Au sud-ouest du village de Kassama, une retenue d’eau s’étend à perte de vue. Cette ressource en eau appelée barrage de Kassama sert des milliers d’âmes aussi bien de cette bourgade que des villages environnants. Elle s’étend sur 110 ha et constitue de ce fait l’une des plus importantes ressources en eau de cette contrée du nord-est de la ville Zinder. Empoissonné en décembre 2024 par le Projet de Gestion Intégrée des Paysages (PGIP), le barrage répond à une multitude de besoins des populations. Trois espèces d’alevins ont été introduites dans la mare de Kassama. Il s’agit, entre autres, de l’oreochromis, le lates et le clarias. Le choix de ces espèces a été entériné par les populations bénéficiaires.

Outre la pêche qui se pratique le long de cette marre permanente, il y a aussi les activités maraîchères, l’approvisionnement en eau du périmètre rizicole de Kassama, l’abreuvage des animaux dont l’importance n’est plus à démontrer dans une zone à vocation pastorale par excellence, l’approvisionnement en eau pour les ménages des différents villages tant la problématique de l’accès en eau potable est une réalité tangible. Le problème d’accès à l’eau potable est d’ailleurs perceptible à travers la navette des charrettes bovines sur le barrage à longueur de journée. Pour la corvée d’eau, les membres de chaque famille sont mobilisés : jeunes filles, garçons, femmes et hommes défilent sur cette retenue d’eau pour s’approvisionner à travers les différentes voies d’accès qui mènent au barrage.
Là un groupe de femmes et de jeunes filles assises à quelques mètres de la lisière du barrage: certaines faisant de la lessive, tandis que d’autres lavent des ustensiles de cuisine dans une ambiance marquée par des cris stridents et des conversations à messe basse pour ne pas se faire entendre par les visiteurs du jour. Comme dans presque toutes les campagnes et villages du Niger, ce lieu est une sorte d’arbre à palabre où se partagent les informations de l’actualité brûlante du village de Kassama et alentours. Cette infrastructure est un point de rencontre stratégique pour les femmes et les jeunes filles pour prendre le pouls de l’actualité. Dans les conversations, elles parlent de tout et de rien. Les figures de style sont beaucoup utilisées pour éviter que tout le monde comprenne ou perce le sens de l’objet de la conversation.

Un peu plus loin, l’on aperçoit une file de charrettes bovines conduites par des jeunes adolescents. Sur certaines charrettes, des bidons vides de 25 L sont méticuleusement rangés, tandis que sur d’autres on observe un ou deux tonneaux de 200 L. A l’extrême gauche du barrage, un troupeau de vaches et de moutons s’abreuve tranquillement. Si certaines vaches s’arrêtent à l’entrée du barrage pour s’alimenter, d’autres y entrent en profondeur avant de s’abreuver sous l’œil vigilant du berger dans la posture qu’on lui connaît: les deux pieds croisés et muni d’un long bâton pour corriger d’éventuelles bêtes récalcitrantes. A droite du barrage, on aperçoit quelques producteurs maraîchers affairés dans l’entretien ou la récolte des cultures en l’occurrence la laitue, la tomate, l’aubergine, l’oignon, la pomme de terre, la pastèque, le melon, le poivron, le maïs, etc.
Sous un arbre dont la fraîcheur de l’ombre n’incite guère un visiteur à continuer son chemin sans se reposer et entouré de planches de tomate et de poivron qui viennent d’être arrosées, deux jeunes garçons déjeunent. L’air euphorique, ils savourent avec délectation, rient et murmurent autour de l’assiette contenant de la pâte de sorgho à la sauce gombo. Le soleil tente de sortir ses rayons piquants, mais ceux-ci n’arrivent point en cette période de froid. Au milieu de cette retenue d’eau, on observe quelques pêcheurs accrochés à une grosse calebasse flottante légèrement ouverte qu’on appelle « Gora ». Ce sont des pêcheurs issus des villages environnants de Kassama et de la commune rurale de Guidimouni. Ils s’adonnent à un avant-goût de la pêche ce dimanche 21 décembre 2025 en attendant l’ouverture officielle de l’activité prévue le lendemain. Les premiers pêcheurs arrivés sur les rivages du barrage après quelques heures de pêche, exposent aux visiteurs du jour leur moisson. Les espèces de poisson sont tombées dans les filets des pêcheurs pétris d’expérience sont principalement des carpes et des silures. « Les alevins introduits dans cette mare permanente sont devenus grands et par conséquent autorisés à la pêche », confie Gambo Maazou, le président de l’association des pêcheurs, visiblement pressé de voir le lancement officiel de la pêche, une activité, un métier qu’il exerce, depuis belle lurette.

