Le secteur du bâtiment accompagne le développement des villes et des localités. De la construction des logements aux ouvrages publics, sans oublier les projets privés, des chantiers mobilisent chaque jour des entreprises, des techniciens et de nombreux ouvriers. Pour ces derniers, le chantier est avant tout un lieu de travail où chacun intervient selon son savoir-faire et son expérience. Il constitue également pour beaucoup une source de revenus et un moyen d’apprentissage et de perfectionnement dans un métier.
Aide-maçon, maçon, maître-maçon, bétonneur, ferrailleur, plombier, électricien bâtiment, plaquiste, plafonneur, menuisier, carreleur, etc. ; les métiers se diversifient mais se complètent, sur les chantiers. Autant qu’il est de plus en plus des entreprises du BTP qui proposent des services sur toute la chaîne, autant des ouvriers individuellement ou organisés en groupes rivalisent d’astuces pour capter des contrats. Dans certains cas, ce sont des entreprises qui engagent des ouvriers pour renforcer leurs équipes dans l’exécution de travaux. Le bâtiment fait donc vivre de nombreux travailleurs. Et avec l’évolution des techniques de construction et les exigences de modernité, les besoins en compétences évoluent également. Si les ouvriers nigériens sont bien présents sur les chantiers, certains font aussi appel à une main-d’œuvre étrangère. Une situation qui pose la question de l’accès des ouvriers nigériens aux emplois du secteur et des critères qui déterminent le choix de la main-d’œuvre.

Sur un chantier visité au quartier Tchangarey de Niamey, non loin du CSI, les travaux s’exécutent à travers une répartition de taches complémentaires. Certains préparent le béton pendant que d’autres le transportent dans des brouettes jusqu’aux endroits où il doit être coulé. Plus loin, des maçons travaillent sur les murs, chacun s’occupe de ce qui lui a été confié. Sur le toit, quelques ouvriers poursuivent également les travaux. En bas, d’autres leur préparent les matériaux et les leur font parvenir. Ce chantier réunit des ouvriers qui n’ont pas tous le même parcours. Certains exercent le métier depuis plusieurs années, d’autres, plus jeunes, viennent de commencer et apprennent encore. Ils travaillent ensemble chacun selon son expérience et ses capacités.
Altiné Bilali, rencontré sur le chantier, connaît bien le métier de maçon. Avec 40 ans d’expérience, il se souvient d’une période où les contrats étaient plus nombreux. « Mais cela fait plus de 15 ans maintenant qu’il est devenu difficile pour nous de gagner des contrats de chantier », raconte-t-il. Pour lui, l’une des difficultés vient de la concurrence des ouvriers venus des pays voisins. Il explique que les prix proposés ne sont pas toujours les mêmes et leurs manières de faire sont différentes. Altiné Bilali prend l’exemple de la construction d’une ‘’cour commune’’, car, dit-il, « pour une villa, il n’y a même pas de limite parce que le travail est beaucoup plus important. Mais, pour un célibatérium qu’on peut terminer plus rapidement, nous, les ouvriers nigériens, on peut prendre ça à 400 000 F, alors que les étrangers peuvent le prendre à 150 000 FCFA. C’est ça qui fait la différence », affirme-t-il. Il estime cependant que le prix ne devrait pas être le seul élément pris en compte.

