Cinema : “La femme du fossoyeur”, de Khadar Ayderus Ahmed long-métrage, 2021, Finlande : Leçons d’amour et d’humanité

Culture
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The Gravedigger’s Wife (La femme du fossoyeur) de Khadar Ayderus AHMED, drame, 82 mn, Finlande/Allemagne/France/Somalie), est sorti le 12 novembre 2021 en Finlande, pays d’adoption du réalisateur. Ce film a raflé l’Etalon d’or de Yennenga, le Prix Paulin Vieyra de la FACC (Fédération Africaine de la Critique Cinématographique), le prix de la meilleure musique, lors du FESPACO qui s’est déroulé du 16 au 23 octobre 2021, dans la capitale burkinabé. Disons-le tout de go, ce long-métrage dans lequel le réalisateur dépeint des personnages imbus d’humanité, d’amour et de compassion, vaut d’être vu.

Au lieu d’une issue semblable à celle habituelle des films à l’eau de rose, où la joie, les retrouvailles viennent après les épreuves, c’est plutôt sur un “cliffhanger” que débouche La femme du fossoyeur, avec une incertitude sur le sort de Guled (Omar Abdi) et de sa mission. Il s’est acharné à trouver les moyens pour les soins dont son épouse Nasra (Yasmin Warsame) menacée par une grave maladie rénale, a besoin. Comme s’il veut faire croire à une suite de l’histoire, le réalisateur laisse ainsi le spectateur en proie à un sentiment confus qui tranche avec les douces sensations provoquées par le rythme, l’harmonie et les mélodies de la composition musicale d’André Matthias, accompagnant crescendo la fin de ce long-métrage.

La trame de La femme du fossoyeur est nouée autour de la vie du petit peuple du faubourg de Djibouti où vivent le couple amoureux Guled-Nasra et leur fils, Mahad, dont l’équilibre est bouleversé par la maladie et la pauvreté. Une fiction qui rappelle, à bien des égards, Félicité d’Alain Gomis, Étalon d’or de Yennenga 2017, dans lequel une mère célibataire est dans une quête désespérée, à travers Kinshasa, pour trouver les moyens de soigner son fils victime d’un accident. Mais c’est un tout autre décor que l’on retrouve dans La femme du fossoyeur, ce premier long-métrage de Khadar Ahmed. Grâce d’abord à un méticuleux travail scénaristique, le réalisateur sert une œuvre de bonne facture esthétique qui fait vivre, avec réalisme, une émouvante histoire. Sa caméra scrute souvent des paysages comme dans un documentaire sur l’austérité de l’environnement dans la corne de l’Afrique, le cadre géographique de l’histoire racontée.

Le faubourg de Djibouti est présenté également. C’est là où vivent les protagonistes du film que l’on suit au plus près dans leur quotidien, jusque dans leur intimité. Ce qui dénote de l’intention du réalisateur de montrer le dénuement extrême du couple Guled-Nasra, mais aussi leur volonté aux contours d’un sacrifice assumé, de vivre leur amour envers et contre tout préjugé socio-culturel. Quitte à abandonner leurs familles respectives en Somalie, à être bannis, et pour Guled, à devenir fossoyeur pour subvenir aux besoins des siens. Les deux conjoints s’en accommodent, déterminés à construire leur vie, nourrissant de projets pour eux, tenant à éduquer Mahad, leur seul enfant. Mais, tout bascule lorsque le diagnostic médical conclut que pour être sauvée de sa grave maladie de rein, Nasra a besoin en urgence d’une intervention chirurgicale dont le coût financier n’est pas à la portée du couple.

Humains, dans la joie et dans la douleur

Ce film montre la dure réalité à laquelle les petites gens sont confrontées et leurs efforts pour conquérir un peu de joie, malgré leur dénuement. Voilà le tableau que dresse Khadar Ahmed dans ce long-métrage. Nasra souffre sous le regard impuissant de Guled. Elle vit – comme bon nombre de populations d’Afrique – l’amère expérience du problème d’accès aux soins de qualité, nécessitant des moyens conséquents. Le réalisateur le montre au spectateur qui voit et entend Nasra gémir de douleur. Ce mannequin longiligne livre un impeccable jeu d’acteur très crédible. Abordant aussi la question du chômage, le réalisateur semble dénuder la précarité : même les fossoyeurs “se tournent les pouces”, comme on le voit dans cette scène teintée d’humour noir lorsque parmi ces derniers, désœuvrés et guettant devant l’hôpital l’arrivée d’une quelconque ambulance, Hassan personnage comique, se lamente : “personne ne meurt ici, je vais me tirer“.

