Du 2 au 4 octobre 2026 à Ingall, dans la région d’Agadez, l’ambiance était à la fête à l’occasion de la 59è édition de la Cure salée, grand rendez-vous pastoral qui rassemble chaque année, à la fin de la saison des pluies, des milliers d’éleveurs avec leurs troupeaux sur la plaine de l’Ighazer, à la recherche des ressources minérales indispensables à la santé et à la reconstitution des animaux. Autrefois une fonction pastorale, la Cure salée est devenue, au fil des années, une grande fête populaire placée sous le signe de la convivialité, du partage et des retrouvailles qui favorisent l’essor de l’économie locale et le renforcement de la cohésion sociale.
Des communautés sédentaires et nomades, peuhles et touarègues entre autres, venues des différentes régions du Niger et d’autres espaces sahéliens, communient autour de leurs traditions. Fantasia, courses, chants et danses au rythme du tendé, exposition de produits agrosylvopastoraux, nuits et jours, tout au long du rassemblement, les festivités mettent en lumière la richesse du terroir.

Le 1er octobre, au petit matin, à 24h de la cérémonie solennelle de lancement du festival, dans les rues de la ville d’Ingall, chef-lieu du département, l’atmosphère est exempte de vents sablonneux fréquents dans les contrées désertiques du pays. Mais l’air sans humidité est chargé de poussière que soulèvent les rallyes incessants de véhicules, taxi-motos et tricycles ‘’adey deyta’’. Dans cet environnement, le port de turban fait partie du mode de vie dont s’accommodent rapidement les visiteurs. Les alentours du marché et les quelques restaurants sont bondés de visiteurs.
Au nord-est de la ville, le site Hadiza Awi Alher est fin prêt. A mi-journée, au tour du site, des nomades sont sous leurs tentes posées à perte de vue. Les exposants s’installent au niveau des stands de la foire agrosylvopastorale. Un marché improvisé s’est érigé, à l’ouest de la tribune officielle. Puis, vers la fin de la journée, les animations commencèrent à dominer les ondes de la ville. En tête d’affiche des nuits culturelles qui venaient de s’ouvrir, des artistes de renommée comme Bambino, Almeida, DJ Décoté, Moussa Yaro et des célébrités locales telles que la troupe de chants traditionnels Wayiwane et le groupe Tendé de Djamila ou encore le soliste-violoniste nomade Mohamed ‘’Mai Molo’’.
Jusque dans les places publiques, à l’image de l’esplanade de la Gendarmerie, les sonorités, voix et cris donnaient aux rassemblements des airs de grande célébration populaire. Sous les lumières, musiques et danses ont réuni pasteurs, populations locales, visiteurs et invités autour du moment de convivialité. Cette ambiance festive de la Cure salée ne célèbre pas seulement le pastoralisme. Elle est une véritable vitrine de l’harmonie de la diversité culturelle des communautés.

Les festivités lancées, l’un des moments les plus marquants fut, sans nul doute, la fantasia de chameaux et d’ânes embellis d’accessoires de maroquinerie et de bijoux artisanaux, sous la conduite des hommes, femmes et enfants, rompus à la tâche, tous aussi parés de leurs plus beaux atours traditionnels, sous les regards admiratifs du grand public. Vint ensuite la démonstration des bergers derrière des béliers dressés qui leur obéissent à coup de sifflets ou de gestes. Ils commandent à l’animal ou à tout un troupeau de s’immobiliser, juste en plantant droit leur bâton de berger au sol. Ils appellent ou redirigent les troupeaux. Des astuces relevant d’un savoir-faire ancestral hors du commun dont les scènes ont tenu en haleine les tribunes noires de monde du site Hadiza Awi Alher.
Plus d’un demi-siècle de consolidation de la paix et de la cohésion sociale
Pour rappel, depuis les années 1970, l’État nigérien accompagne et organise officiellement cette manifestation afin d’en faire un cadre de dialogue avec les communautés pastorales et un outil de promotion de la paix, de la cohésion sociale et du développement pastoral. Présidant la cérémonie d’ouverture de la 59è édition de la Cure Salée dans l’après-midi de la journée du vendredi 2 octobre, en présence de plusieurs membres du gouvernement dont le ministre de l’agriculture et de l’élevage et celle en charge du tourisme et de l’artisanat, des membres du Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie (CNSP), des membres du corps diplomatique accrédités au Niger, des présidents d’institutions, des partenaires techniques et financiers, des gouverneurs des régions d’Agadez et de Tahoua, du sultan d’Agadez, ceux du Katsina-Maradi et de Zinder ainsi que plusieurs autres leaders coutumiers et autorités administratives locales, le Premier ministre Ali Mahaman Lamine Zeine a réitéré les attentes du gouvernement de voir la cure salée continuer à consolider et cultiver davantage la paix et la cohésion sociale, notamment entre les éleveurs et les agriculteurs.

