Le tabac vendu sur les marchés de Tillabéri provient de Tessa
Au marché de Tillabéri, l’animation est permanente. Occupant tous les espaces disponibles, les commerçants hèlent les passants, les clients qui se faufilent entre les étals et les marchandises. Dans un hangar, des sacs de tabac sont entassés les uns sur les autres. Mahamadou Abdoulaye, vendeur de tabac et natif de Tillabéri, est installé au milieu de sa marchandise. Devant lui, plusieurs mesures servent à répondre aux différentes demandes. Le tabac se vend aussi bien en grande quantité qu’en petites portions, conditionnées dans de petits sachets plastiques. « Le tabac, on ne le cultive pas ici. Nous l’importons de Tessa », explique Mahamadou Abdoulaye. Tessa, un des villages de la région de Tillabéri, constitue l’un des lieux d’approvisionnement du marché. Le tabac arrive également de plusieurs autres localités de la région avant d’être acheminé vers les différents points de vente.
Sous son hangar, plusieurs variétés sont proposées, parmi lesquelles l’Ayarou tabac, disponible en noir et en blanc. Les prix varient selon les variétés et les périodes. « Le sac de tabac blanc vaut 15 000 ou 17 500 francs CFA parfois », indique le vendeur. Le noir, plus coûteux, peut atteindre « 40 000, 45 000, voire 50 000 francs CFA parfois ». À ces variétés s’ajoute le Tounous, qui provient d’Algérie. Selon Mahamadou Abdoulaye, celui-ci est plus cher que les autres. « La mesure du verre Duralex vaut 250, voire même 500 francs CFA parfois. Pour les prix, tout dépend des moments et de la demande », explique-t-il. Dans le détail, la grande mesure du tabac noir est vendue à 350 francs CFA, contre 250 francs CFA pour le blanc. Pour les clients disposant de moyens plus limités, de petites quantités sont conditionnées dans des sachets plastiques. A partir de 50 francs CFA, le prix augmente selon la quantité demandée. Le commerce du tabac s’appuie ainsi sur un circuit qui relie plusieurs localités de la région. « D’ici Tessa, les chauffeurs transportent le sac de tabac à 250 francs CFA », précise le commerçant.
Mais sous ce hangar, les sacs empilés et les différentes mesures ne racontent qu’une partie de l’histoire. Car le tabac à chiquer est aussi lié à une pratique ancienne, particulièrement présente dans la tradition de la communauté touarègue.
Sous l’ombre d’un arbre, Albarka Saliha est assis sur une chaise. Sa barbe blanche témoigne de son âge avancé. Face à nous, l’homme replonge dans ses souvenirs. « Je chique le tabac depuis mon adolescence. Ce qui m’a motivé à chiquer le tabac, c’est juste la tradition », raconte-t-il.
Pour cet ancien, il est difficile de raconter son histoire avec le tabac sans parler de son milieu et de son époque. Lorsqu’il était jeune, la pratique était connue dans son environnement et faisait partie des habitudes de sa communauté. « À notre adolescence, lorsqu’on disait qu’un Targui de mon âge ne chique pas, c’était une honte pour la famille », se souvient-il. Cette phrase prend tout son sens lorsqu’elle est prononcée par cet homme aujourd’hui âgé. Lorsqu’il parle d’un « Targui de son âge », il évoque évidemment l’époque de sa jeunesse, celle où il avait lui-même adopté cette pratique. Dans cette tradition, le tabac est chiqué avec du natron. Le geste et le mélange font partie des habitudes liées à cette manière traditionnelle de chiquer le tabac.
Pour Albarka Saliha, le tabac ne représentait donc pas simplement un produit acheté au marché. Il était associé à un mode de vie et à une pratique apprise dans son environnement. La tradition pouvait ainsi jouer un rôle déterminant dans l’entrée des jeunes dans la consommation. Avec le temps, l’habitude pouvait devenir difficile à abandonner. Albarka Saliha affirme avoir arrêté de chiquer pendant plus de vingt ans, notamment après avoir entendu des marabouts lui dire que le tabac était haram. Mais après ces longues années d’arrêt, il raconte avoir repris. Il se souvient notamment d’une visite chez l’un de ses grands oulémas. « À ma grande surprise, un jour, j’ai visité l’un de nos grands oulémas et je l’ai trouvé avec du tabac et du natron qu’il était en train de chiquer », raconte-t-il. Cette période correspondait également à un moment où une carie dentaire le faisait souffrir. Il affirme avoir repris le tabac et avoir ressenti un soulagement de la douleur. Il s’agit toutefois d’un ressenti personnel qui ne constitue pas une preuve médicale des effets du tabac ou du natron.
Aujourd’hui, son regard sur cette pratique a évolué. L’ancien consommateur reconnaît la force de l’habitude et la difficulté de s’en défaire lorsqu’elle s’installe durablement. « Dès que tu deviens un obsédé du tabac, c’est fini. Tu ne peux plus le laisser, tu deviens son esclave », affirme-t-il. Son expérience ne l’empêche pas de reconnaître la place que la tradition occupait dans sa jeunesse. Mais elle l’amène désormais à vouloir protéger la génération suivante. Il affirme qu’aucun de ses enfants ne consomme aujourd’hui du tabac et conseille aux jeunes de ne pas le faire. « Je lance un appel aux jeunes générations de ne pas jouer avec le tabac. Ce n’est pas du tout bon pour la santé », insiste-t-il. Ainsi, entre le hangar du marché et l’ombre de l’arbre, deux réalités se rencontrent. Chez Mahamadou Abdoulaye, le tabac apparaît comme une marchandise qui circule entre plusieurs localités de la région de Tillabéri, se vend en grandes quantités ou en petites mesures et répond à une demande toujours présente.
Adamou I. Nazirou,
ONEP-Tillabéri
