M. Mahamane Sani Mahamadou, ministre du Pétrole :  « Cette augmentation consiste à créer une détente sur la demande domestique et donc garantir la disponibilité du gasoil »

Société

Monsieur le ministre, après la perturbation observée dans le système d’approvisionnement des stations-services en gasoil, le gouvernement a finalement décidé d’une augmentation sur le prix de cet hydrocarbure. D’abord, qu’est-ce qui explique cette situation de crise dans la fourniture du gasoil ?

Permettez-moi tout d’abord de remercier la Rédaction de l’ONEP pour cette opportunité qu’elle m’offre d’éclairer davantage nos concitoyens sur ce sujet.

Cette situation de crise se justifie par la pression que nous subissions depuis le mois de mars 2022. Cette pression est la résultante d’une conjoncture internationale, qui a particulièrement impacté le secteur pétrolier. En effet, la réaction en chaîne provoquée par la guerre en Ukraine a occasionné une diminution de l’offre en produits pétroliers sur le marché. Cette diminution a logiquement provoqué une hausse des prix. De ce fait, la plupart des pays voisins étant des importateurs nets en produits pétroliers, une pression importante s’est portée sur notre pays ; pression qui est devenue croissante, progressivement, jusqu’à atteindre la totalité de notre production nationale. Ainsi, de 23 Millions de litres de consommation de gasoil par mois avant la crise, nous en sommes aujourd’hui officiellement à plus de 50 millions de litres, avec une pression réelle qui avoisine les 80 millions de litres. Cela a créé une tension sur l’approvisionnement et c’est pourquoi, depuis le 1er juin 2022, nous avons suspendu toute exportation, mis en place un mécanisme de rationnement et accentué le contrôle au niveau des distributeurs et des frontières. Cependant, tout cela n’a pas suffi à endiguer la pression qui, au contraire, s’accroissait chaque jour un peu plus. 

 Y-at-il vraiment une relation directe de cause à effet entre la pénurie en gasoil et la décision portant sur l’augmentation du tarif ? Autrement dit, qu’est-ce qui justifie cette revue à la hausse du prix du gasoil ?

Bien sûr ! Pour le comprendre, il y a lieu ici de rappeler que depuis 2013 et de façon totalement singulière, le Niger a maintenu inchangés les prix à la pompe. Ce maintien, plus social qu’économique en réalité, a été possible aussi parce que l’Etat a su surmonter les différents soubresauts observés sur le marché du Pétrole. Cependant, la situation actuelle est différente parce qu’elle concerne un pays comme la Russie qui impacte beaucoup le marché du Pétrole mais aussi du fait qu’elle soit consécutive à la reprise post-COVID favorable à une augmentation de la demande.

C’est donc du fait des conséquences de cette crise et de ses effets particulièrement difficiles à endiguer que nous avons défini une stratégie de gestion dont l’augmentation du prix du gasoil fait partie, bien qu’étant placée en dernier recours. Le fait est que cette augmentation consiste à créer une détente sur la demande domestique et donc garantir la disponibilité du gasoil.

De l’avis de beaucoup d’observateurs, on pourrait bien se passer d’une augmentation sur le prix du gasoil si des mesures adéquates étaient prises contre les vastes réseaux de spéculation intervenant dans le secteur des hydrocarbures. Qu’en diriez-vous à ce sujet ?

Dans tous les pays du monde quasiment, qu’ils soient producteurs, raffineurs, importateurs, exportateurs, les prix ont augmenté. Je ne crois pas que le monde entier ait failli à prendre les mesures adéquates. Cet état de fait est survenu pour les raisons particulières que j’ai évoquées ci-haut. Au contraire, le Niger est l’un des derniers pays à avoir augmenté les prix, parce qu’il avait d’abord fallu tenter toutes les mesures envisageables pour contenir le phénomène.

Mais à l’impossible nul n’est tenu. Les mesures prises ont eu des limites parce que, contrairement aux idées reçues, l’essentiel du ruissèlement des produits vers l’extérieur se fait de façon conventionnelle, par des camions qui viennent ou transitent par le Niger et qui, pour des raisons de prix bas et de disponibilité, préfèrent prendre le carburant dans nos stations. Tant que les prix restaient bas, le Niger n’avait aucun moyen légal d’empêcher cela, notamment en tenant compte de toutes les conventions sous-régionales auxquelles nous avons souscrites et qui garantissent la libre circulation des biens et des personnes.

Seulement, une partie infime de ce ruissèlement est dû à ce que vous mentionniez. Mais comme vous le remarquez sans doute dans les médias, l’Etat sévit de façon drastique sur ce phénomène. D’ailleurs, la Task-force qui est déployée et qui fait intervenir toutes les administrations concernées ainsi que les FDS, est à pied d’œuvre dans ce sens.

Donc, non, ce n’est pas une mesure de raccourci, c’est plutôt un mal nécessaire pour éviter à ce que justement la spéculation s’installe par le fait d’une indisponibilité du produit.