Mais à travers une sorte de dualisme, on perçoit aussi la résilience, la résistance des personnages : Guled, Nasra et leur fils dont le courage est magnifié, face aux multiples adversités, ont su se dresser. Malgré la maladie qui la ronge, Nasra, quant à elle, a la volonté d’espérer et la force d’encourager son époux : “Il faut que nous soyons plus forts“, lui susurre-t-elle. Guled lutte intérieurement, chassant les idées négatives qui défilent dans sa tête. En désespoir de cause, il se lance dans un périlleux voyage en quête d’aide pour sauver sa femme.

Par leur attitude, les personnages de ce drame montrent que le bonheur se construit progressivement, et que chaque minute de la vie compte. Ils font ainsi penser à cette parole d’Omar Khayyâm : “Sois heureux un instant ; cet instant c’est ta vie !“. Dans un moment de répit, grâce à un plan amusant et génial de Nasra, le couple s’invite à une fête et en profite bien pour s’éloigner momentanément de ses peines existentielles.

Le réalisateur joue sur des instants de détente mondaine tout au long du film, agrémentant ainsi la narration.Il rompt de temps en temps avec le principal sujet du film. Il amène à suivre Nasra et une de ses amies, évoquant avec humour leurs relations conflictuelles avec leurs belles mères. Il s’attarde sur les espiègleries des enfants dont les simulations de combats font penser à la théorie du jeu et de la construction sociale de la réalité…

Mais on finit toujours par revenir à la réalité des choses : l’humanité, la solidarité, l’amour qu’incarnent les personnages de ce film dans lequel foisonnent tant de leçons de vie. Les fossoyeurs dont la mélopée humanise davantage le travail qui est tout de même nécessaire à la société ; la solidarité qu’ils manifestent à travers une maigre collecte pour aider Guled, en fournit la preuve. Il y a le geste plein d’humanité d’une femme : la Docteure Yahya (Fardouza Moussa Egueh). L’amour à toute épreuve, c’est ce qu’illustre The Gravedigger’sWife (La femme du fossoyeur) dont le titre original est Guled&Nasra. À ce propos, évoquons pertinemment ces vers de Victor Hugo dans “Les Contemplations” : “L’amour seul reste. O noble femme, Si tu veux dans ce vil séjour, Garder ta foi, garder ton âme, Garder ton Dieu, garde l’amour !“

La femme du fossoyeur a aussi la particularité d’avoir pour auteur et principaux acteurs des personnes de la diaspora. En effet, depuis l’âge de 16 ans, le réalisateur Khadar Ahmed a quitté, avec sa famille, la Somalie pour se réfugier à Helsinki, en Finlande. Ahmed Abdi, qui interprète Guled, est Finlandais d’origine somalienne. Yasmin Warsame (mannequin de profession) qui interprète Nasra, est Somalienne, vivant avec sa famille au Canada depuis l’âge de 15 ans. Comme personnages de La Femme du Fossoyeur, ils sont aussi en posture d’exil et/ou résistance dans ce faubourg de Djibouti.

Présenté comme un autodidacte dont la consécration au FESPACO avec ce premier long métrage habite toujours les esprits, Khadar Ahmed n’a cependant pas brulé les étapes. Il y a, en revanche, une sorte de gradation dans sa carrière. Car en 2008, il a écrit le scénario du court-métrage Citizens dont il a été l’assistant-réalisateur. Ensuite en 2014, il a réalisé son premier court-métrage Me eivietetäjoulua, acclamé par la critique, avant de sortir coup sur coup : Yövaras (The Night Thief) en 2017 et The Killing of Cahceravga en 2018. Avec La femme du fossoyeur, le cinéaste de double nationalité somalienne et djiboutienne, a réussi à dépeindre des Africains tendres, avec beaucoup de compassion, pleins d’amour et à envoyer, depuis la Finlande, un vivifiant signal au septième art africain.

  Souley MOUTARI(onep)