Etals de variétés de tabacs en vente au marché Katako
Aspiré par le nez ou mâché, le tabac à priser ou à chiquer fait partie des habitudes de certaines communautés. Communément appelés « soundou » et « tabac dan meh », ces produits occupent encore une place dans certaines pratiques sociales et culturelles. Autrefois particulièrement répandue chez les Touaregs, cette consommation s’est progressivement étendue à d’autres communautés et générations. Hommes, femmes et jeunes en consomment pour des raisons diverses, notamment par habitude, pour le goût ou dans le cadre de moments de convivialité, malgré les risques sanitaires associés à la consommation de tabac.
Au marché Katako de Niamey, dans une zone située à proximité des menuisiers, les vendeurs de tabac sont installés dans une petite allée. Sous de modestes hangars, ils exposent leurs produits de part et d’autre du passage. Les différentes teintes des feuilles et la présentation des marchandises attirent immédiatement le regard.
Dans cette partie du marché, le tabac à chiquer, communément appelé « tabac dan meh », abonde. Composé de feuilles séchées, il est généralement consommé avec du natron ou de la cendre tamisée, placée en petite quantité dans la bouche, entre la joue et la gencive. Son goût peut être amer, salé ou alcalin.

À 63 ans, Zakari Oumarou exerce depuis plus de trente ans dans la vente de tabac à chiquer. Il dit avoir hérité cette activité de ses grands-parents. Selon lui, plusieurs variétés sont disponibles, provenant notamment de Maradi, d’Ayorou et du Nigeria. « Nous avons le haoussa tabac, l’alkasaba et celui qu’on appelle Maradi. Ils ont chacun un goût différent, très apprécié des consommateurs », explique-t-il. Les prix varient selon les périodes et la disponibilité. Une tasse coûte entre 500 et 1 000 FCFA, tandis que la demi-tasse se vend entre 250 et 500 FCFA. Le sac est proposé entre 6 000 et 9 000 FCFA. Selon le vendeur, le tabac à chiquer était autrefois principalement consommé par les Touaregs, notamment lors des rencontres et des causeries. Il était également utilisé, selon les consommateurs, pour lutter contre la fatigue ou simplement comme une sorte d’amuse-bouche pendant les moments de convivialité.
Pour accompagner le tabac à chiquer, les consommateurs ont le choix entre le natron et la cendre. Zakari Oumarou explique que cette préférence dépend surtout du goût recherché. La cendre serait particulièrement appréciée par certains habitués. « Cette cendre donne un goût plus prononcé au tabac et accentue, selon les consommateurs, son effet stimulant. Elle est obtenue à partir de tiges de mil brûlées, puis récupérées et tamisées afin d’obtenir une poudre très fine », explique-t-il. Le prix de la cendre varie également en fonction de la quantité et de la période, entre 1 500 et 3 000 FCFA.
Le tabac à priser est également préparé localement. Selon le vendeur, il est fabriqué à partir de résidus de feuilles de tabac qui sont pilés, puis tamisés à l’aide d’un tissu fin. Des parfums ou des produits aromatiques peuvent ensuite être ajoutés afin d’obtenir différentes saveurs. Le prix varie de 50 à 500 FCFA. Certains consommateurs lui attribuent diverses vertus, notamment un soulagement du rhume, des maux de tête ou de la fatigue. Ces effets relèvent toutefois de témoignages et de croyances des consommateurs et ne sauraient être assimilés à des propriétés médicales établies.
Pour Zakari Oumarou, cette activité constitue avant tout un moyen de subsistance. Il affirme toutefois faire face à plusieurs difficultés, notamment la baisse de la clientèle et les coûts liés à l’acheminement des marchandises. « Il nous arrive de passer une semaine sans vendre notre stock. Nous devons aussi payer pour faire acheminer nos marchandises jusqu’à Niamey, alors qu’il s’agit de produits locaux. Nous ne gagnons pas beaucoup et cette situation fragilise nos fonds. C’est peut-être un petit commerce pour beaucoup de personnes, mais pour nous, c’est toute une vie », déplore-t-il.
Une habitude devenue quotidienne
Pour certains consommateurs, le tabac à chiquer est devenu une véritable habitude. Chaibou Idrissa, qui en consomme depuis plus de vingt ans, affirme avoir du mal à s’en passer. « Je ne peux pas travailler sans avoir ce produit en bouche. Je me sens en forme et plein d’énergie après sa consommation. Je le fais surtout pour le plaisir », explique-t-il. Une autre consommatrice, qui a souhaité garder l’anonymat, affirme avoir commencé à en consommer dès son adolescence. Aujourd’hui, dit-elle, cette pratique est devenue quotidienne. « Cela fait plus de quarante ans que j’en consomme. Au début, c’était simplement pour passer le temps lors de nos soirées ou des mariages touaregs. Petit à petit, c’est devenu une habitude. Je me sens très mal lorsque je n’en ai pas et je veille toujours à en avoir dans un petit sachet », témoigne-t-elle. La pratique touche également des consommateurs plus jeunes. Les motivations évoquées restent diverses : goût, habitude, recherche de stimulation ou simple influence de l’entourage.