« La pêche est une activité rentable. Elle nourrit son homme parce que je l’exerce depuis treize ans, si ma mémoire est bonne. Nous n’avons pas d’autres activités que la pêche, l’agriculture et l’élevage. Les clients viennent parfois au bord du barrage pour attendre le retour des pêcheurs. Ils achètent nos prises sur place pour aller revendre à Zinder », relate le patron des pêcheurs. Au bord de la mare de Kassama, les pêcheurs ont une formule réservée aux seuls et uniques initiés avant de débuter la pêche. « Cette formule sacrée ne se partage pas et ce n’est pas le détour d’un journaliste qui pourrait m’amener à lâcher le ‘’gros morceau’’ », renchérit M. Gambo Maazou dans une envolée lyrique. Même son de cloche chez Ibra Madagi qui vient de la commune rurale de Guidimouni. « Je suis venu pour pêcher ici à la faveur de l’ouverture officielle des activités de pêche. De ce métier, j’arrive à subvenir aux besoins de ma famille. A chaque fois que je vais à la pêche, la moisson obtenue est divisée en deux : une partie pour la famille et l’autre destinée à la vente. J’ai deux femmes et 13 enfants »; nous confie M. Ibra d’un air loquace.
A quelques encablures du barrage de Kassama, des pêcheurs s’affairent à démêler soigneusement leur matériel de pêche. Ce matériel est composé principalement du « Gora » flottant, des filets autorisés par le service compétent de l’environnement, car il faudrait s’assurer que même lorsque les alevins entrent dans le filet, ceux-ci pourraient s’en échapper sans coup férir. Comme toute activité, la pêche est régie par une loi qui clarifie les conditions dans lesquelles l’activité se déroule. Les droits et les devoirs de chaque acteur sont bien balisés dans le texte régissant la pêche au Niger. Le lieutenant Aboubacar Alio Dan-lady du service des Eaux et Forêts explique que tout citoyen nigérien a le droit de pêcher au barrage de Kassama sous condition d’être muni d’un permis de pêche. Un montant forfaitaire annuel de 10 000 FCFA est payé par chaque pêcheur pour être autorisé. Mieux, le pêcheur est tenu de respecter scrupuleusement les règles en la matière.
Le barrage : un endroit bien protégé
Au regard de la multitude de services rendus par le barrage de Kassama, il fait l’objet de protection accrue par le service communal de l’environnement. Le lieutenant Dan-lady, chef service communal de l’environnement nous fournit volontiers des explications détaillées sur cette ressource en eau. Selon lui, le barrage de Kassama a été empoisonné par le Projet de gestion intégrée des paysages (PGIP). La mare de Kassama connait aujourd’hui une exploitation sans précédent. Elle est utilisée pour irriguer non seulement le périmètre rizicole, le site maraîcher, mais aussi pour la consommation des ménages issus de plusieurs villages, à l’abreuvage des animaux. Le lieutenant Dan-lady évoque en moyenne, environ 5 000 bêtes, toutes espèces confondues qui s’abreuvent au barrage de Kassama. Ce qui n’est pas sans conséquences sur la gestion durable de cette ressource en eau. Le service de l’environnement s’inquiète déjà par rapport à l’ensablement lié aux eaux de ruissellement, les vents et tempêtes violents qui déversent du sable, ainsi que les activités d’irrigation telles que la production rizicole, le maraîchage, sans oublier l’affluence des charretiers et les troupeaux. Tous ces facteurs combinés pourraient conduire, si rien n’est fait, à l’assèchement de cet important réservoir d’eau. C’est pourquoi, le lieutenant Dan-Lady propose une piste de solution qui consiste au traitement des collines environnantes et ravins pour réduire l’ensablement à défaut de le stopper à travers des seuils d’épandage, des tranchées ou des récupérations de terres à travers la construction de demi-lunes. Ce travail technique, estime le lieutenant Dan-Lady, pourrait, de façon substantielle, endiguer le ruissellement des eaux qui se déversent dans le barrage de Kassama et conséquemment réduire son ensablement.
