constitue sans doute la solution à long terme. Ici on est confronté au risque de voir des communautés basculer dans la révolte ou céder aux sirènes des extrémistes. Il faut donc une combinaison d'actions dont les effets sont immédiats pour installer la crédibilité de l'Etat et, partant, sa légitimité. Il nous faut des actions qui montrent aux populations de quel côté se trouve leur intérêt. Les actions socio-économiques que nous menons doivent avoir un impact immédiat permettant aux populations de toucher les dividendes de la paix. Elles peuvent prendre la forme d'activités génératrices de revenus, individuelles ou collectives (travaux à haute intensité de main-d'œuvre qui permettent de distribuer du cash pendant plusieurs mois, tout en construisant des infrastructures d'utilité publique comme les pistes rurales, des écoles, etc.).
L'obligation ici est de faire vite sur le terrain ce qu'on a promis, pour régler rapidement une question qui peut se transformer en prétexte de conflit. Il s'agit aussi de retenir, par l'activité ou par la formation, des jeunes candidats à l'aventure ; de satisfaire des demandes, de contenir des ambitions en nommant des cadres de la paix, des chargés de mission, des délégués de la paix dans les campements les plus reculés ; bref, il s'agit d'augmenter le maillage humain des zones à risque pour les arrimer définitivement au reste de la Nation. A côté de ces actions ''hard'', il faut également des activités de sensibilisation citoyenne et civique, la création d'espaces de dialogue (fora, rencontres foraines, caravanes de la paix), des sessions d'activités civilo-militaires pour permettre aux Forces Armées de se déplacer au sein des populations comme ''un poisson dans l'eau'' de façon à créer un environnement favorable à l'exercice de l'autorité de l'Etat, au règne de la loi et de l'ordre. C'est cela qui permet d'isoler et de neutraliser les terroristes et autres extrémistes. Une fois que vous avez le soutien de la population, que la confiance en l'Etat est une réalité, le terrorisme et la dissidence deviennent une simple affaire de police.
Tout ceci intervenait dans un contexte où le Président de la République a pris les devants très tôt pour inaugurer une politique inclusive de rassemblement où aucune frange de la Nation ne se sentait délaissée. Toutes nos actions se déroulaient donc dans ce background favorable et leurs effets en étaient d'autant plus démultipliés.
Quel rôle a joué l'Instrument de Stabilité (IDS) dans cette vision ?
Il se trouve que l'Union Européenne possède, dans la panoplie de ses outils, un instrument de stabilité particulièrement adapté à notre situation. Cet instrument est conçu pour des situations comme celle de notre pays en 2011, lorsque les nuages de l'instabilité planaient sur le Sahel et la guerre en Libye faisait encore rage. On ne parlait pas de terrorisme à l'époque, on craignait surtout la résurgence de l'irrédentisme dans le nord ou le nord-est. Mais les techniques qui ont permis au Niger de prévenir ce danger sont les mêmes qui sont appliquées pour contenir la contagion extrémiste. L'intervention de l'Union Européenne nous a ainsi permis de multiplier la portée et les impacts des actions que j'ai définies plus haut et de compléter l'action propre de l'Etat. Quand on parle de l'IDS, il faut savoir qu'il y a eu un premier programme de 12,5 millions d'euros, qui a concerné seulement les régions d'Agadez, Tahoua et Tillabéry, puisque comme je vous le disais, il fallait contrecarrer la reprise de la rebellion. Une deuxième phase IDS II a ensuite été lancée en 2013 pour un montant de 21,28 millions d'euros, et s'est étendue aux régions de Maradi et Zinder, en insistant sur le Nord Tillabéry avec ces problèmes spécifiques liés au conflit malien, mais également dans l'Azawack qui commençait également à ressentir les effets de la disparition de l'Etat au Mali. La fin de l'IDS II est programmée pour août 2016, mais il faut savoir d'ores et déjà qu'un nouvel instrument de l'UE, l'Instrument contribuant à la Stabilité et à la Paix (IcSP), prendra le relais en 2016 et concernera spécifiquement la région de Diffa qui constitue en ce moment notre priorité.
M. le président, qu'est-ce que ce programme a apporté au Niger en termes de présence auprès des populations vulnérables vivant dans des contextes difficiles?
