Le Sahel

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Interview de Dr Mallam Garba Maman, Enseignant-chercheur, conseiller technique du ministre en charge de l'Enseignement Primaire : «Le défi, c'est celui de la généralisation. On ne va pas indéfiniment se cantonner à des expérimentations»


invitDocteur, à l'instar de la communauté internationale, le Niger a célébré le mardi 21 février dernier, la journée internationale de la langue maternelle. Quelle signification revêt pour vous un tel événement ?
Merci de nous inviter dans votre journal pour parler de cette question cruciale et primordiale pour le développement d'un pays, car la question des langues touche à l'éducation et l'éducation est la base de tout développement. Dans cette œuvre d'éducation, il y a la langue d'enseignement qui est le support pour véhiculer les savoirs et les apprentissages, mais il y a aussi le développement personnel, c'est-à-dire la formation physique, morale et civique de l'individu. La langue maternelle, si on lui consacre une journée entière, c'est parce qu'on doit, au moins une fois par an, lui témoigner notre attachement et notre volonté d'en faire un outil de développement. Ce jour-là, nous sommes tous appelés à faire le bilan de ce que nous avons fait au cours de l'année écoulée, en termes de promotion des langues nationales, en termes de développement de nos langues maternelles et en termes d'efforts pour les intégrer dans la vie sociale. Et donc, une journée internationale pour nos langues maternelles se justifie puisque chacun en a au moins une. La langue maternelle est une de ces autres choses les mieux partagées au monde.

Docteur que faut-il entendre par enseignement bilingue ?
L'enseignement bilingue est une notion complexe, car le fait d'utiliser plusieurs langues est déjà considéré comme étant du bilinguisme. Mais même lorsqu'on a deux langues, il y a le contenu à enseigner dans chacune des langues qui entre en ligne de compte. Il y a aussi la langue ou les langues à utiliser pour délivrer un enseignement et construire un apprentissage. Selon les combinaisons possibles, on peut dire qu'il y a plusieurs types de bilinguismes. Mais la définition la plus simple, c'est l'utilisation, dans un système éducatif, d'au moins deux langues en tant que matières et/ ou moyens d'enseignement selon les niveaux d'apprentissage considérés. Au Niger, l'une de ces langues doit être la langue du milieu de vie de l'enfant, sa langue de socialisation.

Docteur, qu'est-ce qui justifie aujourd'hui le choix de l'enseignement bilingue au Niger ?
Les raisons sont nombreuses et elles sont d'abord d'ordre historique et idéologique. A l'accession de leurs pays à l'indépendance, les premiers dirigeants africains ont perçu la nécessité d'introduire nos langues et nos cultures dans nos systèmes éducatifs. Donc, au départ, il y a cette quête d'affirmation de l'identité nationale. On ne pouvait plus continuer avec une école coloniale qui est, par essence, extravertie et sélective.
Il y a aussi des raisons liées aux difficultés d'ordre pédagogique. Les enfants avaient du mal à suivre, à apprendre et comprendre puisqu'ils n'utilisaient pas leurs propres langues. Les enseignants eux-mêmes éprouvaient les mêmes difficultés. Et c'est le cas aujourd'hui encore. La situation a même culminé au point où l'on parle de baisse de la qualité ou de manque de qualité des enseignements. Dès lors, il faut revenir à la langue parlée et appropriée pour l'enfant. Chaque enfant dispose d'une langue avant de venir à l'école. Il doit commencer ses apprentissages dans cette langue et les poursuivre en Français, qui est la langue officielle. Enfin, il y a aussi des raisons d'ordre économique liées à l'introduction des langues maternelles à l'école. Il coûterait moins cher de faire produire, par des Nigériens, et sur place, les livres destinés aux écoles nigériennes; des livres dotés de contenus adaptés au contexte nigérien dans toute sa diversité. Par ce fait, on gagnerait à limiter l'évasion des devises et à créer des emplois sur place. C'est plus efficace et moins coûteux.
C'est entre autres pour ces raisons que le Niger a commencé l'expérimentation de l'enseignement bilingue dès 1973. C'est une expérimentation variée, diversifiée, enrichie au fil des ans, avec à chaque évaluation des résultats reluisants. L'enfant apprend mieux et vite, y compris le Français et la Science, lorsqu'il commence sa scolarité dans sa propre langue.

