L’artisan Abdoulaye Agali lors de l’entretien avec notre reporter
Au marché de Filingué, l’attention est vite attirée par un petit attroupement autour d’un artisan. Assis parmi des gobelets en bois, des nattes colorées et d’objets façonnés à partir de peaux d’animaux, Abdoulaye Agali échange avec ses proches, ses amis et quelques clients et curieux venus admirer son travail. Dans cette ambiance conviviale, où se mêlent discussions, négociations et démonstrations de savoir-faire, l’artisan raconte l’histoire d’un métier qu’il tient de ses ancêtres.
Originaire de Bonkoukou, Abdoulaye Agali explique que son métier n’a pas été appris dans une école moderne, mais au sein de la famille. « Ce travail, nous l’avons hérité de nos grands-parents », raconte-t-il calmement. « Depuis mon enfance, comme on amène un enfant à l’école aujourd’hui, nous, à notre époque, on nous amenait apprendre la menuiserie et la sculpture », a-t-il expliqué.
Autour de lui, ses objets témoignent de cette longue expérience. Parmi les plus remarquables figurent les gobelets en bois sculpté, très appréciés pour leur solidité et leur durabilité. Contrairement aux récipients en métal ou en plastique, ces tasses traditionnelles peuvent résister pendant plusieurs décennies. « Le bois peut durer plus de 35 ans », affirme l’artisan. « Il n’a pas d’inconvénient, il ne conserve pas l’eau et, même s’il s’abîme, on peut toujours le réparer », a-t-il ajouté. Aujourd’hui, ces gobelets sont vendus à environ 2 000 francs CFA, alors qu’ils pouvaient atteindre 5 000 francs CFA auparavant. Une baisse de prix qui reflète les difficultés du marché, sans enlever la valeur culturelle de ces objets. Il faut préciser que le talent d’Abdoulaye Agali ne se limite pas au travail du bois. Au marché, il expose également des créations issues du cuir et des peaux d’animaux. Avec ces matières naturelles, il confectionne différents objets du quotidien, notamment des chaussures, des sacs, des coussins et des tentes en peaux appelées en langue locale « houkoum » ou « ehakett » en tamasheq. Ces habitations traditionnelles témoignent aussi de son savoir-faire.
Selon lui, la fabrication d’un coussin exige patience et maîtrise. Il faut, explique-t-il, quatre peaux pour en réaliser un, et sa fabrication peut prendre jusqu’à une semaine, voire un mois. « Aujourd’hui, nous vendons ces coussins entre 5 000 et 10 000 francs CFA, mais autrefois, leur valeur était telle qu’il fallait parfois offrir un animal pour en obtenir un », a-t-il souligné.
Le houkoum, quant à lui, représente un travail encore plus important. Sa réalisation nécessite l’achat d’une cinquantaine de peaux au marché, qui sont ensuite cousues et assemblées avec soin. « Il n’a pas de prix fixe, car on le fabrique souvent à la demande d’un client », précise l’artisan. Dans le respect des traditions et pratiques locales, Abdoulaye Agali et ses compagnons réalisent également des objets d’ornement destinés aux chambres des jeunes mariés. Ces pièces décoratives sont livrées le jour du mariage et, en guise de remerciement, le marié offre généralement un animal aux artisans. « Avant, nos travaux étaient très précieux et appréciés par la population », a-t-il dit.
Parmi les autres produits exposés au marché figurent des nattes décoratives en paille. La matière première provient notamment d’Azawa, dans certaines localités du Mali. Une fois travaillées et décorées avec des fils multicolores, ces nattes deviennent de véritables pièces artisanales pouvant être vendues jusqu’à 15 000 francs CFA, alors que la paille brute coûte à peine 500 francs CFA.
Pour se procurer le bois nécessaire à ses créations, Abdoulaye Agali doit parfois entreprendre de longs voyages. Il se rend notamment au Bénin ou au Burkina Faso, où il obtient des autorisations pour accéder aux forêts et couper les arbres. « Parfois, nous restons deux ou trois mois pour la coupe et l’ajustement du bois », explique-t-il. Une fois de retour au village, commence alors un travail minutieux d’ornementation.
Abdoulayé Agali ne cache pas ses inquiétudes face à la disparition progressive de ces métiers traditionnels. Il lance un appel aux jeunes générations pour qu’elles s’y intéressent davantage. « Qu’ils ne délaissent pas ces métiers. Un jour, ils en auront besoin. Beaucoup regrettent déjà de les avoir abandonnés. » Il appelle également les autorités à soutenir les artisans, notamment en mettant à leur disposition des équipements et des espaces dédiés. Selon lui, la création d’un centre artisanal à Bonkoukou ou à Filingué permettrait de préserver ces savoir-faire et d’offrir des perspectives à la jeunesse. « Si nous avions un centre artisanal ici, nous pourrions former les jeunes. Même quelqu’un d’Agadez pourrait envoyer son enfant apprendre ce métier », affirme-t-il. Pour lui, l’artisanat peut devenir un levier important pour la réinsertion et la lutte contre le chômage.
Adamou I. Nazirou, ONEP Tillabéri
