Dr Abou Mountari, Commissaire Divisionnaire de Police
Monsieur le Directeur Général, en 2025, selon vos propres données, plus de 3 personnes sont mortes dans une vingtaine d’accidents de route chaque jour. En 2026, l’Etat a décidé de prôner la « discipline routière » d’autant que 99% des accidents sont liés aux comportements humains. Quelle est la démarche adoptée par l’ANISER dans le cadre de la mise en œuvre de ce nouveau paradigme de sécurité routière ?
Permettez-moi, tout d’abord, de vous remercier pour cette opportunité qui nous est offerte de nous exprimer sur une question aussi préoccupante que celle de la sécurité routière au Niger.Le bilan de 2025 est alarmant. Ces statistiques sont justes et constituent un véritable drame national qui doit interpeller l’ensemble de la société. Le choix de faire de 2026 l’Année de la discipline routière apparaît comme une nécessité.
L’ANISER a ainsi adopté une approche globale qui ne se limite plus à la sensibilisation. Nous sommes désormais dans une logique d’action combinant prévention, contrôle et répression. Notre démarche repose essentiellement sur ces trois axes : la prévention, à travers des campagnes de sensibilisation et d’éducation ciblant l’ensemble des usagers de la route ; le contrôle, avec le renforcement des opérations sur le terrain, notamment les contrôles de vitesse et les opérations de dépistage ; la répression des comportements dangereux, en collaboration avec les Forces de Défense et de Sécurité et les autres acteurs compétents.
Notre conviction est claire : la sensibilisation seule ne suffit pas. Il faut associer l’éducation à la fermeté, afin d’instaurer progressivement une véritable culture de la discipline routière au Niger.
Il a été entrepris récemment des campagnes pilotes de dépistages aux stupéfiants des conducteurs, de tests de radar contre les excès de vitesse. Qu’en-est-il de la mise à échelle ou la mise en œuvre effective de ces dispositions ?
En effet, la première campagne nationale de dépistage de stupéfiants chez les conducteurs s’est tenue le 8 décembre 2025 dans les huit chefs-lieux de région. Les résultats ont été particulièrement préoccupants. Sur les 1 115 conducteurs contrôlés, 123 se sont révélés positifs. Plus inquiétant encore, environ les deux tiers de ces conducteurs positifs étaient des conducteurs de véhicules de transport en commun.
Imaginez les conséquences lorsqu’un conducteur chargé du transport de plusieurs dizaines de passagers prend le volant alors que son état physique ou psychologique est altéré par la consommation de substances illicites. C’est une situation extrêmement dangereuse.
Cette opération nous a permis de prendre davantage conscience de l’ampleur du phénomène. C’est pourquoi, plusieurs opérations similaires sont inscrites dans notre feuille de route. Nous ne pouvons évidemment pas communiquer à l’avance ni le nombre exact ni le calendrier de ces opérations, car nous voulons préserver leur caractère dissuasif et l’effet de surprise.
Ce que je peux vous confirmer, c’est que nous entendons poursuivre ces opérations. Des séances de travail ont notamment été engagées avec l’Office Central de Répression du Trafic Illicite des Stupéfiants (OCRTIS), et nous sommes actuellement dans une phase d’acquisition de milliers de kits de dépistage nécessaires à la conduite de ces opérations.
S’agissant du contrôle de vitesse, trois opérations de test des radars ont été réalisées, dont deux en journée. Elles nous ont permis non seulement de tester les équipements, mais également de mesurer une réalité préoccupante : les limitations de vitesse sont encore largement ignorées, à Niamey comme sur les autres axes du territoire.
Nous sommes actuellement dans une phase d’acquisition de nouveaux équipements et matériels en vue du déploiement progressif du système de contrôle automatisé. Les premières installations sont prévues à Niamey, avant une extension progressive aux autres régions. À terme, notre ambition est de développer un système de vidéo verbalisation permettant de détecter non seulement les excès de vitesse, mais également d’autres infractions au Code de la route. Il s’agit d’un chantier important qui nécessite des équipements adaptés, une expertise technique et des moyens financiers conséquents. Mais nous sommes déterminés à le conduire progressivement.
