Farmo M.
Au cœur du Sahel, à cheval sur le Liptako Gourma, trois pays vont au pas, au-devant du destin. Le 16 septembre 2023, à Bamako, le Burkina Faso, le Mali et le Niger signent un accord de défense mutuelle : la Charte du Liptako Gourma. Le 6 juillet 2024, le Traité instituant la Confédération est signé à Niamey, par les Chefs d’Etat des trois pays : le Capitaine Ibrahim Traoré, le Colonel Assimi Goïta et le Général de Brigade Abdourahamane Tiani.
Dans un environnement hostile marqué par le terrorisme, les velléités de reconquête coloniale et par les visées de l’impérialisme prédateur, trois pays de l’Afrique de l’Ouest, guidés par le bon sens et la nécessité, acceptent de s’associer pour défendre l’intégrité de leurs territoires, pour protéger la vie et les biens de leurs ressortissants, mais aussi pour déléguer certaines de leurs compétences à des organes communs chargés de coordonner leurs politiques dans les domaines de la sécurité, de la défense, de l’économie, de la diplomatie et de la culture.
Ainsi est née l’AES, unique confédération du 21ème siècle, sur une superficie d’environ deux millions huit cents mille kilomètres carrés, habités par soixante-quinze millions d’âmes, et dont le sous-sol regorge d’immenses ressources minérales, énergétiques et hydriques, toutes choses pour exciter les convoitises extérieures et pour allécher les traîtrises intérieures.
Spectateur d’un monde mis sens dessus-dessous par les secousses des forces anciennes et nouvelles qui s’entrechoquent, par la véhémence des despotismes qui s’achèvent et le fracas des puissances qui s’effondrent, considérant qu’au sein du chaos, un ordre nouveau est en gestation, il me semble légitime de scruter l’avenir. Or, l’AES incarne l’avenir.
Je me penche sur l’AES, sur son importance symbolique, idéologique, politique, qui ne peut être entièrement saisie que si nous la situons dans l’histoire générale de l’Afrique et du monde Noir. L’AES est la résultante d’un mouvement qui vient du fond des âges. Elle tient de la première révolte d’esclaves noirs, celle des Zenj, au Moyen-âge, de 869 à 883, en Irak, dans la région de Bassorah.
Elle tient des révoltes des temps modernes et contemporains :
– Celles de New York en 1712 et 1741 ;
– Celle de la Guyane néerlandaise (Suriname), en 1763 avec comme leader Koffi, Akan du Ghana ;
– Celle de Stono, en Virginie, menée par les Kongo, en 1739 ;
– Celle de la Nouvelle-Orléans, au Mississipi, conduite par les Créoles en 1811 ;
– Celle de la Virginie conduite par Nat Turner en 1831 ;
– Celles de Salvador de Bahia, au Brésil, menées par les Haoussa en 1807 et par les Yorouba en 1835 ;
– Celles de la Martinique, de la Guyane, de la Jamaïque, de la Guadeloupe et de Sainte-Lucie, entre 1790 et 1831.
Elle a des points communs avec la cérémonie révolutionnaire de Bois Caïman organisée en 1791 par le prêtre vaudou Boukman, et la mambo Fathiman, avec la guerre d’Indépendance de Saint-Domingue menée par Toussaint Louverture, avec la proclamation de la première République noire par Jean-Jacques Dessalines.
Je considère l’AES comme le point de convergence de tout ce qui a été entrepris et réalisé, de tout ce qui a réussi ou échoué en Afrique Noire et dans la Diaspora, à propos de l’émancipation, de la dignité et de la liberté de l’homme noir, à propos de la solidarité, de l’unité, et de l’indépendance des peuples noirs, sur les plans culturel, idéologique et politique.
Elle est à ce titre héritière du Panégrisme, du Panafricanisme, de l’Afrocentricité, de la Négritude, et de la Tigritude si souvent opposées. La Négritude est pour la Tigritude ce que la théorie est pour la pratique. La Tigritude est l’expression concrète de la Négritude, la Négritude est l’expression théorique de la Tigritude.
Des hommes venus d’horizons divers, appartenant à des continents différents ont travaillé à son avènement, à leur insu : Marcus Garvey en Jamaïque, Edward Wilmot Blyden Américano-Libérien, William Edward Burghardt Du Bois, aux Etats-Unis, Anténor Firmin à Haïti, Sylvester Williams à Trinidad, Kwame Nkrumah, au Ghana, Sékou Touré en Guinée, Modibo Keita au Mali, Djibo Bakary au Niger, Thomas Sankara au Burkina Faso, Cheikh Anta Diop au Sénégal, Ruben Um Nyobé au Cameroun, Patrice Lumumba au Congo, Barthélémy Boganda en Centrafrique, Nelson et Winnie Mandela en Afrique du Sud, Julius Nyerere en Tanzanie, Jomo Kenyatta au Kenya.
