Au marché à bétail de Filingué
À Filingué, localité qui est le chef-lieu du département de Kourfay, située au Nord-Est de Niamey, à une distance de 185 km, le dimanche c’est le jour du marché hebdomadaire. Aux premières lueurs du jour, des pasteurs-éleveurs venus des villages environnants convergent vers le marché à bétail, à pied, tirant par la laisse leurs animaux sur les pistes sablonneuses. D’autres personnes arrivent en voiture, en charrette, à dos de cheval ou d’âne, parfois après plusieurs heures, voire des jours de route. Ce marché est en effet le rendez-vous à ne pas manquer, notamment pour qui veut vendre ou acheter mouton, chèvre, bœuf, chameau, âne, ou du cheval.
Le site du marché à bétail de Filingué s’étend sur un vaste domaine sablonneux, délimité par des enclos de fortunes, faits de branches d’arbre fixées et de cordes tendues. Très tôt le matin de ce dimanche 15 février 2026, au moment où l’hippodrome de la ville battait au rythme de la finale du festival ‘’Dokin iska dan Hilingué’’, de l’autre côté, ce haut lieu économique attire un autre monde. Ainsi, dès l’entrée, le sol marqué par des traces de sabots et l’air poussiéreux raconte le passage de centaines d’animaux. Sous des abris de fortune, des groupes se forment autour des premières négociations. Les salutations fusent, les rires éclatent, les discussions s’entrecroisent dans un brouhaha continu.
ans la zone réservée aux petits ruminants, des centaines de moutons et de chèvres, attachés côte à côte, s’agitent sous la chaleur montante. C’est là que nous croisons Kané Kadadé, corde en main, muni d’un petit sac où il garde jalousement, vraisemblablement, son revenu journalier. Ce quinquagénaire est venu d’un village environnant de Filingué, Benguel. Il n’est pas vendeur, ni revendeur, encore moins acheteur, mais s’illustre d’une manière malicieuse au cœur des échanges et tire plutôt bien son épingle du jeu. Courtier de moutons et de chèvres, il se faufile entre vendeurs et acheteurs, comme un médiateur chevronné. C’est aussi lui qui recommande la bonne bête, selon le besoin. Il s’arrête, examine l’animal, échange à voix basse, puis revient vers le client. Son travail repose sur la confiance et la réputation. Intermédiaire depuis plusieurs années, il connaît bien les animaux, les besoins des bouchers et les attentes des familles intéressées par l’embouche. « Dans notre marché, le bétail est en grande quantité et varié. Il y a toutes les catégories et pour toutes les bourses. On peut trouver des moutons à 50 000 FCFA, 70 000 FCFA, 80 000 FCFA, 100 000 FCFA voire 120 000 FCFA et des chèvres à partir de 15 000 FCFA. Tout dépend de la taille, de l’état de santé, mais surtout de l’embonpoint de l’animal », confie-t-il, avant d’indiquer que les clients viennent sans trop de difficultés.

« Certains achètent pour la consommation locale, d’autres pour la revente. Il y en a qui prennent les bêtes pour les acheminer vers Niamey, Dosso, Tillabéri ou même vers le Nigeria. Le commerce ne s’arrête pas ici au marché, il continue aussi sur les routes », explique Kané Kadadé. Mais, reconnaît-il, ces derniers temps, on constate une hausse des prix et une insuffisance des animaux. Un mouton vendu autrefois à 50 000 FCFA peut aujourd’hui atteindre 70 000 FCFA. « Le pouvoir d’achat n’est plus le même. À chaque période, il y a des changements », affirme-t-il.
Un secteur important pour l’économie locale
À quelques mètres de Kané, Adamou Awal, boucher, inspecte minutieusement un bouc. Il soulève la tête de l’animal, l’observe d’un air de mépris, comme si l’animal ne l’intéresse pas, presse ses flancs. Aussitôt, la négociation devient presque théâtrale, le prix annoncé à voix haute, la réponse du boucher rabat tout. Indignation, murmures, mais finalement, après plusieurs détours et contours, le marché est conclu, le boucher repart avec le bouc. « Je suis boucher, je viens juste d’acheter ce bouc à 16 000 FCFA. Pour nous, le prix dépend surtout de la graisse et de la forme de l’animal. Ce n’est pas seulement la taille qui compte, mais la qualité de la viande. Nous évaluons l’animal selon son poids, son état et ce qu’il peut donner une fois abattu. Quand il est bien gras, on accepte de payer plus cher, parce que la valeur sera récupérée à la vente », souligne-t-il.

