M. Moustapha Kadi Oumani, président de l’Association « Réagir Dans le Monde » (RDM) Tanafili : « La triste réalité est que la société nigérienne considère le phénomène de l’esclavage comme une question ancrée dans nos mœurs en cherchant à nier l’évidence »

Invite de sahel dimanche
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M. Moustapha Kadi Oumani, vous êtes président d’une association de lutte contre l’esclavage, « Réagir Dans le Monde » ou RDM Tanafili, et vous êtes auteur de l’ouvrage « Un tabou brisé, l’esclavage en Afrique », paru aux éditions L’Harmattan. Comment expliquez-vous la persistance de l’esclavage des décennies après son abolition ?

Penchons-nous sur les événements récents dans une certaine partie du monde pour comprendre que l’esclavage demeure sous des formes sournoises et souvent brutales. Qui n’a pas été choqué par la vente des esclaves en Libye ? Une pratique ancrée dans certaines mentalités. Il faut rappeler que cela découle d’un fait historique, je veux parler de la traite négrière arabo-musulmane qui a duré du huitième au dix-neuvième siècle. Au Niger, l’esclavage est une coutume admise par l’ensemble des groupes ethniques. C’est un peu illusoire d’espérer ne pas trouver des survivances de l’esclavage dans les villes. Cela ne veut pas dire qu’elles sont légitimes. Bien qu’illégale, la pratique est présente dans plusieurs communautés malgré les progrès accomplis sur les plans législatif et réglementaire. A cette date, il existe deux formes d’esclavage : la forme active qui se pratique dans la partie septentrionale et centrale et la forme passive qui se manifeste dans les régions du fleuve et dans la région de Diffa. Sous la forme passive, les esclaves ne sont pas sous la responsabilité d’un maître. Ils exploitent les champs des nobles seuls détenteurs de terres et prennent, en contrepartie, une certaine quantité de la récolte. Dans les régions de Tillabéry et de Dosso, où cette pratique a cours, même les hommes de métiers (tisserands, cordonniers, bouchers, forgerons, artistes traditionnels) sont considérés comme des personnes de condition servile. Ils sont considérés comme appartenant à la basse classe et sont quotidiennement victimes de discrimination. Dans certaines régions, il n’existe pas de mariage entre un noble et une esclave. L’esclave est décrit comme un homme sans vertu, ni pudeur et qui se distingue par ses aspects physiques : mains résistantes, nuque large, forte corpulence… Autant de caractéristiques qui s’opposent à ceux des nobles.

Et comment se manifeste la pratique de l’esclavage dans les régions du centre, à l’Est et au Nord du Niger ?

À l’autre extrême, sous la forme active, pratiquée dans les régions d’Agadez, de Tahoua, Maradi et Zinder principalement dans les zones nomades, les esclaves vivent dans la maison du maître qui prend en charge leurs besoins alimentaires, vestimentaires et autres. En retour, ils s’occupent du bétail, des travaux domestiques et champêtres. Ils sont assimilés à la famille et, les jeunes filles peuvent être utilisées ou vendues pour servir de cinquième femme (Wahaya). En cas de désobéissance, ils peuvent être punis, car désobéir à son maître, est considéré comme une façon de désobéir au pouvoir spirituel, donc à Dieu. Ils sont constamment victimes de mauvais traitements et d’abus. Ils subissent le mépris, l’humiliation, la discrimination et l’exclusion dans les rapports sociaux. Cette situation aussi méprisante s’observe aux baptêmes et mariages où chaque groupe à sa place. La pratique continue à hanter un nombre important de la population concernée par ce phénomène. Les esclaves n’osent pas s’approcher des maîtres sans être sollicités. Pire, loin de l’administration, les enfants d’esclaves n’ont pas d’acte de naissance, ne sont pas scolarisés et n’ont droit à aucune liberté. Beaucoup d’entre eux ne connaissent ni leurs origines, ni leur descendance, encore moins une idée de leur culture. Ils sont constamment habités par la peur et le désespoir. Un esclave est réduit à consacrer toute sa vie au service de son maître, sans penser au moindre geste pouvant casser les cordes de la servitude.

Pourquoi selon vous les survivances de l’esclavage résistent encore au temps?