Cependant, Altiné Bilali reconnaît que certains ouvriers étrangers réalisent de bons travaux, mais dans certains cas, dit-il, les travaux sont réalisés trop rapidement et la qualité n’y est pas toujours. « Après quelques années, le propriétaire va remarquer qu’il y a des erreurs dans le travail et c’est à ce moment qu’on fait appel aux Nigériens pour arranger », raconte-t-il. Toutefois, il reconnaît que les ouvriers nigériens ont leurs propres insuffisances. « Parmi nous, il y a des personnes qui ne sont pas sérieuses, mais cela ne peut pas faire en sorte qu’on blâme toute la profession. Comme dans tout domaine, il y a des bons et des mauvais », dit-il. Pour cela, Altiné Bilali appelle les ouvriers nigériens à faire leur part. « Nous demandons aux ouvriers du Niger de garder leur dignité, de faire les contrats à des prix raisonnables et de respecter les normes de construction », souligne-t-il. Pour lui, l’État a également un rôle à jouer. Sur les grands chantiers, il souhaite que les entreprises accordent davantage de place aux travailleurs nigériens et que le respect des règles fasse l’objet d’un véritable suivi.
Un peu plus loin sur le chantier, Yahaya Zakari, 19 ans, poursuit son travail de manœuvre. Ses vêtements sont couverts de poussière et ses mains couvertes de boue. À ses pieds, des chaussures faites de morceaux de sacs de ciment qu’il a lui-même assemblés. « Je n’avais pas de chaussures, alors j’ai essayé de me débrouiller avec ce que j’avais », explique-t-il. Pour Yahaya, ce chantier représente surtout une nouvelle étape. « Je me suis lancé dans cette activité parce que, par le passé, je mettais le trouble partout. Toute ma vie, j’ai fait des choses qui n’étaient pas bien. Mais maintenant tout cela est derrière moi », confie-t-il. Aujourd’hui, le jeune homme dit vouloir simplement travailler. « Je préfère transpirer pour gagner à la sueur de mon front que de prendre pour quelqu’un ou de faire du mal à quelqu’un », affirme-t-il. Depuis quelques mois, il gagne 2 500 Fcfa par jour de travail. « Dieu merci, même si ce n’est pas beaucoup, au moins je travaille », dit-il. Il a également fini par s’installer sur le lieu où il travaille.
Des ouvriers migrants plus sollicités que des maçons nigériens à Niamey
Mahamadou Illia est maître maçon. Son travail consiste également à recruter des ouvriers pour les chantiers et dans son équipe, il dit ne prendre que des Nigériens. Mais, depuis quelques années, les contrats se font plus rares. « On nous appelle uniquement pour des réparations », explique-t-il. Malgré cette baisse d’activité, il continue à faire travailler quelques ouvriers lorsqu’il trouve un chantier. Le maçon est payé 7 000 FCFA la journée et le manœuvre 3 000 FCFA. Pour lui, avoir un travail, même lorsqu’il s’agit d’un chantier ponctuel, reste important pour les jeunes. « Tant qu’un jeune a un travail à faire et gagne bien sa vie, il ne va jamais penser à être un bandit », indique-t-il. Mahamadou Illia déplore le fait que, sur certains chantiers, le recours à des travailleurs venus de l’extérieur est privilégié alors que des ouvriers nigériens sont disponibles. « Nous avons des ouvriers qui connaissent leur métier et qui peuvent faire le travail. Il faut aussi leur donner la possibilité de travailler », lance le maître-maçon. Il fait également le lien entre le manque de travail et les difficultés que rencontrent les jeunes sans activité, qui peuvent être tentés par le vol et certaines mauvaises pratiques. Pour cela, il demande que les ouvriers nigériens soient davantage considérés. « À chaque fois qu’on se plaint, on ne nous écoute jamais. Mais on les supplie cette fois-ci de diriger leur regard vers nous », lance-t-il. Au-delà de l’expérience, le choix de la main-d’œuvre dépend aussi des attentes des maîtres d’ouvrage et des entreprises chargées des travaux.

L’argument de la spécialisation
Pour NAMATA SAIDOU Sabiou Docteur en génie civil, Enseignant-chercheur à l’UAM et consultant indépendant sur le BTP et Travaux Publics, le choix d’une entreprise repose d’abord sur plusieurs critères, notamment l’expérience, les références, la réputation, le respect des règles, mais aussi la capacité à tenir les délais et le budget. S’agissant de la main-d’œuvre, il précise que son choix relève de l’entreprise adjudicatrice. Sur les projets qu’il connaît, la main-d’œuvre est mixte, composée de travailleurs nigériens et étrangers. « La part de la main-d’œuvre nationale est majoritaire et peut atteindre 90 % selon les projets », indique-t-il. Le recours à des ouvriers étrangers répond, selon lui, aux spécificités techniques de certaines tâches. Il rappelle cependant que la réglementation prévoit une proportion de 70 % de main-d’œuvre locale sur un projet dans une localité.
Selon ce spécialiste, plusieurs raisons peuvent expliquer le recours à des travailleurs venus de l’extérieur, notamment l’assiduité, la qualification, la disponibilité et dans certains cas, le coût des prestations. « Ils sont malheureusement plus qualifiés et plus disponibles que la main-d’œuvre locale » estime-t-il, en ajoutant que leurs prestations sont souvent plus abordables et offrent, selon son expérience, une meilleure qualité.
Cette appréciation s’appuie notamment sur les difficultés rencontrées avec certains ouvriers locaux. Il évoque le manque de formation, des retards, des absences non justifiées et des difficultés à assimiler rapidement certaines consignes. Aussi, ajoute-t-il, certains travailleurs considèrent encore le chantier comme une activité occasionnelle plutôt que comme un véritable métier. À cela s’ajoutent des problèmes de ponctualité et d’assiduité des travailleurs locaux ainsi qu’un manque de concentration pendant les heures de travail. Cependant, selon ses explications, plusieurs leviers peuvent être actionnés. L’État pourrait notamment renforcer les quotas de recrutement local, diviser certains marchés en plusieurs lots et accorder une priorité aux entreprises qui s’engagent à recruter et à former localement. « La formation professionnelle constitue un autre levier essentiel. Il faut qu’elle soit davantage alignée sur les besoins réels du marché et que les compétences acquises soient certifiées à travers des labels permettant de rassurer les maîtres d’ouvrage et de mieux valoriser l’apprentissage », suggère Dr Namata Saidou, consultant indépendant dans le BTP et les travaux publics.