Production du soundou », un savoir-faire local aujourd’hui en voie de disparition
De l’autre côté du fleuve, le « soundou » a autrefois constitué une véritable activité familiale. Une famille entière s’était spécialisée dans sa production dans une zone qui, selon les témoignages recueillis, était communément appelée « Sounday » et qui a notamment abrité l’Hôtel Gaweye à partir de 1978. À l’époque, cette famille était connue de nombreux habitants. Son produit était particulièrement recherché par les notables, les personnes âgées et certaines personnalités de la société. « Dès qu’on entrait dans la concession ou qu’on s’approchait de la maison, l’éternuement était souvent le premier signe de la présence du produit. Certaines personnes se mettaient à tousser, mais elles restaient là à attendre le produit final, très apprécié pour son goût particulier », raconte Amadou Ganda, un résident du quartier depuis plusieurs années. Aujourd’hui, cette production familiale a pratiquement disparu, laissant derrière elle un souvenir encore présent chez certains habitants et consommateurs.

Ancienne productrice et membre de cette famille, Mme Hadjo Issa, âgée de 72 ans, se souvient encore des différentes étapes de fabrication. « À l’époque, le produit provenait du Mali. Le processus était long et éprouvant. Nous faisions sécher les feuilles pendant plusieurs heures avant de les écraser à la main, à l’aide d’un mortier en bois, jusqu’à obtenir une poudre. Celle-ci était ensuite tamisée à travers un voile très fin placé sur une boîte afin de récupérer la poudre la plus fine », explique-t-elle. La production pouvait prendre plusieurs jours et nécessitait beaucoup d’efforts. Les plus jeunes membres de la famille participaient souvent aux différentes étapes aux côtés des aînées. « La boîte moyenne remplie de produit était vendue à 1 500 FCFA. Beaucoup de revendeurs venaient s’approvisionner chez nous pour vendre ensuite au détail. Chacun y trouvait son compte », se souvient-elle.
Mme Hadjo Issa se rappelle également les différences entre les feuilles utilisées pour le tabac à chiquer et celles destinées au tabac à priser. Selon elle, les feuilles du « soundou » étaient plus petites, arrondies, lisses et moins collantes. Celles utilisées pour le tabac à chiquer étaient en revanche plus grandes, de couleur jaune clair et plus rugueuses au toucher. Le produit pouvait ensuite être aromatisé selon les préférences des clients. « Nous ajoutions parfois de la poudre de clou de girofle, du sirop de menthe forte ou d’autres produits demandés par le client afin d’obtenir le goût souhaité », explique-t-elle.
Pour cette ancienne productrice, la consommation du « soundou » relevait avant tout d’une habitude qui s’installait progressivement. « Je consomme ce produit depuis des années, surtout pour le plaisir. Avec le temps, j’ai appris à apprécier son goût et les sensations qu’il procure », confie-t-elle. Elle regrette cependant la disparition progressive de cette production locale, remplacée en partie par des produits importés dont les consommateurs connaissent parfois mal la composition. « Avant, tout était local et ce commerce était très important. Aujourd’hui, il a pratiquement disparu en même temps que la famille qui assurait une grande partie de la production à l’époque », déplore-t-elle avec nostalgie.
Entre tradition, habitude et interrogations
Pour les consommateurs, qu’il soit produit localement ou importé, la disponibilité du produit demeure l’une des principales préoccupations. Un jeune homme, qui a souhaité garder l’anonymat, raconte avoir commencé à prendre du ‘‘soundou’’ sur les conseils d’un ami. « J’ai commencé à prendre le soundou parce qu’un ami me l’avait conseillé alors que je souffrais régulièrement de rhume. Après une première prise, j’ai ressenti un soulagement. Depuis, j’ai continué à en consommer et j’ai l’impression que cela m’apaise », témoigne-t-il.
Certaines femmes en consomment également. D’autres, en revanche, restent prudentes et ne souhaitent pas adopter cette pratique. C’est le cas de Mme Samira Hassan, 30 ans, qui estime que les risques liés à cette consommation restent insuffisamment connus. « Certes, c’est un produit local, mais nous ne connaissons ni sa composition exacte ni les conséquences de sa consommation à long terme. Je n’ai jamais pris ce produit et je ne pense pas le faire, malgré tous les bienfaits que certains lui attribuent », affirme-t-elle.
Entre héritage culturel, activité commerciale et habitudes de consommation, les tabacs traditionnels locaux continuent ainsi de faire partie du quotidien de certains Nigériens. Mais derrière leur popularité, se pose également la question de leurs effets sur la santé.
Massaouda Abdou Ibrahim (ONEP)