Situé à l’ouest de la Ville d’Agadez (à environ 160km), avec une superficie d’environ 61 170km², le département d’Ingall s’étend sur un vaste espacement sahélien et pastoral, au contact de plusieurs territoires. Au nord-ouest, le département d’Ingall fait frontière avec la région de Kidal au Mali voisin ; au nord, il est limitrophe de l’Algérie. Il est également voisin des départements d’Arlit et de Tchirozérine dans la région d’Agadez, ainsi que des territoires de la région de Tahoua et celle de Maradi.
Le département d’Ingall comprend une seule commune : la commune rurale d’Ingall. Selon les résultats définitifs du Recensement Général de la Population et de l’Habitat de 2012, ce département comptait 51 903 habitants. Ingall a été érigé en département à la suite de la réforme administrative de 2011 qui a transformé plusieurs anciens postes administratifs en départements.
La position d’Ingall en fait un espace de contact entre plusieurs zones pastorales. La Commune d’Ingall abrite chaque année cette fête annuelle des éleveurs, qui constitue un évènement pastoral et culturel. La Cure salée vise à « contribuer à la prévention et à la régulation des tensions liées à la mobilité pastorale et à l’utilisation des ressources, à renforcer la coordination entre autorités, services techniques, organisations professionnelles, chefs traditionnels, communautés et partenaires », renseigne l’auteur du ‘’Guide de la Cure Salée’’, Toukour Abou Youssoufou, jeune activiste artisan de la paix.
Un événement qui revitalise l’économie locale
Sur le plan économique, le séjour des pasteurs et de leurs troupeaux représente un apport considérable pour l’économie locale. Pendant plusieurs jours, l’affluence populaire des éleveurs, des animaux et des visiteurs stimule le commerce, l’artisanat, le transport, la restauration et diverses activités de services. Dans les rues et autour des rassemblements, la surenchère gagne des attitudes des commerces. Le petit sachet d’eau à 50Fcfa, le verre de café entre 150 et 200Fcfa, certains commerçants sont décidés à maximiser leurs profits. « Nous sommes à Ingall, en plus c’est la Cure salée », lance, à qui veut l’entendre, un jeune tablier. En face de ce tablier taquin, à l’Est du marché central, un modeste restaurant tenu par un autochtone du nom de Salah Omar garde lui ses tarifs inchangés, malgré la forte demande qui le pousse à la rupture de pain. Ce pain traditionnel en forme plate et circulaire, la marque de fabrique locale qu’on voyait à tous les carrefours commerciaux de la ville, du moins jusqu’au deuxième jour de la Cure salée. « Il n’y’en a pas dans toute la ville. Je viens de l’usine même », confirme Salah.

Sur le site de la fête, les maroquiniers et artisans de la région d’Agadez qui ont subi de plein fouet les effets néfastes de l’annulation du Bianou sur leur commerce, cherchent le réconfort à la 59è édition de la Cure salée. L’événement a tenu ses promesses en termes de festivités, il n’en demeure pas moins que le report de la fête a affecté l’affluence grandiose des nomades.
Fatima Gogé, maroquinière native et résidente de la ville d’Agadez, est tapie dans le stand qu’elle partage avec un artisan qui lui est familier, ce 3 octobre 2026. Le regard perdu, elle force le sourire pour masquer sa peine. Elle qui n’a connu et ne vit que du travail du cuir, du haut de ses 60ans, Fatima, aussi âgée que la Cure salée, a apporté à cette édition des sacs et ceintures pour femme, des écharpes et bandoulières nomades, des portes-clés et des accessoires d’harnachement d’âne et de chameau. « Je viens ici depuis ma tendre enfance. Nous accompagnions nos parents, et aujourd’hui, c’est nous et nos enfants », dit-elle. La maroquinière indique que ses articles intéressaient beaucoup les pasteurs. « Cette année, le marché est timide vraiment », fait-elle remarquer.
Elle explique que, malgré les potentialités pastorales et artisanales de la région, Agadez ne dispose pas de tannerie moderne. « La peau travaillée à Agadez n’est pas adaptée à la confection de nos articles. Cela peut paraître bizarre, mais c’est la réalité : nous achetons nos produits à Niamey. Même si nous achetons ici, nous envoyons nécessairement à Niamey pour le polissage », indique la maroquinière.

« C’est essentiellement le stock d’articles que j’ai confectionnés en prélude à la fête de Bianou. Ce matin, je n’ai empoché que 10 000 Fcfa. C’est vrai je suis venue avec un jour de retard mais les autres qui m’ont devancée même le disent : il n’y a pas d’engouement comme celui de l’édition précédente », déplore Mme Fatima. Habituée des grands salons et foires nationales et internationales, Fatima Gogé tourne son regard vers la prochaine édition du SAFEM, à Niamey. « Le SAFEM, C’est nous ! C’est là-bas même qu’on vend véritablement. C’est 10 jours d’affaires », dixit la maroquinière.
Cette 59è édition aura confirmé que la Cure salée est à la fois une célébration du pastoralisme, un patrimoine culturel vivant, un espace de cohésion et un rendez-vous économique majeur pour les communautés locales. Ce rassemblement populaire vise ainsi à sensibiliser les acteurs sur la santé animale, l’accès à l’eau, les pâturages et la gestion durable des ressources, à soutenir les échanges commerciaux et la promotion des produits agro-pastoraux et artisanaux locaux, promouvoir les cultures, traditions, langues, et valoriser les pratiques pastorales, le savoir-faire et les ressources liées à l’élevage.
Ismaël Chékaré (ONEP)
Envoyé spécial