Il y a beaucoup d'exemples, mais prenons le volet renforcement de la sécurité communautaire, une des composantes de l'IDS. Ce volet a permis le recrutement, la formation et l'équipement de plus de 300 policiers municipaux. L'opération vise plusieurs objectifs. D'abord, c'est du travail pour des jeunes ruraux désœuvrés. Ensuite, les policiers sont recrutés localement dans chaque commune, ils ont donc une proximité qui leur permet d'être des auxiliaires fort appréciés des Forces de Défense et de Sécurité. Ils contribuent également à donner au maire les moyens d'exercer son autorité, notamment en termes de collecte des taxes. Cette expérience commencée à Agadez a suscité un engouement de la part des communes et a été reconduite avec la levée d'une autre promotion qui a fini sa formation il y a déjà quelques mois et qui est maintenant sur le terrain.
En quoi l'IDS a-t-il été utile à la HACP ?
Pour comprendre l'utilité de l'intervention de l'IDS pour notre stratégie, laissez-moi vous décrire brièvement comment ce programme est structuré. Ce programme est organisé autour de 5 composantes thématiques mises en œuvre à travers treize (13) projets exécutés dans les huit (8) régions du Niger, et vise à renforcer la sécurité dans tout le Niger en offrant des opportunités aux jeunes, aussi bien de formation et d'emplois, que d'activités économiques et culturelles. Il vise également la promotion de la tolérance et du dialogue, la promotion de la culture de la paix. L'IDS amplifie l'ensemble des activités menées par la HACP à travers l'intervention de partenaires d'exécution qui sont souvent des ONG internationales et nationales comme KARKARA. Concrètement sur le terrain, c'est l'IDS qui nous a donné les moyens de financer directement un certain nombre d'actions. Prenons la composante 1, renforcement de la sécurité communautaire et du contrôle des frontières. C'est dans cette composante que nous avons pu réaliser la Police Municipale. Pour la composante 2, les travaux d'intérêt communautaire répondent également à notre souci de faire du concret. La composante 3 s'occupe de la réinsertion des jeunes, et la composante 4 de la promotion du dialogue religieux, etc. Nous avons aussi bénéficié d'un renforcement de capacités à travers la mise à disposition, par l'Union Européenne, d'une assistance technique que nous avons combinée avec nos services centraux et déconcentrés pour former une cellule hébergée à la HACP dédiée au programme IDS. C'est le rôle de la composante 5.
Quelle est la recette qui a conduit à la réussite de ce programme ?
L'UE a voulu que les autorités nigériennes, à travers la Haute Autorité à la Consolidation de la Paix, s'approprient le programme. L'UE a renoncé à sa visibilité sur le terrain pour mettre en avant le Gouvernement, de manière à montrer aux populations l'intérêt de l'Etat pour leur sort et renforcer sa crédibilité. Nous pilotons donc ce programme pour lequel nous avons fixé les grandes orientations et indiqué les zones prioritaires d'intervention.
Quelles sont, selon vous, les composantes qui ont été les plus pertinentes ou qui ont eu le plus d'impact ?
Le programme obéit à l'approche transversale, qui nous permet de toucher à tous les domaines : formation (petits métiers), sécurité (renseignement humain, sensibilisation), éducation (cantines scolaires), sécurité alimentaire (Banques céréalières). Les populations plébiscitent les interventions socioéconomiques, activités génératrices de revenus et travaux à haute intensité de main d'œuvre, qui renforcent tout à la fois la résilience des communautés et rappellent que l'Etat est là pour les populations. Les actions de sensibilisation et de formation aussi ont été bien appréciées, elles concernent les jeunes, filles et garçons. L'impact des actions de renforcement de la décentralisation ne se voit pas tout de suite mais, à long terme, elles donneront à ces nouvelles entités administratives le ''know how'' pour formuler des Plans de Développement Communaux (PDC) réalistes, et faciliter la mise en œuvre, par ces collectivités, de projets plus ambitieux au profit de ces communautés.
Monsieur le président, comment envisagez-vous l'avenir ?
Pour ce qui est de l'Instrument de Stabilité, il faut continuer à renforcer l'implication des collectivités territoriales - mairies et conseils régionaux - dans son pilotage. Pour ce qui est de la sécurité en général, je pense que le pire est derrière nous. Nous avons eu une phase de combat et de stabilisation. Nous devons entrer rapidement dans une phase de reconstruction, notamment au profit des deux régions les plus affectées ces derniers temps : Diffa et Tillabéry. Pour forcer le trait, il faut dire que nous aurons besoin de lancer, dans les prochains mois, deux grands projets, ''deux petits projets Marshal''», l'un pour réorganiser l'économie de la zone de Diffa, trop dépendante du Nigeria (poisson, poivron), et l'autre pour s'attaquer aux causes structurelles de l'insécurité dans le Nord Tillabéry par un investissement massif dans les infrastructure pastorales.

Assane Soumana(onep)
www.lesahel.org

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