Il propose également la mise en place de bourses de l’emploi qui permettront de centraliser les profils disponibles dans les différentes régions, ainsi qu’un encouragement à la structuration des ouvriers en Groupements d’Intérêt Économique afin qu’ils puissent accéder à des chantiers de plus grande envergure. Mais l’effort, dit-t-il, ne peut pas reposer uniquement sur les pouvoirs publics ou les employeurs. « Les ouvriers eux-mêmes doivent également se former, renforcer leurs compétences et faire preuve davantage de professionnalisme pour gagner en compétitivité car c’est aussi à ce prix qu’elle pourra mieux répondre aux exigences des chantiers et saisir les opportunités offertes par le secteur ».
Un savoir-faire local de base à renforcer
La question de la qualification est également relevée par l’Ordre des Ingénieurs en Génie Civil du Niger (OIGCN). Pour son président, Ing. Yacouba Ali, les ouvriers nigériens disposent d’un savoir-faire de base, mais ont besoin d’un renforcement de leurs compétences techniques. Cette situation se ressent, selon lui, dans l’exécution de certains travaux, notamment en matière de finition, de précision et de respect des règles de l’art. « Les ouvriers locaux ne sont pas suffisamment formés et ont besoin d’un réel renforcement de capacités. Il ne s’agit donc pas d’une absence de savoir-faire, mais plutôt d’un besoin de formation continue et de mise à niveau technique pour répondre aux exigences de chantier de plus en plus techniques », explique-t-il.

