Accession à l’indépendance et contexte général : Une indépendance sur fond de  contestations

Société
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Ouf ! L’indépendance ! Quel soulagement ! Quelle joie, quelle euphorie, quel  délire populaire en ce 3 aout 1960 qui a vu le peuple nigérien accéder à la souveraineté nationale après près d’un siècle de servitude. La cérémonie elle-même, haute en couleurs, était exceptionnelle comme le racontent aujourd’hui encore quelques vétérans de l’époque. Ici, les meilleures troupes culturelles. Là,   l’importante délégation française conduite par le célèbre ministre des Affaires Culturelles de France, André Malraux, écrivain respecté, bien imposante  au milieu des officiels nigériens avec à leur tête Diori Hamani. Ceux-ci  devraient recevoir  de celle-là le flambeau de l’Indépendance.

Ça y est ! C’est le clap de fin de la colonisation. L’indépendance vient d’être donnée  à notre pays comme elle le fut auparavant le 1er Août au Bénin ; et plus tard à la Haute-Volta (Burkina Faso) et à la Côte-d’Ivoire, respectivement les 5  et 7 août.

Les polémistes et autres idéologues partisans à l’époque du Marxisme-léninisme ricanent. Ils voient mal qu’une indépendance soit donnée. ‘’Une indépendance s’acquiert, elle ne se donne pas’’, argumentait-on. Pour le cas du Niger, il faut toutefois mettre un peu de bémol. Certes, l’indépendance a été octroyée, mais les colons n’ont sensiblement jamais été bien accueillis ni applaudis par les populations dites indigènes. Bien au contraire, ils furent combattus héroïquement. Tous les historiens nigériens, à l’exemple du PhD Mamoudou Djibo, le reconnaissent et ne  manquent pas de le souligner  à travers  des conférences, des interviewes ou dans  des livres.

Ce professeur et homme politique bien connu, a accordé, il y a deux ans, une interview à Sahel Dimanche, dans laquelle il a mis en exergue l’opposition farouche des populations à la pénétration coloniale, comme le prouve leurs résistances à la mission Voulet et Chanoine en 1900. Cette mission a été combattue partout où elle est passée   avant de finir dans un bain de sang. Mais il n’y a pas que cela. D’autres résistances plus ou moins farouches vont s’éclater un peu partout sur le territoire, si fait qu’en  réalité, une partie du Niger ne sera soumise qu’à partir de 1920. Notamment l’Aïr avec la révolte de Kaoucen. Autrement dit, dans certaines colonies, la conquête n’a duré qu’un an ou deux. Au Niger, on peut dire qu’elle a duré 22 ans.

Mais après la mort de Kaoucen, l’Aïr a été réduit et la conquête a été plus longue. Cela explique pourquoi le Niger a été la dernière colonie à être érigée en AOF (Afrique Occidentale Française). Dans un premier temps, après la conquête,  en juillet 1900, il a été créé un cercle de  Zinder, et en décembre 1900, le cercle du Djerma. Et les deux ont fusionné pour donner non une colonie, mais un territoire militaire relevant de la colonie du Haut Sénégal et Niger. Et ce troisième territoire aura son chef-lieu à Sorbonne Haoussa, sur la route de Tillabéri. Peu après, le Niger va connaître des évolutions: 3ème  Territoire militaire, puis Territoire Militaire, et ensuite Territoire du Niger.

Et ce ne sera qu’en octobre 1922 qu’il va être érigé en colonie, alors que le 1er Territoire Militaire du Haut Sénégal-Niger  a été érigé en colonie avec celle du Soudan français, ce qu’on appelle aujourd’hui le Mali; le 2ème  territoire de la région de Ouagadougou et Ouahigouya a été érigé en colonie de la Haute-Volta. Le Soudan en 1919, la Haute-Volta en 1920 et le Niger en 1922. Dernière colonie à être érigée, cela veut dire que  le Niger a été  jusqu’alors considéré comme territoire militaire dans les faits, et même pratiquement pendant toute la période coloniale,  car au  lendemain de la seconde guerre mondiale, le territoire   restait  militaire. Et la cohabitation  avec les populations indigènes était perlée  de soubresauts incessants.