Héritière des influences diasporiques et continentales, façonnée par les idéologies provenant des mêmes horizons, l’AES n’essaime pas seulement aux niveaux local, régional et continental, elle est universaliste. L’AES est aussi héritière des échecs des expériences confédérales et fédérales africaines : Fédération du Mali (1959-1960) initiée avec quatre membres (Sénégal, Soudan, Haute-Volta et Dahomey). L’Union des Etats Africains (UEA), Ghana, Guinée, Mali (1958-1962). L’Union des Républiques d’Afrique Centrale (URAC), d’abord à quatre : Congo, Gabon, Centrafrique et Tchad, puis à trois avec le retrait du Gabon (1960). Plutôt qu’un handicap et un motif de découragement, les échecs cités doivent constituer pour l’AES un capital d’expériences dont il faut tirer des leçons : identifier les obstacles, comprendre les raisons de l’échec, afin de les surmonter, et d’assurer le succès.
Forme la plus achevée du panafricanisme, de nos jours, elle est la seule union d’Etats qui, dans un même élan libérateur prend en charge la question de l’être et du devenir de l’homme noir, annihile les séquelles de l’esclavage et des traites négrières, rend caducs le racisme et le colonialisme, s’élève avec détermination contre l’impérialisme, pour œuvrer à la dignité de l’homme noir, à l’indépendance de nos peuples et à la souveraineté de nos Etats.
De surcroit – et c’est en cela que l’AES passe aux yeux de l’Occident impérialiste en général, et à ceux de la France en particulier, comme l’ennemie à abattre – les pays de la Confédération contrôlent désormais leurs ressources. Or, ces ressources consistent en matières premières critiques et/ou stratégiques utilisées dans la technologie de pointe, dans l’aéronautique, l’aérospatiale, la Défense, la santé, etc. Elles sont indispensables et irremplaçables pour les transitions énergétiques et numériques et donc pour l’économie et l’industrie des pays occidentaux. L’or du Burkina Faso et du Mali, l’uranium du Niger, appartiennent à cette catégorie de ressources. L’or (valeur refuge, constituant des réserves des Banques centrales, moyen d’investissements financiers, utilisé dans la technologie et dans l’industrie) et l’uranium (pour la production d’électricité à grande échelle sans carbone, et son usage militaire), jouent un rôle important dans l’économie mondiale. La nationalisation des mines d’or au Burkina Faso et au Mali et d’uranium au Niger porte un coup à l’économie et à l’industrie de nombre de pays demandeurs, à la souveraineté énergétique et à la sécurité nationale d’autres pays, notamment la France. Elle a des répercussions sur l’économie mondiale.
Outre l’or et l’uranium, le sous-sol de l’AES, surtout dans la région du Liptako Gourma regorge d’autres matières premières critiques et stratégiques : lithium, phosphate, cuivre, zinc, manganèse, argent, silicium, rhénium, cobalt et terres rares. La reprise en main du secteur minier dans les pays de la Confédération, par la nationalisation, par la révision des codes miniers remet en cause et bouleverse l’ordre économique jusqu’ici scandaleusement favorable à l’Occident. Nos pays deviennent maîtres chez eux et possesseurs de leurs ressources. Les contrats léonins en faveur des pays demandeurs sont abolis, leur dépendance augmente. Les revenus de nos États augmentent, leur souveraineté s’accroît. La plus grande hantise de l’Occident est de voir le cas de l’AES faire école en Afrique.
Au demeurant, l’AES n’est pas seulement au centre du Sahel, elle est aussi au centre de l’économie mondiale.
Ce qui se joue dans l’espace AES, entre l’aridité du Sahara et l’austérité du Sahel qui ont sans doute forgé le caractère trempé des hommes, dans ces savanes qui ont produit des civilisations et des empires millénaires, c’est l’avenir de l’Afrique, c’est la dignité de l’homme noir.
C’est pourquoi, nous devons garder le cap, malgré l’adversité, malgré le terrorisme, malgré les obstacles mis au travers de notre chemin par les ennemis de l’extérieur et ceux de l’intérieur. Notre plus grande arme dans cette lutte est la prise de conscience historique de notre rôle. Si ce rôle concerne particulièrement l’AES, il interpelle tous les Africains et tous leurs descendants, en général.
L’histoire du Panégrisme, du Panafricanisme et de la Négritude montre que les Afro descendants ont, les premiers, jeté le pont entre la Diaspora et l’Afrique. Le temps est venu pour l’Afrique d’établir une connexion stable entre elle et sa Diaspora.
A cette fin, l’AES aura accompli un pas symbolique, mais déterminant vers sa Diaspora, en accordant la citoyenneté d’honneur à tout afro descendant d’Amérique, des Antilles, des Caraïbes, du Maghreb et du Machrek qui se sent concerné, et qui en aura fait la demande.
Farmo M.
