Le département de Gouré est une zone à vocation pastorale située au cœur de la région de Zinder, entre les départements de Damagaram Takaya, Tanout et Goudoumaria, longeant la frontière sud avec le Nigéria sur plus de 140 km. Selon les autorités administratives, Gouré dispose de plus de 400 cuvettes et les aires de pâturages représentent plus de 60% de la superficie du département. En 2025, les services de l’élevage chiffrent à 1 278 166 têtes de bétail dans le département. Cependant, au-delà de cette réputation d’énorme potentiel pastoral reconnue au Monio, des initiatives prometteuses, comme des labels de production et de transformation du lait, émergent dans le cadre du développement de la chaîne de valeurs du secteur.

A en croire le directeur départemental de l’élevage, M. Eli Ousmane, les perspectives pour le développement de la filière lait sont à la hauteur des ambitions pour couvrir ne serait-ce que la demande au niveau local. « Nous sommes sur l’état des lieux dans le cadre du programme de l’aménagement génétique. Nous étions récemment en atelier à Dosso. Nous avons fait l’état des lieux et il y a une synthèse à la fin. Il est question de l’amélioration génétique des races locales, afin de les rendre plus productives », indique M. Eli Ousmane.

Pour l’heure, les producteurs, soutenus par des appui-conseils des services techniques de l’élevage et des assistances dans l’accès aux soins animaliers misent tous les moyens, usent de toutes les astuces à leur portée pour s’assurer la traite quotidienne et maintenir leur présence sur les marchés de la place et environnants avec divers produits laitiers. Ainsi, dans les rues de la ville de Gouré ; chef-lieu du département, les dépôts de « lait 100% naturel » ou pasteurisé sont légion. Le fromage, le yaourt sont partout. Mais la filière peine à s’industrialiser malgré le potentiel du secteur.
Mahamadou Chetima, l’homme qui ambitionne de couvrir la région de Zinder en produits laitiers
En amont d’une vallée, à une vingtaine de km à l’est de la ville de Gouré, l’enceinte clôturée au grillage qui longe le goudron et se jette loin dans le bas fond, est assez visible depuis la RN1 menant à Diffa, de par sa fresque d’enclos de bétail, de campement nomade, de forages d’eau, d’aires de culture de fourrages et de quelques arbres fruitiers au pied des palmiers. Sur les lieux, le contraste est beaucoup plus saisissant. Des cris berçants d’oiseaux et des échos de meuglements et beuglements résonnent incessamment. L’ambiance est plutôt paisible, dans l’après-midi de ce 18 décembre 2025. Ici, Mahamadou Chétima, ingénieur en maintenance industrielle de formation, auparavant cadre des télécommunications, ancien député national de la 1ère législature de la 7è République, ancien minier qui a démissionné délibérément, en 2018, de ses paisibles fonctions à la Compagnie Minière d’Akouta (COMINAK), bien avant la fermeture de la société, a l’air tout heureux et le regard très ambitieux.

Agé de 59 ans aujourd’hui, marié et père de 5 enfants, il s’y plaît aisément et s’investit, plus qu’on n’en croirait, à l’élevage de production sur ce vaste site de 40 ha. Vêtu d’un boubou de monarque arabe, coiffé d’un bonnet traditionnel rouge, derrière ses lunettes teintées, l’homme au menton blanchissant déborde d’énergie et retrousse les manches quand il s’agit d’entretenir son cheptel d’environ 250 vaches, chameaux et chèvres, assisté d’une quinzaine de bergers et de manœuvres. Et, en bon éleveur, il connaît la généalogie de chaque tête. D’un ton de plaisanterie, il lance : « les cousins (peulhs) nous ont volé la vedette, sinon l’élevage c’est notre affaire à nous (kanouris) ». « Vous voyez celle-là, c’est la crème des crèmes, c’est une génisse », dit-il, tout sourire, désignant une petite vache sans corne et ni bosse. Le lendemain, lorsqu’il nous a fait revenir pour nous présenter son troupeau, Chétima nous fait découvrir plein d’autres prouesses de ses astuces de métissage, de croisement et d’insémination, dont une vache hollandaise à ‘’75%’’.
En effet, malgré son troupeau dense de bovins, camélins, ovins et caprins, Chetima travaille, depuis qu’il s’est consacré pleinement, il y a trois ans, à atteindre un cap de production à flot de lait, alors que sa ferme tourne présentement autour d’une production journalière de 35 à 50 litres. « Nous sommes en train de faire des croisements et toutes les astuces nécessaires pour avoir des meilleures vaches laitières. Nous n’avons pas atteint le cap souhaité dans la production du lait. Notre objectif, c’est d’abord de couvrir la région de Zinder, ensuite nous étendre vers les autres zones du pays », confie le fermier, convaincu de pouvoir produire beaucoup plus de lait dans 2 à 3 ans.