L’objectif n’est pas de sanctionner pour sanctionner. Notre objectif fondamental est de sauver des vies et préserver des biens.
Que faut-il retenir globalement des actions réalisées par l’Agence au cours de ces derniers mois ?
Depuis mon arrivée à la tête de l’Agence (janvier 2026), plusieurs actions importantes ont été engagées. Nous avons notamment travaillé à la révision du budget 2026 pour l’adapter aux nouvelles orientations de l’État en matière de sécurité routière, au renforcement de la collaboration avec notre tutelle technique, de la visibilité et de la présence de l’ANISER sur le terrain ainsi qu’aux reformes techniques et administratives sur la sécurité routière.
Parallèlement, l’ANISER est en train mettre en œuvre la politique nationale de l’Etat en matière de sécurité routière lancée par le Ministre des Transports et de l’Aviation Civile, le Colonel-Major Abdourahamane Amadou, le 14 février 2026.
Cette politique nationale de l’Etat fait de l’année 2026, année de discipline routière visant trois objectifs majeurs : réduire de 30 % le nombre de personnes tuées sur les routes ; réduire de 50 % le nombre d’accidents de la circulation ; atteindre 100 % de port du casque homologué sur l’ensemble du territoire national.
L’atteinte de ces objectifs passe nécessairement par des larges campagnes de sensibilisation des usagers de la route, comme celle lancée le 10 avril 2026, qui combine formation, éducation et contrôle routier renforcé.
Au cours de ces derniers mois, nous avons intensifié nos interventions. Nous sommes allés directement à la rencontre des conducteurs, des transporteurs, des motocyclistes, des populations, bref tous les usagers de la route. Nous avons également élargi notre offensive en direction de tous les Administrateurs Délégués du Niger et des leaders religieux, que nous avons sensibilisés et formés afin qu’ils puissent devenir de véritables relais de sensibilisation en matière de sécurité routière. Des campagnes spécifiques ont également été conduites dans plusieurs régions, notamment à Agadez par l’ANISER et des ONG.
Aussi, nous travaillons en étroite collaboration avec la Police Nationale, la Gendarmerie Nationale et la Police Municipale pour les opérations de contrôle routier et de sensibilisation.
Les usagers ont aussi quelque part raison de se plaindre de l’insuffisance des panneaux de signalisation, obstructions des routes (en agglomération) par des panneaux publicitaires, commerces, chariots et animaux en divagation, de la dégradation et du rétrécissement des certaines routes. Quelles sont les dispositions prises par l’ANISER ou l’Etat de manière générale dans sa politique de sécurité routière pour réduire les risques d’accidents liés à ces facteurs ?
Les préoccupations exprimées par les usagers sont légitimes et nous les prenons très au sérieux. La sécurité routière ne se résume pas au comportement du conducteur. Elle repose sur un ensemble de facteurs liés aux comportements des usagers, au véhicule et à l’environnement routier. C’est pourquoi la question des infrastructures doit être traitée dans le cadre d’une approche intersectorielle associant notamment le Ministère des Transports et de l’Aviation Civile, le Ministère de l’Equipement et des Infrastructures et les Collectivités Territoriales.
Pour sa part, l’ANISER contribue à l’identification des zones à risques et à la formulation de recommandations permettant d’améliorer la sécurité des infrastructures. C’est dans cette perspective que l’ANISER, en collaboration avec sa tutelle technique, a mené des missions d’inspection de la voirie afin de diagnostiquer l’état des infrastructures routières.
Le rapport à mi-parcours de l’inspection de la voirie de Niamey, réalisée en juillet 2026, a permis de dresser un état des lieux et de formuler plusieurs recommandations. L’inspection a notamment relevé des insuffisances importantes en matière de signalisation horizontale, avec des marquages au sol inexistants ou fortement effacés, ainsi qu’une signalisation verticale insuffisante ou dégradée. Elle a également relevé une insuffisance drastique et un dysfonctionnement de certains feux tricolores existants.