Non loin de là, Alhagayé, natif de Filingué, tient fermement la corde de l’un de ses moutons. Portant un turban blanc, il se frotte les mains, scrute les horizons, guettant les acheteurs. La vente représente un apport financier crucial pour sa famille. « Je suis de Filingué et nous, ma famille et moi, vivons de l’élevage. Nous les achetons plus petits, moins gras, faisons l’embouche avant de les revendre. Actuellement, parmi mes moutons, il y en a qui sont demandés à 85 000 FCFA, d’autres à 115 000 FCFA, et celui-là, nous venons de conclure les discussions à 120 000 FCFA. Mais malgré ces prix, le marché n’est pas facile. J’attends des clients prêts à payer des montants qui répondent à mes attentes », explique Alhagayé.
À l’ombre d’un neem, Roufadi surveille ses moutons fraîchement arrivés. « Nous sommes venus avec nos moutons et nous attendons les acheteurs. Nous venons à peine d’arriver au marché, donc nous observons encore l’ambiance du jour », raconte-t-il. Il rappelle qu’un de ses moutons a été demandé à 115 000 FCFA la semaine passée. « J’espère une légère augmentation, même de 10 000 FCFA. Les allers-retours me fatiguent, mais je reste confiant, car ce marché attire toujours du monde », espère-t-il.
Commercialisation d’équins et d’asins, un business à part entière
Plus au fond du marché, les enclos des équidés et des asins attire une foule différente. Les chevaux, nerveux et élégants, frappent le sol de leurs sabots. Les ânes, plus calmes, mais têtus, y sont bien disposés. Abdou Bouzou, responsable du marché des ânes et des chevaux, observe chaque transaction avec attention. « Ici, les prix varient. On peut trouver des ânes à 30 000 FCFA, 40 000 FCFA, 50 000 FCFA voire 60 000 FCFA selon leur force et leur état. Pour les chevaux, le prix dépend aussi de leur provenance. Le cheval du chef ou de ses descendants coûte plus cher que celui d’un particulier. Les gens recherchent aussi ceux qui ont de la vitesse, de la résistance et de l’élégance », explique-t-il. Et selon les acteurs, les prix des chevaux vont de centaines de milliers de FCFA à des millions.

Autour du marché, la vie s’organise. Des vendeuses de beignets installent leurs plateaux. Le thé circule dans de petits verres fumants. Des enfants proposent de l’eau fraîche. À l’ombre d’un arbre, les anciens commentent la hausse des prix et comparent les saisons.
À midi, la chaleur devient écrasante. La poussière colle à la sueur, mais le marché de bétail ne désemplit pas. Les échanges continuent. Chaque vente conclue se suit de sourires, des plaisanteries, de rires, et par parfois de souhaits et prières « qu’Allah bénisse cet échange », « qu’Allah vous protège », « qu’Allah nous rassemble à nouveau sur des bonnes affaires ». En fin d’après-midi, le marché se vide lentement. Les animaux invendus reprennent la route et les courtiers comptent leurs commissions avec sourire. Quoi qu’il en soit, eux, ils n’en avaient rien à perdre. Le sol, labouré par les sabots, garde les traces d’une journée intense.
À Filingué, en ce jour de marché, la viande reste au cœur de l’économie locale. Elle nourrit les familles, fait vivre les commerçants et reflète, à sa manière, les difficultés du moment. Entre les cris des vendeurs et le tintement des balances, une certitude s’impose: ici, chaque franc compte.
Hausse des prix de la viande sur le marché local
Non loin du marché de bétail, les bouchers sont pour la plupart rentrés de l’abattoir. Sous les hangars en tôle et les paillotes de fortune, la viande se vend toute rouge, grillée ou sous forme de brochettes. Sur les étals, les couteaux brillent, les balances mécaniques grincent à chaque pesée. Ici, le bourdonnement des négociations ne s’arrête presque jamais. « Nous vendons le kilo de viande crue, sans os des gros ruminants à 3 500 FCFA, avec os à 3 000 FCFA. On trouve vraiment la clientèle. Le kilogramme de la viande cuite est à 6 000 FCFA tandis que le demi kilo est à 3 000 FCFA », explique Inoussa Issa en posant un morceau sur sa balance. Les clients viennent acheter, discutent davantage, comptent minutieusement leurs billets avant de choisir les morceaux qui leur conviennent.