Dans le bas fond de la ferme, la production hivernale du fourrage vient de s’achever. Une fine tuyauterie trouillée quadrille les pans de terre. C’est le dispositif d’irrigation goutte-à-goutte que déploie pour la première fois le fermier. Pour nourrir son cheptel, ces temps-ci, il alterne entre le stock et la transhumance de proximité. « Dans 2 à 3 mois, la verdure reviendra ici, nous allons encore produire. C’est du panicum, une espèce de fourrage dont j’ai importé la semence du Sénégal. Nous produisons toute l’année. Nous n’achetons jamais d’aliments bétail. Nous ne payons que des pierres à lécher et certains produits de soins », indique Chétima. Sur une autre aire de la vaste ferme, il a laissé aussi délibérément proliférer certains arbres sauvages nutritifs notamment pour les camelins. La ferme a allure d’une véritable chaîne de production autonome. « Nous avons 5 forages dont trois opérationnels. Nous fonctionnons avec un système autonome d’énergie solaire d’une capacité de 20 à 22 kw », a-t-il mentionné.
« Notre business, c’est le lait… »
A ses débuts, Chétima ne venait superviser les travaux que pendant ses congés professionnels. Parallèlement, selon ses propres mots, il a tenté la même aventure, le même projet, probablement pas avec les mêmes moyens, ni autant de détermination, un peu partout où il a servi notamment à Niamey, à Arlit, à Tchirozérine, etc. « Cette ferme, je l’ai créée pour les jeunes de la localité. Au lancement, c’était extraordinaire, il y avait un ministre qui était là pour encourager. A ma grande surprise, pendant deux ans, personne n’a travaillé. Il n’y avait que deux femmes qui ont produit. Finalement, j’ai commencé à travailler moi-même, petit à petit. J’ai commencé sur fonds propre. Même ma miche de pain, je la mettais dans cette ferme. Mes enfants, mon épouse, ne me comprenaient pas. Aujourd’hui, tout le monde a pris goût. Ils sont en train de comprendre ce qu’on est en train de faire. Ils ont accepté ce qu’on est en train de faire. Et il y en a qui commencent à m’emboiter les pas », se réjouit le fermier.