Monsieur le ministre, certains compatriotes ne comprennent pas qu’on puisse évoquer la crise ukrainienne parmi les facteurs ayant provoqué une situation de surenchère sur le marché des hydrocarbures, précisément celui du gasoil. Pouvez-vous nous expliquer les implications de la crise ukrainienne dans un pays comme le nôtre, sachant que le Niger est un pays producteur de ce produit ?

La Russie met sur le marché, chaque jour, presque 2 millions de barils de produits pétroliers. Par le fait de la guerre et des sanctions prises à son encontre, il y’a conséquemment une baisse drastique de l’offre. Cette baisse a aussi été accentuée par le fait que, justement à cause de cette guerre, de nombreux pays ont entrepris  d’augmenter leur réserve stratégique, ce qui vient encore accentuer la diminution de l’offre. A la suite ce phénomène, la loi du marché s’est appliquée : la baisse de l’offre provoquant toujours la hausse des prix.

C’est donc la combinaison de cette cause et de la conséquence qui en découle, qui a créé la conjoncture dans le monde entier, y compris, j’insiste, dans de très grands pays pétroliers comme le Nigeria, le Gabon, le Congo, la Côte d’Ivoire, etc.

Vous voyez donc qu’être producteur ou raffineur n’est en aucun cas gage de protection face à  la globalisation et à l’interdépendance des marchés.

Le Niger, par contre, subit plutôt des effets indirects de cette crise pour les raisons que j’ai évoquées ci-haut et qui ont trait au fait que le Nigéria, le Mali, le Burkina et le Bénin sont tous des importateurs de produits pétroliers raffinés et que par les conséquences de la guerre en Ukraine et la conjoncture qui en résulte, les populations de façon naturelle cherchent à s’approvisionner au Niger où le produit est non seulement disponible, mais avec un prix plus bas. 

En plus de l’augmentation sur le prix du litre de gasoil, les consommateurs nigériens redoutent surtout les situations de pénuries intempestives dans la fourniture de cet hydrocarbure. A quand le retour à la normale pour rendre le gasoil toujours disponible au niveau des stations-services ?

La contrepartie que l’Etat présente à cette mesure est la disponibilité du produit. Pour ce faire, comme indiqué, c’est une stratégie globale qui est adoptée et qui consiste à :

1 – Chercher une alternative au combustible utilisé par les centrales électriques. Ce qui permettra d’augmenter la disponibilité en gasoil de 22% ;

2 – Renforcer la Task-force pour contrôler davantage les marqueteurs ;

3 – Faire un monitoring de la demande des chantiers et industries.

Les effets des mesures sont déjà réels et il est aujourd’hui constaté à Niamey comme à l’intérieur du pays, une augmentation continuelle de la disponibilité du Produit.

Monsieur le Ministre, à en juger par le tollé général soulevé par la mesure portant sur l’augmentation du prix du gasoil, notamment en arguant que cela aurait un impact désastreux sur tous les secteurs de l’économie nationale, on a l’impression que l’essentiel du parc automobile nigérien carbure au gasoil. Concrètement, que représente la demande en gasoil dans la consommation du parc automobile nigérien relativement aux autres hydrocarbures ?

Le Niger a la particularité que presque 95% des véhicules individuels roulent à l’essence. La frange qui consomme le gasoil est donc surtout celle des moyens de transport de marchandises et de personnes, à l’exception des taxis et de la majorité des faba faba. Or, de ces catégories, celle qui peut le plus impacter le quotidien des nigériens, c’est celle de transport des marchandises. Heureusement et vous avez suivi cela, leur syndicat a décidé, dans le cadre des discussions menées par le Comité intergouvernemental, de ne pas augmenter les prix de transport. Cela a été possible parce que l’Etat a aussi décidé de faire des concessions, à travers des mesures d’accompagnement.

C’est pourquoi nous insistons pour dire que, hormis l’inflation déjà observée bien avant cette crise et qui est liée à la reprise post-COVID, toute inflation sur un bien arrimée sur la hausse du prix du gasoil est purement spéculative. L’Etat surveillera et sanctionnera tous ceux qui se seront rendus coupables d’opportunisme.

En définitive, quel est le message fort que vous aimeriez adresser aux consommateurs, voire à l’ensemble de nos concitoyens dans ce débat sur le coût des hydrocarbures et leur disponibilité à la pompe ?

Ce serait un message de patience et de compréhension. Il suffit de regarder ce qui se passe ailleurs, même tout près de chez nous, pour se rendre compte que notre situation est meilleure que celle des autres.

Cette mesure est prise avec pour seul souci de protéger le plus grand nombre de nigériens, c’est pourquoi le prix de l’essence et du gaz restent inchangés et abordables. Elle est aussi engagée pour protéger certains postes budgétaires importants que sont notamment le maintien du coût du KWh de l’électricité et celui du gaz, du charbon, etc. C’est donc une mesure sociale qui touche un petit nombre pour sauvegarder l’essentiel.

Réalisée par Assane Soumana(onep)