M. Ari Kolo Amadou, Directeur général de l’Artisanat
M. le directeur, quel rôle joue le secteur de l’artisanat dans la création de l’emploi et la valorisation de l’identité culturelle du Niger ?
Avant d’évoquer le rôle du secteur de l’artisanat dans la création de l’emploi et la valorisation de l’identité culturelle du Niger, permettez-moi de donner une définition d’une activité artisanale, conformément au Règlement N°01/2014/CM/UEMOA du 27 mars 2014 portant Code Communautaire de l’Artisanat de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA). Est définie comme activité artisanale « toute activité d’extraction, de production ou de transformation de biens et/ou de prestations de services à l’exclusion de toute activité agricole, de pêche, de transport, d’achat et de revente ou spécifiquement intellectuelle exercée à titre principal par une personne physique dont la maîtrise technique et le savoir-faire requièrent un apprentissage ou une formation assortie d’une pratique du métier, dont le travail et l’habileté manuelle occupent une place prépondérante, où le mode de production peut inclure des machines et outillages actionnés directement par l’artisan, sans déboucher sur une production en série. Toutefois, les petites activités de transport opérées par un engin de 2 à 4 roues, par pirogue, à dos ou à traction animale ou humaine sont considérées comme des activités artisanales »
Ainsi donc, il faut se rendre à l’évidence, de l’ampleur et de la diversité du champ d’application de l’artisanat. Cependant, sur le plan de la création d’emploi et de richesse, l’artisanat fait partie des principaux pourvoyeurs d’emplois au Niger. Il joue un rôle d’incubateur social et économique majeur favorisant ainsi l’insertion des jeunes et des femmes scolarisés, non scolarisés, déscolarisés dans la vie active grâce à l’apprentissage, les formations dispensées dans les établissements de formation professionnelle et technique publics et privés et les formations en apprentissage au profit des milliers des bénéficiaires sur financement du Fonds d’Appui à la Formation Professionnelle et à l’Apprentissage, Fonds d’Etat (FAFPA-FE) et de plusieurs autres Partenaires opérant dans le secteur de l’artisanat au Niger.
Au vu de sa transversalité avec d’autres secteurs (agriculture, élevage, pèche, tourisme, transport, industrie, etc.), il est présent aussi bien en milieu rural qu’en milieu urbain et englobe deux cent quatre-vingt-onze (291) métiers répertoriés dans le décret N°2020-809/PRN/MT/A du 06 novembre 2020 modifiant et complétant le décret N°2008-100/PRN/MT/A du 10 avril 2008 fixant la nomenclature des métiers artisanaux au Niger. C’est un secteur clé pour l’auto emploi et représente donc un puissant levier d’absorption du chômage, de la lutte contre l’exode rural et la pauvreté. Au-delà de son rôle économique, l’artisanat est un véritable vecteur de préservation et de promotion de l’identité culturelle nationale (tissages traditionnels, tresses traditionnelles, henné, poteries, bijouterie, vannerie, mets traditionnels, tenues traditionnelles, harnachements des chevaux, chameaux, ânes, architectures traditionnelles, lits peulh, touareg), ce qui donne une image authentique et attractive du Niger à l’échelle nationale et internationale.
Quelles sont les stratégies envisagées par le Ministère de l’Artisanat pour améliorer la qualité, la crédibilité et la performance des produits artisanaux nigériens dans un contexte de concurrence mondiale accrue ?
Pour que les produits nigériens s’imposent sur les marchés national et mondial, les stratégies envisagées par le Ministère du Tourisme et de l’Artisanat sont articulées autour du renforcement des capacités techniques et managériales des artisans et des entreprises artisanales, la formation des acteurs sur la protection des œuvres artisanales, la normalisation des produits artisanaux, la création des labels, la certification des produits artisanaux, la mise en place d’un fonds de développement de l’artisanat, la facilitation de l’accès des artisans à la commande publique, la création du système d’information sur l’artisanat, le développement des infrastructures de production et d’exposition et de l’équipement des sites de production. L’objectif est de faire émerger un artisanat nigérien compétitif, capable de répondre aux normes internationales.
Comment comptez-vous parvenir à la formalisation des entreprises artisanales ?
Il faut rappeler, avant de répondre à votre question, que le secteur de l’artisanat est bien organisé et dispose d’une Chambre des Métiers de l’Artisanat du Niger (CMANI), de ses huit (08) Circonscriptions Consulaires Régionales, créées par loi N°2012-33 du 05 juin 2012, et qui jouent le rôle d’interfaces entre les Pouvoirs Publics, les Organisations Professionnelles d’Artisans (OPA) et les Partenaires Techniques et Financiers. Le secteur dispose aussi d’une Fédération Nationale des Artisans du Niger (FNAN), créée par arrêté en 1998, avec huit (08) Fédérations Régionales et cinquante-huit (58) Fédérations Départementales. Aussi le secteur dispose d’une Agence du Salon International de l’Artisanat pour la Femme (A/SAFEM), établissement public, placé sous la tutelle technique du Ministère du Tourisme et de l’Artisanat et sous la tutelle financière du Ministère de l’Economie et des Finances. L’Agence/SAFEM est un cadre professionnel et pérenne de promotion de l’artisanat féminin qui contribue à l’autonomisation économique des femmes artisanes.