Parmi les recommandations formulées figurent notamment la reprise de la signalisation horizontale avec des matériaux plus résistants, l’implantation de nouveaux panneaux dont 382 panneaux de priorité prévus, la remise en état des feux tricolores et l’aménagement de certains carrefours.
Une mission spécifique a également été consacrée à la proposition de mesures de signalisation dans des zones stratégiques afin d’améliorer la circulation et de renforcer la sécurité aux abords de certaines zones sensibles.
Plusieurs sections critiques, notamment au niveau du Centre artisanal Wadata et du carrefour giratoire Police Secours, sont également concernées par des projets de réhabilitation qui devront intégrer les exigences de sécurité routière.
À côté de ces mesures techniques, l’État a également engagé une politique de fermeté à l’égard des comportements dangereux, dans le cadre de 2026, Année de la discipline routière. Notre approche repose sur deux dimensions complémentaires : agir fermement sur les comportements humains et faire améliorer les infrastructures routières. Certes, c’est un travail de longue haleine, mais nous sommes déterminés à le poursuivre avec tous acteurs de la sécurité routière tels que les autorités administratives, les leaders religieux et d’opinion, les syndicats, les associations et ONG, les Forces de Défense et de Sécurité…
Comment se présente la situation de la sécurité routière au terme du premier semestre de l’année 2026 ?
Les données du premier semestre 2026, en cours de traitement, sont très préoccupantes. Bien que des actions de sensibilisation aient été menées et se poursuivent, ces données à mi-parcours laissent croire que les comportements à risque persistent. Il nous faut de redoubler d’efforts dans la sensibilisation et passer à la répression.
Monsieur le Directeur Général, nous ne pouvons pas aborder cette question sans évoquer le drame qui a endeuillé notre pays ce vendredi 7 août 2026, à Doukou Doukou, près de Madaoua. Un accident entre un bus de la STM et un bus de la SONITRAV a coûté la vie à 22 personnes, dont 17 militaires, et fait 37 blessés. Quel est votre réaction et que comptez-vous faire ?
Cet accident est une tragédie nationale qui plonge notre pays dans une profonde consternation. Au nom de l’Agence Nigérienne de la Sécurité Routière et en mon nom personnel, j’adresse mes condoléances les plus attristées aux familles des victimes, à leurs proches, à la communauté militaire et à l’ensemble du peuple nigérien. Je souhaite également un prompt rétablissement aux blessés. Ce drame, survenu sur l’axe Madaoua-Maradi, est un rappel brutal de l’urgence avec laquelle nous devons agir pour renforcer la sécurité sur nos routes. Le dossier est au stade de l’enquête et nous appelons les usagers au respect du Code de la route.
Pour terminer, Quel est votre message à l’endroit des usagers de la route et de l’ensemble des acteurs du transport routier du pays ?
Mon message est un appel solennel à la responsabilité individuelle et collective. La route n’est pas un espace où chacun peut agir à sa guise. C’est un espace partagé, dans lequel la vie de chacun dépend du comportement de tous. Conducteurs, motocyclistes, passagers et piétons, nous sommes tous concernés et nous sommes tous vulnérables.
J’invite chaque usager de respecter scrupuleusement le Code de la route. Aux conducteurs, je demande de respecter les limitations de vitesse, d’éviter la surcharge et le chargement débordant, de ne pas téléphoner au volant, de ne jamais conduire après avoir consommé de l’alcool ou des stupéfiants, et de veiller constamment à l’état technique de leur véhicule.
Aux motocyclistes, je rappelle l’importance du port systématique du casque homologué. Aux passagers, je demande d’attacher leur ceinture de sécurité chaque fois qu’elle est disponible et de ne pas encourager les conducteurs à adopter des comportements dangereux. Aux transporteurs, qu’ils aient constamment à l’esprit que la sécurité des passagers une priorité absolue.
Ensemble, avec la détermination des pouvoirs publics et l’engagement de tous les citoyens, nous pouvons inverser la tendance et faire du Niger un pays où la route rime avec sécurité, responsabilité et respect de la vie humaine.
Propos recueillis par
Ismaël Chékaré (ONEP)