Cette question m’inspire la réflexion suivante : j’y vois deux raisons fondamentales. En ce sens, je vais éclairer mon propos par des faits authentiques. J’ai parlé de la Libye, je vais souligner maintenant le cas de la Mauritanie, d’après Karim Akouche dans le journal Jeune Afrique du 24 novembre 2017, il existe entre 300 000 et 700 000 individus qui ont des maîtres, et pourtant l’esclavage a été officiellement aboli en 1981 dans ce pays. Au Niger, en 2008 Timidria, une ONG sœur qui lutte contre l’esclavage a réussi à faire condamner l’Etat du Niger par la Cour de Justice de la CEDEAO à payer une indemnité forfaitaire de dix millions (10.000.000) de francs CFA à Hadizatou Mani Korao, née en 1984 réduite en esclavage depuis son plus jeune âge. La Cour exigeait de la République du Niger qu’elle abolisse les coutumes et pratiques néfastes et fondées sur l’idée d’infériorité de la femme. Dans notre pays, comme ailleurs, nous constatons que l’esclavage est un drame entouré de silence. Il est insidieusement ancré dans les pratiques sociales. Curieusement, il y a des individus qui se complaisent dans cette situation et se présentent aux cérémonies de mariages pour exiger la part réservée aux esclaves. Si le silence et l’ignorance sont à la base de la perpétuation de ce fléau, il est entretenu dans nos communautés parce que très peu de condamnations sont prononcées contre la pratique. Ensuite, il ne faut pas perdre de vue la stratification sociale traditionnelle que connaissent les communautés avec la distinction entre nobles, griots, forgerons, tisserands et esclaves. Or, l’esclavage est une infraction, la lutte contre ce fléau doit être perçue comme un défi, puisqu’aucune société ne peut prospérer dans l’exclusion et l’exploitation. La triste réalité est que la société nigérienne considère le phénomène de l’esclavage comme une question ancrée dans nos mœurs, en cherchant à nier l’évidence. Officiellement, l’esclavage a été aboli dans notre pays depuis son accession à l’indépendance en 1960. Mais, il persiste à travers plusieurs formes, bien que nous soyons le premier pays d’Afrique francophone à promulguer une loi criminalisant le phénomène. Si le combat est pris au sérieux, cela peut amener à remettre en question beaucoup de comportements bien  ancrés dans les mentalités.

Est-ce que notre législation actuelle suffit pour combattre le phénomène de l’esclavage ?

Sous le régime colonial, une première fois l’esclavage a été interdit par le décret du 12 décembre 1905, réprimant le délit d’esclavagisme. Ensuite, le  05 mai 2003 à travers la loi N°2003-25 du 13 juin 2003  réformant le Code pénal qui datait de 1961. Son article 270-2: stipule que «le fait de réduire en esclavage ou d’inciter autrui à aliéner sa liberté ou sa dignité ou celle d’une personne à sa charge, pour être réduit en esclavage, est puni d’une peine d’emprisonnement de dix à trente ans et d’une amende de 1000 000 à 5000 000 de francs ». D’autres dispositions sont venues renforcer l’opérationnalité de cette loi, notamment l’article 270-5 qui précise que : «Toute association régulièrement déclarée depuis au moins un an à la date des faits et ayant en vertu des statuts comme objectif de combattre l’esclavage ou les pratiques analogues est habilitée à exercer l’action civile en réparation des dommages causés par les infractions à la loi pénale sur l’esclavage». Ensuite, deux décrets ont été pris pour éradiquer le phénomène : le décret n° 2012-082/PRN/MJ du 21 mars 2012, déterminant l’organisation, la composition et le fonctionnement de la Commission Nationale de Coordination de la Lutte contre la Traite des Personnes ; le décret n°2012-083 du 21 mars 2012, déterminant l’organisation, la composition et les modalités de fonctionnement de l’Agence Nationale de Lutte contre la Traite des Personnes. Les fondements juridiques de la lutte contre la traite des personnes sont également établis par l’Ordonnance n° 2010-086 du 16 décembre 2010, relative à la lutte contre la traite des personnes. Cet acte définit la traite comme « toute opération ou action qui vise à recruter, transporter, transférer, héberger ou accueillir des personnes, par la menace de recours ou le recours à la force ou à d’autres formes de contraintes, par enlèvement, fraude, tromperie, abus d’autorité ou d’une situation de vulnérabilité ou par l’offre ou l’acceptation de paiement d’avantages pour obtenir le consentement d’une personne ayant une autorité sur une autre aux fins d’exploitation ». Cette détermination du gouvernement est marquée par la ratification de plusieurs instruments de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) en rapport avec l’abolition de l’esclavage. Une Commission et une Agence Nationale de Lutte contre la Traite des Personnes ont été créées, sans compter la Commission Nationale des Droits Humains (CNDH). Il ne reste plus qu’aux Institutions publiques avec l’accompagnement de la société civile de poursuivre le combat contre ce mal. Néanmoins, sur le plan économique aucune initiative n’émane des principaux acteurs pour connaître l’ampleur du phénomène, son coût direct et indirect.