Ces soubresauts, qui dénotent l’exaspération  des peuples d’ici et d’ailleurs, vont être alimentés par des mouvements intellectuels comme la négritude et la contestation des tirailleurs sénégalais venant du champ de bataille de la 2ème guerre mondiale. Même s’ils n’ont eu pas l’impact voulu du fait de l’analphabétisme, ils ont tout de même eu  le mérite  de contribuer  à l’éveil des consciences. Puis  il y a eu  un autre fait  catalyseur : la charte de l’Atlantique, issue de la rencontre du  Président Roosevelt et du Premier ministre Churchill, réunis à Tanger au Maroc en août 1941,  qui proclame  le droit de chaque peuple à choisir le type de gouvernement sur lequel il désire vivre, et avec les échos de l’Institut of International Relations (l’Institut des Relations Internationales) qui a eu deux grandes conférences à Hautespring et Montremblant au Canada.

Cet institut américain a recommandé le retrait de toutes les colonies des puissances coloniales pour les confier à un service international qui va les conduire à l’indépendance.  Aussi, le Général De Gaule, pendant la lutte, a réalisé que même si la Charte de l’Atlantique ne s’adressait qu’à l’Allemagne par rapport à l’occupation de la France, cela a eu des échos, parce qu’il n’y a pas de raison que les Français aient le droit de choisir le type de gouvernement sous lesquels ils veulent vivre, et qu’il n’en soit pas ainsi pour les colonies. C’est par rapport à tout cela que le Général de Gaule, sur le conseil de ses alliés et de ses amis, va organiser la conférence de Brazzaville de janvier 1944 qu’on a appelé Conférence française et africaine de Brazzaville, mais à laquelle en réalité aucun Africain n’a participé.

C’est dans ce cadre qu’après la victoire des alliés en 1945, le Général de Gaule a décidé d’instituer une Assemblée Constituante. Avec celle-ci, les colonies devraient avoir des représentants. Il y a eu deux collèges : un pour les Français de statut français, et un deuxième pour les autres, c’est-à-dire les indigènes, et le Niger formait à cette occasion une circonscription électorale unique avec le Soudan français (actuel Mali). Le Niger a été territoire sous diverses formes de 1900 à 1922,  colonie de 1922 à 1946,  et à partir de 1946, dans le cadre de l’Union Française et de la constitution de la 4ème République, il est devenu Territoire d’Outre-mer comme les autres.

Des partis politiques ont été autorisés à voir le jour, et il y en a eu plusieurs. Citons, entre autres, le  Bloc Populaire Nigérien, qui n’a malheureusement pas vu le jour; le Parti Progressiste Nigérien, le PPN (qui a été créé le 12 mai 1946), l’UDN RDA (l’Union Démocratique Nigérien-RDA), le RDA orthodoxe, le PPN RDA nouvelle formule et le PPN-RDA, l’UDN-Sawaba, l’UNIS etc. Ces formations politiques étaient dirigées également par de charismatiques leaders de l’époque: Boubou Hama, Diori Hamani ; Djibo Bakary; Djibrilla  Mamadou Maïga; Issoufou Seydou Djermakoye; Georges Mahaman Condat; Abdoulaye Mamani,  etc.

Djibo Bakary qui était identifié au Sawaba, sera le maire de Niamey, et secrétaire général du Mouvement Socialiste Africain (MSA).

En mars 1957, seront organisées des élections territoriales pour désigner des conseillers territoriaux. La coalition MSA, qui se considère comme un simple parti, l’emporte par 41 sièges contre 19 au PPN-RDA et 0 à l’UNIS. Djibo Bakary crée ainsi, en mai 1957, le 1er Conseil de gouvernement nigérien, composé de 9 membres, qu’il va diriger. L’Assemblée Territoriale est confiée à Georges Mahaman Condat (Africain). La délégation nigérienne, à travers Djibo Bakary et Mamani Abdoulaye, dit ‘’Non, l’indépendance d’abord’’. Et c’est eux qui vont remporter au point où Djibo en a été récompensé, et désigné comme secrétaire général du Parti du Regroupement Africain.