Pour revenir à votre question, néanmoins des milliers d’artisanes et artisans opèrent dans l’informel. La formalisation du secteur constitue un enjeu majeur pour améliorer la visibilité, la crédibilité et l’accès aux opportunités économiques.
Pour parvenir à cette formalisation des artisanes et artisans, il faut sensibiliser les artisans à s’inscrire sur les répertoires des entreprises artisanales et expliquer les avantages qui en découlent, sensibiliser les artisans pour qu’ils comprennent la nécessité de la formalisation, sensibiliser les artisans en langues nationales sur l’accès à la commande publique, mettre à la disposition des artisans des dépliants sur la procédure de formalisation et les régimes d’imposition en langues nationales, créer un cadre de concertation entre la Direction Générale des Impôts (DGI) et la Chambre des Métiers de l’Artisanat du Niger (CMANI) pour mieux accompagner les artisans dans la formalisation et sensibiliser les acteurs sur les mesures incitatives.
M. le directeur, comment rendre les mécanismes de protection des œuvres artisanales plus accessibles et adaptés aux réalités locales, quand on sait que beaucoup d’artisans ne maîtrisent pas les procédures liées à la propriété intellectuelle ?
Cette préoccupation est au cœur de nos actions. En effet, de nombreux artisans créent des œuvres originales sans connaitre les mécanismes permettant de les protéger juridiquement. Pour remédier à cette situation, le Ministère du Tourisme et de l’Artisanat entend renforcer les campagnes de sensibilisation et d’information, organiser des formations régulières sur la propriété intellectuelle, développer des guides simplifiés en langues accessibles, rapprocher les services compétents des artisans à travers des actions de proximité, promouvoir les marques collectives, les labels et les indications géographiques et renforcer le partenariat avec les structures nationales et internationales spécialisées en propriété intellectuelle. L’objectif est de permettre aux artisans de mieux protéger leurs créations et de tirer pleinement profit de leur savoir-faire.
Récemment, à l’occasion de l’ouverture de l’atelier des artisans sur la protection des œuvres artisanales par le système de la propriété intellectuelle, le problème de contrefaçon des œuvres artisanales a été évoqué par la ministre. Quelles sont les mesures concrètes envisagées pour protéger efficacement les œuvres locales contre ce phénomène ?
La question de la contrefaçon des œuvres artisanales constitue un enjeu majeur pour la préservation du patrimoine culturel et la valorisation économique du savoir-faire local. Afin de protéger efficacement les créations artisanales contre ce phénomène, plusieurs mesures peuvent être envisagées. Il convient d’abord de renforcer la protection juridique des œuvres artisanales à travers les différents mécanismes offerts par la propriété intellectuelle, notamment le droit d’auteur, les dessins et modèles industriels, les marques collectives, les marques de certification et les indications géographiques, selon la nature des produits concernés. Entreprendre ensuite, des actions de sensibilisation et de formation auprès des artisans afin de leur permettre de mieux connaître les outils de protection existants et les démarches à entreprendre pour faire valoir leurs droits.
Par ailleurs, le renforcement de la coopération entre les institutions compétentes, notamment les offices de propriété intellectuelle, les services des Douanes, de l’Environnement, de la Santé et les Organisations Professionnelles d’Artisans (OPA), est indispensable pour améliorer la détection et la répression des actes de contrefaçon. Il est également envisagé de promouvoir la traçabilité et l’authentification des produits artisanaux à travers des labels, des marques collectives ou des indications géographiques, afin de permettre aux consommateurs d’identifier plus facilement les produits authentiques.
Enfin, le renforcement des capacités des artisans et de leurs organisations professionnelles ainsi que la promotion du recours aux mécanismes de propriété intellectuelle existants, permettront aux créateurs de mieux sécuriser et valoriser leurs œuvres. La lutte contre la contrefaçon nécessite également une collaboration étroite entre les titulaires de droits, les services de contrôle, les autorités judiciaires et les structures chargées de la propriété intellectuelle.
L’objectif est de créer un environnement dans lequel les artisans pourront non seulement protéger leurs créations, mais également tirer pleinement profit de leur valeur économique tout en préservant l’identité culturelle nationale.
Enfin, l’artisanat nigérien dispose d’atouts considérables. Sous l’impulsion du Ministère du Tourisme et de l’Artisanat, les efforts se poursuivent pour faire du secteur un véritable moteur du développement économique, d’emploi et de valorisation de notre identité culturelle.
Interview réalisée par
Aïchatou H. Wakasso (ONEP)