« Notre business, c’est le lait. Après le lait, c’est la viande, on va faire l’élevage des animaux sur pied, c’est-dire destinés à la boucherie ou à l’élevage, les animaux engraissés qu’on mettra aussi sur le marché. On a un marché à côté (le marché de Soubdou), un grand marché. Le lait, c’est l’habitude alimentaire des populations de la région. Les gens sont très intéressés par ce produit. Il fallait forcément le faire. Ça, c’est le premier aspect. Et l’engouement, aujourd’hui, je pense que, dans la famille, il y a des gens qui commencent à s’intéresser. Dieu merci, même si je n’ai pas d’enfant qui a étudié l’agronomie, ils sont en train de s’intéresser à l’agrobusiness. Il y en a qui ont commencé à produire pour eux-mêmes, dans leurs propres champs, avec leurs animaux à eux. Donc, je pense qu’on va se mettre autour de cette ferme. Pourquoi ne pas penser à ouvrir les capitaux pour d’autres, pas seulement la famille? », envisage Chetima qui nourrit beaucoup d’espoir quant à l’avenir de son projet agro-pastoral.
Des vaches laitières qui font le bonheur des femmes du Groupement Achoura
Il y a un peu plus de vingt ans, une vingtaine de femmes a bénéficié de don de vaches, à Gouré, dans le cadre du Programme spécial du Président Tandja Mamadou. Mme Baraka Souleymane est présidente du Groupement Achoura, une association qui rassemble, depuis 15 ans, les heureuses femmes aux vaches laitières. Elles partagent ensemble les mêmes idéaux, la même ferme d’environ 1 hectare, sise à la périphérie nord-ouest de la ville. Leur troupeau de 20 vaches et un taureau s’est multiplié par cinq, aujourd’hui, s’élevant à un cheptel de 114 têtes. Et la traite de lait est devenue pour elles, désormais, une activité lucrative de tous les jours.
« Ici, c’est pratiquement notre 3è génération de cheptel, avec 114 têtes, par la grâce de Dieu. Chaque membre connaît bien ses vaches et vient le matin, traire du lait pour qui c’est propice, pour vendre au groupement qui le transforme en fromage, du yaourt et autres produits laitiers avant de le revendre en ville. Une seule vache peut donner minimum 2 litres de lait chaque matin. La production est beaucoup plus importante au lendemain des récoltes de la saison pluvieuse. Nous avons notre boutique où nous recevons les collectes journalières et y travaillons », explique Mme Baraka. A ses côtés, Mme Hadiza Abdou, membre du groupement, précise que le groupement leur achète le lait brut à 400 FCFA le litre, même sans le transformer il est revendu à 500 FCFA.

Personnellement, Mme Baraka trait trois de ses six vaches, tous les jours. « Dans cette activité, nous avons marié nos enfants, nous aidons nos maris, nos proches. Parmi nous, il y en a qui ont fait le pèlerinage à la Mecque. Je n’ai pas en mémoire le nombre de vaches et bœufs que j’ai vendus. Parmi nous, il y a des femmes qui ont 8 à 10 vaches, d’autres ont 2 ou une », confie la présidente du Groupement Achoura.
« … Pour bien donner du lait, la vache a besoin d’être bien nourrie »
« Nous avons le soutien de nos maris dans nos activités quotidiennes, le chef du quartier où nous avons notre enclos nous soutient aussi. Pour vacciner le troupeau par exemple, ils nous mobilisent des jeunes à cet effet. Le berger et le gardien, nous cotisons pour les rémunérer, tout comme nous cotisons pour payer d’aliments bétail, parce que le pâturage de proximité ne suffit pas aux vaches pour avoir du lait », ajoute Mme Hadiza qui confie avoir présentement 3 vaches après avoir vendu quatre autres.
« Nous étions trente femmes, à un moment. Certaines nous ont devancées, à la dernière demeure, d’autres ont quitté la ville après leurs mariages. Il y a eu ensuite, quatre nouveaux membres. Mais, là nous ne prenons plus, les gens peuvent dupliquer notre modèle, nous tenons à notre entente, notre solidarité, c’est ce qui nous fait grandir », dixit la présidente du groupement.

Par rapport à l’abreuvage des animaux, le Groupement a bénéficié d’un branchement, mais la facture de ce que consomment 100 vaches, matin et soir, n’était pas à la portée des ressources des bonnes dames. « Nous avons accumulé des impayés jusqu’à ce qu’on nous coupe. Les points d’eau d’à côté ne sont pas permanents. Déjà, nous payons l’aliment bétail, nous payons notre gardien et notre berger. Nous souhaitons avoir un forage et une banque d’aliments bétail. Pour bien donner du lait, la vache a besoin d’être bien nourrie », estime la présidente du Groupement Achoura de Gouré. Du haut de sa cinquantaine, Mme Baraka Souleymane espère léguer, une ferme pastorale beaucoup plus prospère et durable à ses enfants et petits fils. « Que cette initiative se perpétue et continue de profiter à la communauté », tel est son souhait.
Ismaël Chékaré (ONEP),
Envoyé Spécial