Le Sawaba au pouvoir est piégé par ses responsabilités au niveau africain. Djibo Bakary a gagné la sympathie des autres Africains sur sa position de l’indépendance immédiate. Il ne peut plus reculer. Mais au niveau africain, il était également secrétaire général-adjoint de l’UGETAN (l’Union Générale des Travailleurs de l’Afrique Noire) qui a aussi pris position pour l’indépendance immédiate.

Dans ce débat, c’était tout simplement deux positions: oui pour rester avec la France ; et non pour aller à l’indépendance, donc refuser de rester avec la France.

L’autre particularité du Niger, c’est que le Général De Gaule, dans sa tournée référendaire, n’est même pas venu au Niger. Il est allé en Côte-d’Ivoire, et l’administration française a mis tous les chefs traditionnels avec le RDA pour aller rencontrer le Général De Gaule et faire allégeance.

Djibo Bakary allait accueillir le Général De Gaule à Dakar. Et avec les autres responsables, tels que Senghor, Mamadou Dia, il devrait rencontrer De Gaule le 26 ou le 27 août. Il arrive à Dakar, et tous disparaissent. D’après le PHD Mamoudou Djibo ’’il était le seul à rencontrer le Général De Gaule, et celui-ci a tout fait pour que Djibo accepte de voter ‘’Oui’’, car il ne s’en est pas remis de la surprise qu’il a vécue la veille à Conakry où Sékou Touré a décidé de voter ‘’Non’’. Mais Djibo est resté inflexible sur sa position. A l’aéroport, le Général De Gaule est rentré dans son aéronef, on a même fermé l’avion, et il a demandé d’arrêter. Il a fait appeler Djibo Bakary, et dans l’avion, il dit à Djibo Bakary : ‘’J’insiste, M. le président, il faut que vous fassiez voter ‘’Oui.’’ Si vous le faites, je prends l’engagement de tout faire pour le Niger’’.

Djibo dit : ‘’Depuis 60 ans, pourquoi c’est aujourd’hui que vous envisagez, avec condition, de tout faire pour le Niger? Vraiment je ne peux pas. Et le Général De Gaule a lancé cette phrase qui a toute sa signification : ‘’Que le Niger vote ‘’Oui’’ ou ‘’Non’’, l’Aïr n’ira pas à Moscou’’.

L’Aïr, c’est l’uranium qui était connu depuis, et Moscou dans le contexte de la guerre froide, a toute sa signification. Djibo a défié la France.

Débat référendaire houleux

C’est dans ce contexte que va être engagé le débat référendaire au Niger. Cette campagne référendaire au Niger a été d’une extrême violence. Les populations ont été violentées. Selon plusieurs chroniqueurs de l’époque, l’autorisation  a été donnée aux chefs traditionnels de violenter tout propagandiste du ‘’Non’’. ‘’On vous faisait avaler votre bulletin du ‘’Non’’ publiquement. Les ‘’dogarey’’ vous attrapaient et vous bastonnaient publiquement ; on retirait les champs à vos parents. Et Don Jean Colombany, le nouveau gouverneur, entre le 16 et le 22 septembre, retire au conseil de gouvernement de Djibo Bakary l’essentiel de ses attributions. On a vu des ministres qui ont été arrêtés dans la circulation, sortis manu militari de leurs véhicules qui ont été donnés à des propagandistes du ‘’Oui’’. Des actes ont été pris pour retirer toutes leurs attributions’’.

D’où selon  l’historien Mamoudou Djibo, l’avènement du 1er   coup d’Etat. Le Niger, insiste-il, a été le premier pays en Afrique francophone à connaître un coup d’Etat politique. L’un dans l’autre, la violence a permis de manipuler aisément les résultats du vote, et on a dit que le ‘’Oui’’ l’a emporté historiquement. Mais cela crée une nouvelle situation. Parce que selon la terminologie du PPN RDA, le pays légal qui est incarné par les autorités élues, Djibo Bakary et les autres, ne correspondait plus au pays réel, qui est le vote, même si le vote a été faux.  Parce que le ‘’Oui’’ l’a emporté, Djibo Bakary devrait tirer les conséquences. De ce fait, il a été demandé à Djibo Bakary de démissionner.