Quelles sont les actions que vous menez pour un changement de mentalité favorable à la lutte contre l’esclavage ?

J’ai décidé en 2005 de briser le silence sur l’esclavage en consacrant une œuvre littéraire à ce sujet. Mon ouvrage va à l’encontre des intérêts de ceux qui veulent continuer à vivre comme au moyen âge. Le caractère inhumain d’un tel sujet et la nécessité d’écrire d’une part, mon ambition d’aider notre jeunesse à comprendre que cette situation existe et est inadmissible à notre époque d’autre part, ont fait que je n’ai pas hésité à produire cette œuvre. Devant le caractère sensible d’un tel sujet et l’importance d’en révéler la situation, il m’a paru déplacer qu’il en soit autrement, même si je sais que, pour certains, ma démarche d’écrire sur le phénomène semble utopique. Mais j’y suis parvenu quand même. Je suis convaincu que la remise en question qu’impose ce combat, et l’incitation au changement d’attitude auquel il invite, ne peuvent que pousser toute la société nigérienne à une prise de conscience aigüe face à ce phénomène. Toutefois, si encore de telles violations des droits humains sont possibles dans l’une des plus grandes démocraties du monde, il va sans dire que notre lutte contre le racisme (donc d’une certaine façon contre l’esclavage en Afrique) a encore de beaux jours devant elle. Maintenant, il y a un travail considérable d’information et de formation à accomplir d’où la forte nécessité de conscientiser les citoyens. Si les jeunes adhèrent à ce combat, les mentalités rétrogrades disparaitront, j’en suis convaincu, d’où mon optimisme tout de même.

Quelles autres actions votre association a-t-elle entreprise dans le cadre de la lutte contre ce mal ?

L’association de lutte contre l’esclavage que je dirige « RDM Tanafili », est engagée depuis sa création en 2008 dans un processus d’amélioration des conditions de vie des victimes d’esclavage pour répondre aux exigences démocratiques, à l’Etat de droit et aux besoins des populations nigériennes. Le mot « Tanafili » est un vocable de la langue Tamasheq, qui signifie « Homme libre et épanoui ». Dans ce cadre, RDM Tanafili s’attache à l’analyse des problèmes qui assaillent la cité. Elle s’efforce à mieux intégrer les dimensions humaines, psychologiques et culturelles afin de prévenir et sensibiliser les personnes de condition servile. Elle a mené plusieurs conférences sur la formation citoyenne et la persistance de l’esclavage dans le monde. En 2016, avec le soutien du PACTRAD/BIT, elle a distribué des champs de culture, des petits ruminants aux femmes victimes des pratiques esclavagistes et mis à leur disposition des semences améliorées. En 2012, grâce au soutien de l’USAID l’association a multiplié ses efforts pour une culture de responsabilité afin de répondre aux défis actuels. En 2011 avec le soutien du Haut-commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies (HCDH), RDM Tanafili a organisé des campagnes foraines pour encourager la libération d’esclaves. Aujourd’hui, RDM Tanafili concentre ses actions dans la région de Tahoua, Tillabéry et Agadez. Deux critères président aux choix des zones d’intervention : d’une part, la présence d’une importante population servile, analphabète et extrêmement pauvre et, d’autre part, la précarité de la situation socioéconomique, qui ne fait qu’accentuer la vulnérabilité des victimes. Afin de mettre fin à la discrimination dont les esclaves sont victimes, elle mène des campagnes de sensibilisation en milieu scolaire pour toucher le maximum de personnes. Pour conclure, permettez-moi d’ajouter que l’esclavage est ancré dans l’inconscient collectif avec son corollaire, le racisme, et donc il reste une lutte de tous les temps. Comment ne pas penser à l’affaire Georges Floyd et le Black Lives Matter pour mieux s’engager dans ce noble combat ?

Par  Oumarou Moussa(onep)