Lutteur malvoyant Abdoulrachid Issa, représentant la région de Niamey
Le sport s’impose de plus en plus comme un véritable vecteur d’inclusion sociale. Au Niger, la lutte traditionnelle illustre parfaitement cette dynamique. Depuis six ans, cette discipline emblématique a intégré les personnes malvoyantes, leur permettant de participer pleinement à cette grande activité sportive annuelle. Grâce à l’engagement de la Fédération nigérienne du sport pour aveugles et malvoyants (FENIZAM), dirigée par M. Tahirou Korombeyzé Amadou, les lutteurs malvoyants bénéficient d’un encadrement adapté qui leur permet de s’exprimer et de briller dans l’arène.
Selon le président de la FENIZAM, M. Tahirou Korombeyzé Amadou, les personnes vivant avec une déficience visuelle ont commencé à prendre part à la lutte traditionnelle en 2018, à Zinder. Depuis, la fédération n’a manqué aucune édition et poursuit sans relâche la promotion de cette pratique inclusive. Il précise que chaque région est représentée par un seul lutteur malvoyant sélectionné à l’issue d’éliminatoires régionales. « Nous n’avons pas encore les chiffres exacts du nombre de personnes malvoyantes pratiquant la lutte, mais nous souhaitons procéder à un recensement national des athlètes. Nous recherchons les moyens nécessaires et, dès que l’occasion se présentera, nous le ferons », a-t-il déclaré.
De son côté, l’entraîneur des lutteurs malvoyants de la région de Niamey, M. Alhassan Hamadou Boulama, en fonction depuis l’édition de Niamey en 2021, explique que l’entraînement est particulièrement exigeant. « Former une personne qui n’a pas la vue demande beaucoup d’efforts. La communication se fait à travers des codes spécifiques, des gestes, le toucher, des claquements de doigts ou des applaudissements. Un coup ou deux coups, cela permet à l’athlète de comprendre et de se repérer », a-t-il expliqué.
Dans l’arène, les lutteurs malvoyants saisissent une main de leur adversaire, celle avec laquelle ils se sentent le plus à l’aise. Une fois le coup de sifflet donné par l’arbitre, ils appliquent les techniques apprises à l’entraînement. « Les combats se déroulent généralement par arrachages de bras, rotations de hanches, prises par derrière ou encore des prises de pied, surtout lorsque l’adversaire commet une erreur », a-t-il précisé.

Parlant des difficultés rencontrées, l’entraîneur souligne que l’encadrement de jeunes malvoyants reste complexe. « Parfois, lors des entraînements, leurs culottes ou leurs maillots tombent sans qu’ils s’en rendent compte. Nous sommes alors obligés d’utiliser des collants. Pour les courses d’endurance, il est impératif de tenir la main de l’athlète, ce qui demande du temps avant qu’il ne s’adapte », a-t-il indiqué.
Parmi les athlètes en lice figure Abdoul Rachid Issa, sélectionné pour représenter la région de Niamey à cette 46è édition. Grand passionné de lutte traditionnelle depuis son enfance, il ne pratique aucun autre métier en dehors de kokowa, mais il ambitionne de démarrer une petite activité après cette édition de Tahoua. Pour obtenir son ticket, il a dû passer des tests de sélection. « Nous étions neuf candidats et une seule place était disponible. Après les éliminatoires, c’est moi qui ai été retenu », a-t-il confié. Les entraînements, dit-il, d’une durée de deux heures par jour, sont concentrés sur l’endurance, l’échauffement et la technique.
Abdoul Rachid explique qu’il voyait bien il y a quelques années. Il a perdu la vue à la suite de deux accidents survenus durant son enfance ; l’un à l’œil droit et l’autre à l’œil gauche. Cela fait exactement six ans qu’il est totalement aveugle. Il affirme ne rencontrer aucune difficulté majeure dans la pratique de la lutte, ajoutant qu’il est bien traité par ses collègues voyants et ses entraîneurs. Son objectif est clair : « devenir champion de cette 46è édition ».
Quant au jeune Samaila Ousmane Moumouni de la région de Dosso, il a également décroché son ticket pour cette 46è édition après un premier échec à la 45è. Élève malvoyant en classe de seconde A au CSP MACIS, il explique que le sport est pour lui un moyen essentiel de préserver sa santé. « Avec mon handicap, rester sans activité physique pouvait entraîner d’autres maladies. Le sport est donc très important pour moi », a-t-il souligné.
Pour M. Saguirou Issa, un grand supporter de la lutte traditionnelle, l’intégration des malvoyants constitue une innovation majeure. « C’est une belle initiative qui valorise notre culture et favorise l’inclusion. Dès que j’arrive à l’arène, je demande toujours si les lutteurs malvoyants sont passés et qui a gagné. Pour moi, ils sont à égalité avec les autres », a-t-il affirmé. Un autre supporter, Anna Basta, apprécie particulièrement les mesures mises en place pour garantir l’équité, notamment le bandeau couvrant les yeux afin d’éviter toute tricherie. « C’est très intéressant, les lutteurs se tiennent la main, ils sont rapides et très techniques et les combats se terminent souvent vite, sans perte de temps », a-t-il ajouté.

Pour sa part, l’entraîneur des lutteurs malvoyants de la région de Diffa, M. Abdou Salam, indique avoir commencé ce travail il y a trois ans de cela, lors de la 44è édition, à Agadez. À Diffa, une sélection a été organisée entre cinq candidats malvoyants. Il précise que les entraînements reposent essentiellement sur le contact direct. « Je tiens la main du lutteur et je lui montre toutes les techniques possibles, les clés de bras, les crochets, les prises de hanche, de pied et de main, ainsi que les situations pour attaquer ou se défendre », a-t-il expliqué. Cependant, il déplore le manque d’équipements adaptés. « C’est très difficile de les entraîner sans matériel approprié. Puisqu’ils ne voient pas, tout repose sur l’entraîneur », a-t-il conclu.
Assad Hamadou Envoyé Spécial