Mais la situation du Niger n’est pas pour autant terminée parce qu’il fallait renverser la majorité Sawaba à l’Assemblée Territoriale. ‘’Et là, les gens ont été mis à la manœuvre, avec de grosses enveloppes. Certains ont signé des lettres de démission sous de fallacieux prétextes. Et ce n’est que le 13 novembre 1958 qu’on a pu obtenir le chiffre fatidique de 33 conseillers territoriaux démissionnaires. Il a été transmis à Paris, et le 14 novembre, un conseil des ministres a été convoqué spécialement pour le Niger, et de nouvelles élections territoriales ont été programmées pour le 14 décembre 1958. Ces élections ont été organisées dans les mêmes conditions, sinon pire, que celles du référendum parce qu’autour du RDA, on a mis des organisations fictives pour créer une organisation qu’on a appelé l’Union pour la Communauté Franco Africaine (UCFA) qui va aller en compétition avec ce qui restait du Sawaba. Les résultats ont été proclamés avec une majorité de 49 élus pour l’UCFA, contre 11 pour le Sawaba. Et le 17 décembre, l’assemblée a été convoquée à 17 heures’’.

La nouvelle assemblée élit Boubou Hama comme président de l’Assemblée Nationale, et Diori Hamani comme président du Conseil. Le 18 décembre, le Niger a décidé d’adhérer à la communauté sous la forme d’Etat, et l’Etat du Niger a été proclamé République. Donc, aussi bien l’Etat que la République ne sont pas nés suivant un processus endogène. La nouvelle République va mettre en place ses institutions, va se doter d’une constitution, le 12 mars  1959, dans le cadre de la communauté.

Les choses vont évoluer dans ce cadre d’indépendance, mais avec quelques couacs. C’est qu’au cours d’une réunion du Conseil de l’Entente à Abidjan en juin 1960, Diori Hamani, qui était le seul soutien de Houphouet Boigny, a eu l’intention de se démarquer  des positions de ce dernier. Les jeunes étaient contenus jusque-là par un cacique du parti, Diambala Yansambou Maïga. Sur ce, Diori,  sentant que sa base allait le lâcher, a décidé lui aussi de demander l’indépendance, mais de manière différente que la fédération du Mali.

 

L’indépendance et après

Paradoxe. Ces populations n’avaient pas une idée claire de l’indépendance. D’autant plus que le  texte de la proclamation de l’indépendance était lu  en français  par  Diori Hamani. En 1960, le Niger avait 4% de taux d’alphabétisation. Combien de citoyens pouvaient comprendre ce message? En réalité, la proclamation de l’indépendance n’a pas pénétré les populations. Celles–ci n’ont rien compris. Autres défis?

L’indépendance acquise  ce 3 Aout 1960, il faut se mettre au pas des Nations. Trop de lacunes subsistent. Par exemple, notre pays est sans nationalité. Elle ne fut adaptée qu’en juin 1961. Le Niger n’avait pas d’hymne national ; on a fêté l’indépendance avec la Marseillaise. Notre hymne ne fut  été adopté qu’en juillet 1961. C’est le 1er août qu’un décret a créé l’armée nationale du Niger. Ce qui veut dire que ce sont les troupes françaises qui ont rendu les honneurs ‘’deux jours après pour célébrer l’indépendance’’. Le drapeau, c’est celui de la communauté qui a été adopté en novembre 1959. Et quand on regarde aujourd’hui les drapeaux de l’ensemble de ces pays anciennement colonisés par la France, selon Mamoudou Djibo, c’est le tricolore.

’’Certains l’ont fait horizontal, d’autres obliques. La devise aussi, chacun a pris au moins un mot de la devise française pour compléter’’. Le Niger est allé à l’indépendance sans Constitution parce que celle qui a été adoptée le 12 mars 1959, c’est celle en vigueur à l’intérieur de la communauté. Ce n’est que le 8 novembre 1960 que le Niger  se dotera d’une Constitution.

Aujourd’hui, 55 ans  après, que faut-il retenir de nos échecs  et de nos  victoires ? A chacun de cogiter dans le sens de trouver des solutions pour un Niger démocratique, solidaire et fraternel, qui gagne en  Afrique et dans le monde. Aux responsables publics  d’éclairer davantage le peuple, et aux citoyens de retrousser les manches, de hâter le pas pour la construction nationale en restant unis toujours et en évitant  les vaines  querelles, comme le dit notre Hymne national.

Omar Ali(onep)