La corvée d’eau : une réalité à Kassama
Le village de Kassama et ses alentours continuent de vivre dans leur chair le problème d’accès à l’eau potable. Un problème qui se manifeste par une corvée d’eau au bord du barrage. Il ne se passe pas une dizaine de minutes sans voir une cohorte de charrettes débarquer sur le barrage pour se procurer de l’eau dont la potabilité n’est pas garantie. Ce liquide précieux est consommé par les ménages après les méthodes traditionnelles de filtrage telles que la décantation, la solution au moyen d’un produit traitant rapidement l’eau de la mare, etc. Accostés au rivage du barrage, Issoufou et Bilya s’apprêtent à regagner leur bourgade de Zanguiri, située à 3 km de Kassama, après avoir rempli d’eau une dizaine de bidons de 25 litres. Les deux frères fréquentent l’école, l’un en classe de CM2 et l’autre au CP. Les deux visages juvéniles aident leurs parents ce jour correspondant au dernier jour de week-end et qui annonce le début de la semaine. « Nous sommes venus prendre de l’eau pour nos parents. Les jours ouvrables, on part à l’école et c’est le papa qui assure la corvée de l’eau. Il n’y a pas de forage dans notre village, les habitants viennent au barrage de Kassama pour s’approvisionner. Si l’Etat peut nous construire un forage, ça serait la fin du calvaire pour nous et nos parents », témoigne Issoufou, tenant rigoureusement la corde accrochée à la tête des deux taureaux à attelage. Cette corvée d’eau à laquelle les jeunes garçons et filles de cette zone sont confrontés impacte hélas, négativement, leurs performances scolaires car, au lieu de se reposer et réviser leurs leçons le week-end, ces jeunes écoliers sont mis à contribution pour la corvée d’eau.
Un débarcadère dysfonctionnel
Un débarcadère est un local où se trouve stocké un équipement complet de matériel de pêche et de conservation. Ce site combien important pour la filière pêche dans cette localité a été réalisé en 2016 par le Programme de Développement Durable du Bassin du Lac Tchad au profit des producteurs exploitants de la mare de Kassama à travers un financement de la coopération CBLT et la Banque Africaine de Développement. La construction de ce débarcadère vise essentiellement à répondre à l’une des multiples fonctions du barrage de Kassama, celle de créer les conditions optimales au développement de la filière pêche.

Hélas, ce débarcadère se trouve aujourd’hui dans un état piteux. Carrément abandonné et laissé à la merci des insectes, oiseaux sauvages, fourmis et au vol systématique des panneaux solaires censés produire de l’électricité pour faciliter la conservation du poisson, ce débarcadère, qui jadis faisait la fierté des acteurs de la filière pêche de cette localité, n’est que l’ombre de lui-même. Plus rien n’est fonctionnel. Le bureau du président des pêcheurs poussiéreux, la chambre froide de conservation du poisson n’est que de la ferraille, la caisse de transport des alevins vétuste, le groupe électrogène non fonctionnel et couvert de toiles d’araignée, les engins de pêche en état de délabrement avancé, l’espace d’écaillage du poisson ressemble à un site de récupération de terres dégradées avec la régénération des herbacées graminées et autres herbes attirant les animaux.
Face à la situation peu reluisante de ce débarcadère, le lieutenant Dan-Lady lance un cri de cœur à l’Etat et aux partenaires financiers pour la remise en état de cet outil, éminemment stratégique pour les acteurs de la pêche.
Hassane Daouda, Envoyé Spécial
