Sur la grande voie menant au marché de Tillabéri, à droite de la chaussée, juste après l’autogare et à proximité d’un vulgarisateur, un atelier artisanal s’anime au rythme des fils que l’on tend, croise et noue. Devant un petit magasin en tôle où sont rangés les matériels, un hangar en tiges de mil sert d’espace de travail à plusieurs jeunes. Sous cet abri de fortune, les cadres métalliques se transforment peu à peu en chaises et en lits grâce à un savoir-faire qui se transmet par l’apprentissage.
L’endroit est simple, mais l’activité y est soutenue. Les jeunes s’appliquent tandis que les fils, disposés selon les modèles souhaités, donnent progressivement forme aux meubles. Un travail manuel qui permet à ces artisans de gagner des revenus et, pour certains, de contribuer aux dépenses de leurs familles.
Maître de l’atelier, Ibrahim Mahamadou exerce cette activité depuis plus de douze ans. Au fil de son expérience, il a appris à confectionner différents modèles de chaises et de lits en fonction des moyens et des exigences de ses clients. « Nous faisons des chaises à 3 500 FCFA lorsque le client apporte le cadre et les fils. Nous avons aussi des chaises que nous vendons à 7 500 et 8 500 FCFA. La différence se trouve surtout au niveau de la qualité du fer utilisé pour le cadre », a-t-il expliqué.

Selon lui, pour les lits, les prix varient également selon le cadre et les dimensions. Les modèles d’une place sont proposés entre 20 000 et 30 000 FCFA. Ceux d’une place et demie sont vendus entre 27 500 et 35 000 FCFA.
Dans cet atelier, la confection d’une chaise peut prendre environ deux heures. Pour un lit commencé à 8 heures, les artisans peuvent parfois parvenir à l’achever vers midi. Le temps nécessaire dépend toutefois du modèle et du rythme de travail.
La matière première représente une dépense importante. À Tillabéri, la douzaine de fils coûte environ 4 000 FCFA. Les cadres métalliques sont achetés à Niamey, où les artisans disent pouvoir s’approvisionner à un coût plus abordable que sur le marché local.
Pour Ibrahim Mahamadou, la capacité de production de son atelier pourrait être considérablement augmentée si les commandes étaient au rendez-vous. « Nous pouvons faire plus de 100 chaises par jour si la demande est là. Nous n’avons jamais eu de contrat, mais nous sommes à la recherche de contrats, car nous avons le savoir-faire et la capacité de production », affirme-t-il.
Les clients sont notamment constitués de militaires pour les lits, et de villageois pour les chaises, particulièrement à l’occasion des mariages et autres cérémonies. Mais entre la capacité de production et la réalité du marché, l’écart reste parfois important. La mévente constitue l’une des difficultés rencontrées par ces artisans. En notre présence, un client venu acheter un lit avait conclu la transaction et emporté le meuble jusqu’à son véhicule avant de changer d’avis et de le ramener à l’atelier.
Parmi les jeunes qui s’activent dans l’atelier figure Issa Amani Ali, natif de Tillabéri et apprenti depuis 2021. Pour lui, cette activité représente bien plus qu’un simple apprentissage. « Ce travail m’apporte beaucoup. Il me permet de subvenir à mes besoins et d’aider ma famille et mes proches », témoigne-t-il.

Issa poursuit parallèlement ses études en classe de terminale. Son patron, souligne-t-il, est également étudiant. Une situation qui montre, selon lui, que l’apprentissage d’un métier peut se conjuguer avec la poursuite des études. « Ce travail ne nous empêche pas d’aller à l’école. Nous avons compris qu’il ne sert à rien de tendre la main à quelqu’un alors que nous avons notre santé et notre force. Au lieu de les utiliser dans des futilités, nous avons choisi d’apprendre un métier qui nous sera utile à l’avenir », a-t-il expliqué.
Pourtant, ce choix n’est pas toujours bien compris par l’entourage. Le jeune apprenti dit faire face aux critiques et aux regards de ceux qui considèrent les métiers manuels comme une voie sans avenir. « Certains pensent que nous ne connaissons rien et que nous nous sommes lancés dans ce travail parce que nous n’avons pas d’avenir. Même mes amis ne me regardent pas toujours avec considération. Pourtant, il n’y a pas de sot métier. L’essentiel est de subvenir à ses besoins et d’aider sa famille », a-t-il soutenu.
La confection d’un lit nécessite, selon Issa, une quinzaine de rouleaux de fil. Chaque rouleau coûte entre 350 et 400 FCFA. À cela s’ajoutent la peinture et l’essence. Pour les clients qui apportent leur propre cadre de lit, l’atelier facture la confection entre 10 000 et 12 000 FCFA selon la dimension et la qualité souhaitées.
Le coût des intrants rend parfois difficile le marchandage avec les clients. Certains, raconte l’apprenti, proposent des prix qui ne tiennent pas compte du temps de travail et des dépenses engagées. « Certains peuvent venir demander une chaise à 3 000 FCFA. Hier encore, une villageoise m’a supplié de lui vendre une chaise à 2 000 FCFA. Il faut pourtant compter le prix du cadre, le fil et le temps que nous passons sur la chaise », déplore-t-il.
La peinture constitue également une dépense. Les artisans achètent certaines quantités à environ 1 000 FCFA, tandis que d’autres approvisionnements nécessitent des déplacements. Il aura fallu environ deux années à Issa pour apprendre les différentes techniques de confection. Le choix et la disposition des fils relèvent essentiellement du talent de l’artisan et du modèle recherché. « L’utilisation des fils, c’est surtout pour l’art. Cela dépend de ce que l’artiste veut faire ressortir par son talent », a-t-il renchéri.

Aujourd’hui, l’activité lui permet de gagner entre 3 000 et 3 500 FCFA par jour, selon les occasions. Dans son quartier, il commence également à se faire connaître. « Dès que quelqu’un a besoin de chaises, il me contacte. Je peux dire sans complexe que je suis devenu utile à mon environnement », se réjouit-il.
Cette expérience lui permet également de porter un regard différent sur l’occupation du temps chez les jeunes. Pour lui, apprendre un métier permet de transformer son énergie en une activité productive, tout en restant engagé dans les études.
Pour ces jeunes, l’apprentissage d’un métier doit être davantage valorisé auprès de leurs camarades. « Nous lançons un appel à nos frères pour qu’ils laissent les fada et les activités qui ne leur apportent rien. C’est en travaillant que nous pouvons développer notre nation. Chacun devrait choisir un métier en dehors des études afin d’apporter sa contribution à l’édifice », plaide Issa.
Sous leur hangar en tiges de mil, devant le petit magasin en tôle qui abrite leur matériel, les jeunes poursuivent leur travail malgré les difficultés. Chaque cadre métallique qui arrive à l’atelier repart transformé grâce aux gestes précis de ces artisans.
Adamou I. Nazirou
ONEP-Tillabéri