Après une quarantaine d'années de mise en œuvre, quelle est aujourd'hui la situation de l'enseignement bilingue dans notre pays ?
Sur certains plans, nous sommes en avance ; nous sommes même enviés par d'autres pays. Parce que quand on veut utiliser une langue, il faut d'abord voir sur le plan juridique si on a réuni toutes les conditions requises. Pour ce qui concerne le Niger, c'est oui. Nous avons suffisamment de textes de lois, d'arrêtés, de circulaires, de textes programmatiques, d'orientations politiques claires et sans ambigüité et un engagement fort, sans cesse réitéré au plus haut sommet de l'Etat, par rapport à l'utilisation des langues nationales. Dans certains pays, c'est juste avec une phrase inscrite dans la Constitution, qu'ils font beaucoup de choses. Mais nous, nous en avons plus. La Constitution a reconnu les langues nationales et la nécessité de les développer ; et il y a d'autres lois qui accompagnent ce texte fondamental. Sur le plan de la production des matériels, nous avons produit suffisamment de documents; nous avons formé suffisamment d'acteurs tant pour l'écriture du matériel didactique et pédagogique que pour la formation des acteurs à tous les niveaux de l'enseignement primaire. Ces matériels et outils de formation, nous les avons dans au moins six langues d'enseignement pour les niveaux CI, CP, CE1 et CE2. Nous avons un fonds documentaire important. Nous disposons de dictionnaires, de lexiques, de grammaires élémentaires, des contes, de textes courts, d'albums pour enfants, etc. Ce sont des acquis considérables et qui ne périment pas. On va les utiliser, quoi qu'il en soit, et à chaque fois, on ne fera que des mises à jour. Nous avons aussi expérimenté plusieurs formules au cours de ces quarante dernières années. Ces formules nous ont amenés à comprendre quelle est la combinaison magique qui peut nous permettre d'avoir un système opérationnel, efficace et efficient pour faire l'enseignement bilingue. Vous savez, c'est complexe que de dire qu'on va introduire la langue à tel niveau d'enseignement, et qu'on va l'extraire à tel autre niveau, ou de savoir comment elle va être utilisée pour enseigner telle ou telle autre matière. Ce sont les sciences sociales qui sont ici en œuvre, pas des sciences exactes. Il faut faire des expériences et nos expériences nous permettent aujourd'hui de savoir quelles sont les combinaisons gagnantes.
En ce qui concerne par exemple le domaine de la formation, nous sommes l'un des rares pays de la sous-région à avoir initié la formation des maîtres bilingues au niveau des Ecoles Normales. Et notre approche fait école. Sur le plan du financement, depuis 2011 avec l'avènement de la 7ème République, nous avons aussi pu dégager, au niveau du budget national, une ligne spécifique à la promotion des langues nationales qui est régulièrement alimentée. Il peut y avoir des fluctuations, mais nous avons une ligne budgétaire, où l'Etat se dit lui-même que c'est son programme, il se l'approprie, et donc il le finance , il ne laisse pas la primauté ou l'exclusivité aux bailleurs de fonds extérieurs. De manière succincte, les acquis de ces dernières années d'expérimentation sont réconfortants. La base est là, nous avons une stratégie de passage de l'expérimentation à la généralisation qui doit se faire de façon progressive. Mais les obstacles résident dans l'insuffisance des moyens financiers, surtout pour faire la communication indispensable pour susciter l'adhésion populaire. Car beaucoup de malentendus, de préjugés et d'incompréhensions obscurcissent les débats sur cette question.

Docteur, quels sont aujourd'hui les défis majeurs que nous devons relever pour que l'enseignement bilingue soit effectif au Niger?
Le défi majeur, c'est celui de la généralisation. On ne va pas indéfiniment se cantonner à des expérimentations. Nous ne sommes pas un laboratoire pour les autres. Parce que c'est dans ce que nous expérimentons que les autres puisent leurs inspirations et construisent leurs chemins. Il faut que nous arrivions à exploiter, à grande échelle, les produits de nos propres expérimentations. Le gros défi qui se pose à nous est donc celui de faire en sorte qu'on aille vers la généralisation de l'enseignement bilingue de manière progressive, étape par étape, selon une approche efficace qui prend en compte un certain nombre de stratégies que nous avons déjà identifiées, tant en ce qui concerne la communication que la recherche des financements, surtout des financements internes. C'est un enjeu national, un enjeu majeur pour notre développement. Nous avons, par deux fois, repoussé l'échéance de la généralisation, mais nous comptons, à la rentrée prochaine, faire une extension pour passer de 500 à 5000 écoles pilotes et l'année qui suit, envisager la généralisation du bilinguisme à l'ensemble des écoles du Niger au niveau CI. Nous nous attelons actuellement à mettre en œuvre cette stratégie d'extension qui va se faire progressivement, de la 1ère à la 6ème année du primaire, pour améliorer la qualité et la pertinence de notre école.

Réalisée par Oumarou Moussa(onep)
www.lesahel.org

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