Derrière Inoussa, un bœuf vient déjà d’être découpé. Les quartiers sont suspendus à des crochets sous le hangar. Un jeune apprenti évente la viande avec un morceau de carton pour éloigner les mouches. Plus loin, un client pèse un morceau, demande une réduction, puis repart en promettant de revenir. « Albarka malam ! ina zouwa dan kadan », promet-il.
Selon les bouchers la viande devient un peu chère par rapport au mois passé, et cette croissance n’est pas fortuite. Elle est liée au manque de bétail sur le marché. « Depuis un certain temps, la cherté s’est installée. Les animaux deviennent de plus en plus rares et très chers avant même d’arriver à l’abattoir », martèle l’un d’eux. Garba Bouzou, un autre boucher de la même ligne, confirme d’une voix posée. « Un animal que tu pouvais payer avant à 300 000 FCFA coûte maintenant jusqu’à 500 000 FCFA, voire plus. C’est le temps qui a amené ce changement, tout devient cher », a-t-il souligné.

Aux côtés des bouchers, le commerce fonctionne en circuit direct ; acheter, payer, transporter, découper, vendre ; pas de crédit et peu de marge confortable. Autour d’eux, l’ambiance reste animée. Des femmes marchandent pour le repas du jour, d’autre, pour la vente. Des jeunes cherchent des abats moins chers pour leurs brochettes. Le gésier peut coûter entre 20 000 et 30 000 FCFA le lot. Le foie se vend entre 5 000 et 7 500 FCFA selon la qualité et la disponibilité. « Chaque morceau trouve preneur, mais au prix de longues discussions », explique Inoussa Moussa.
Le coin des bouchers n’est pas seulement un alignement d’étals en bois et de tôles ondulées. C’est un lieu de vie, un espace où les journées commencent avant le lever du soleil et où les histoires s’échangent autant que les morceaux de viande. Derrière ces mots, il y a des calculs silencieux entre le prix du bétail acheté, le temps passé à découper et le risque de la mévente. « On vient ici presque tous les dimanches pour acheter de la viande chez Inoussa, car on sait qu’il ne triche pas sur le poids. Sa viande est vraiment bonne », explique un client fidèle.

Par ailleurs, le chef du service communal de l’élevage de Filingué, M. Abdoul-nasser Idrissa Djaouga, rassure les clients de venir voir d’eux-mêmes, car, dit-il, les animaux sont disponibles et à des prix peut-être plus abordables qu’à Niamey ou ailleurs. « Ils peuvent venir voir d’eux-mêmes, nous n’avons aucun problème d’insécurité, seulement des opportunités », a-t-il assuré.
Pour la population de Kourfay, ce marché n’est pas qu’un espace de vente. C’est un poumon économique, un lieu de rencontres, un théâtre social où se croisent les intérêts et les traditions.
Adamou I. Nazirou, Envoyé spécial