Dans certains corps de métier, notamment les travaux de second œuvre et de finition, tels que le carrelage, la peinture, la menuiserie fine, la plomberie, le staff ou encore certains travaux d’électricité, l’écart peut être visible entre un artisan étranger expérimenté et un ouvrier nigérien insuffisamment formé aux exigences actuelles de précision et de propreté d’exécution. Dans ces conditions, affirme-t-il, le maître d’ouvrage qui recherche une qualité finale constante peut se tourner vers la main-d’œuvre qu’il juge la plus fiable et disponible, qu’elle soit locale ou étrangère. À cette exigence de qualité peuvent s’ajouter, sur certains projets financés par des bailleurs internationaux, des contraintes liées aux normes, aux cahiers des charges et aux délais d’exécution. Ces exigences peuvent conduire certaines entreprises à mobiliser des équipes déjà formées à leurs méthodes de travail, relève le président de l’OIGCN.
Pour améliorer la situation, le président de l’OIGCN, Ing. Yacouba Ali, évoque la formation et la certification. Le Niger dispose déjà, selon lui, d’un dispositif de formation professionnelle comprenant des lycées professionnels, des centres de formation et des mécanismes de certification des compétences. Il préconise de mieux articuler ces dispositifs avec les besoins réels des chantiers, afin de renforcer les compétences des ouvriers et techniciens. Il propose également de généraliser la certification des ouvriers spécialisés et de l’intégrer progressivement dans les exigences de certains marchés publics. L’apprentissage directement sur les chantiers, avec un encadrement technique, pourrait également contribuer à renforcer les compétences des jeunes en formation. Il estime aussi que les entreprises étrangères intervenant au Niger pourraient contribuer à la formation des travailleurs locaux à travers le transfert de compétences et la mixité des équipes. L’objectif est de permettre aux ouvriers nigériens d’acquérir progressivement les compétences demandées sur les chantiers. Si la qualification apparaît comme l’un des enjeux, elle ne résume pas à elle seule les difficultés rencontrées par les ouvriers nigériens. Le SYNOBATH met également en avant les conditions dans lesquelles ces travailleurs exercent et les difficultés qu’ils rencontrent pour faire reconnaître leur expérience.
Le SYNOBATH plaide pour une meilleure valorisation de la main-d’œuvre locale
Pour le secrétaire général du Syndicat National des Ouvriers du Bâtiment et de l’Habitat du Niger (SYNOBATH), M. Ali Abdou, les difficultés rencontrées par les ouvriers nigériens ne se limitent pas seulement à l’accès aux chantiers. Elles concernent aussi la précarité de l’emploi, la reconnaissance des compétences et la place accordée à la main-d’œuvre locale sur certains projets. Selon lui, beaucoup d’ouvriers travaillent encore dans l’informel, souvent sans contrat écrit et avec des rémunérations journalières. Cette situation rend leur emploi plus précaire. Il relève aussi les difficultés rencontrées par ceux qui ont appris leur métier sur le terrain mais ne disposent pas de diplôme ou de certificat pour faire reconnaître leur expérience. Le SG du SYNOBATH conteste toutefois l’idée selon laquelle les ouvriers nigériens seraient globalement moins compétents. Il reconnaît plutôt un problème de reconnaissance des savoir-faire. Selon lui, nombre de travailleurs disposent d’une expérience acquise sur le terrain, mais peinent à la faire valoir faute de certification. Cette situation peut notamment les désavantager lorsqu’ils sont confrontés aux exigences des grandes entreprises ou à celles de projets nécessitant des qualifications formellement reconnues. Il évoque aussi les moyens matériels dont disposent les artisans locaux. « Beaucoup travaillent individuellement ou dans de petits groupes. Ils n’ont pas toujours les équipements nécessaires pour répondre aux exigences de certains grands chantiers », indique-t-il. Selon lui, l’accès à du matériel moderne pourrait permettre aux ouvriers de travailler dans de meilleures conditions et de répondre davantage aux besoins des entreprises.

Pour améliorer cette situation, le secrétaire général du SYNOBATH, M. Ali Abdou, insiste d’abord sur la formation et la certification. « Il faut permettre à ceux qui ont appris leur métier sur le tas de faire reconnaître leur expérience », propose-t-il. Il préconise également des formations de mise à niveau afin que les travailleurs puissent se familiariser avec les nouvelles techniques et les équipements utilisés dans le secteur. La structuration des ouvriers constitue également, à ses yeux, un enjeu important « il faut mieux organiser les travailleurs et renforcer leur protection ». Parmi les pistes évoquées figurent aussi la formalisation des contrats, la création d’un registre des ouvriers par corps de métier et un meilleur accès aux équipements. Le secrétaire général propose également la création de coopératives d’outillage.
« Si les ouvriers peuvent se regrouper pour avoir du matériel, cela leur permettra de travailler dans de meilleures conditions sans que chacun soit obligé d’acheter seul des équipements coûteux », explique-t-il.

Sur les grands chantiers, le syndicat souhaite enfin une plus grande présence de la main-d’œuvre nigérienne. Il propose notamment un quota de 80 % d’ouvriers et de techniciens nigériens, ainsi qu’un transfert de compétences lorsque le recours à une expertise étrangère est nécessaire. Pour Ali Abdou, l’objectif est surtout de faire en sorte que les travailleurs locaux puissent bénéficier des possibilités offertes par le développement du secteur. « Si nous faisons venir une expertise étrangère lorsqu’elle est nécessaire, il faut aussi que nos ouvriers puissent apprendre auprès d’elle », estime-t-il.
Au-delà des parcours et des points de vue de chacun, les témoignages recueillis font ressortir plusieurs constats. Dans le secteur du bâtiment, l’accès aux chantiers repose à la fois sur l’expérience, les compétences et les exigences des projets. Ainsi, pour les ouvriers nigériens, chaque chantier est une occasion d’exercer leur métier, de gagner en expérience et de trouver leur place dans un secteur en constante évolution.
Aminatou Seydou Harouna (ONEP)
