Malgré les difficultés du secteur, des pêcheurs s’activent sur le fleuve
Autrefois réputé pour l’abondance de ses ressources halieutiques, le barrage de Téra connaît aujourd’hui une baisse progressive de sa production. Ensablement, manque de suivi, pression de la pêche et dégradation de l’environnement fragilisent un secteur qui faisait pourtant vivre des familles. Malgré ces difficultés, le centre de pêche de Téra continue d’assurer l’organisation de la filière, de réglementer la commercialisation du poisson et de soutenir les pêcheurs.
Situé à proximité du barrage de Téra, le centre de pêche constitue aujourd’hui le principal organe de régulation du secteur halieutique dans la commune. À sa tête se trouve M. Boubacar Soumana, responsable du centre, qui totalise plus de vingt-cinq années d’expérience dans le secteur de la pêche. Chaque jour, les pêcheurs y acheminent leurs captures. Les espèces les plus fréquemment débarquées sont la carpe, le silure et capitaine, dont l’abondance varie selon les saisons.

À leur arrivée, toutes les prises sont systématiquement pesées, puis enregistrées. Muni d’un cahier et d’un stylo, le responsable du centre, M. Boubacar Soumana, note avec précision le nom du pêcheur ainsi que le nombre de kilogrammes de poisson pêchés. Le centre veille scrupuleusement au respect des prix fixés pour la commercialisation. Le kilogramme de poisson est vendu au prix unique de 1 000 FCFA aux revendeuses, lesquelles sont tenues de le revendre à 1 250 FCFA sur les marchés de la ville.
En contrepartie des services rendus, le centre prélève une contribution de 10 FCFA par kilogramme auprès des pêcheurs. « Toute personne qui ne respecte pas ces dispositions s’expose à des sanctions », prévient M. Boubacar Soumana. Chaque jour, le centre approvisionne une dizaine de femmes revendeuses de poisson qui alimentent les marchés de Téra. Il accueille également une vingtaine de clients réguliers venus acheter du poisson pour la consommation familiale. « Certains clients achètent entre deux et cinq kilogrammes, tandis que d’autres repartent avec dix kilogrammes pour la consommation », explique le responsable.
Un projet qui a structuré la pêche à Téra
Selon M. Boubacar Soumana, le centre de pêche est né grâce au projet ADF, mis en œuvre en 2000 afin de mieux organiser le secteur halieutique à Téra. Ce projet offrait aux jeunes désireux de devenir pêcheurs, un accompagnement complet comprenant une formation de quatre mois sur les techniques modernes de pêche, ainsi qu’un prêt de 200 000 FCFA destiné à l’achat du matériel de travail. Le remboursement s’effectuait par mensualités de
10 775 FCFA jusqu’au remboursement intégral du prêt. Les sommes récupérées permettaient ensuite de financer de nouveaux bénéficiaires selon un système rotatif. Avant d’autoriser l’exploitation du barrage, le projet avait procédé à son empoissonnement, puis assuré un suivi du développement des espèces. Pour M. Boubacar Soumana, cette initiative avait permis d’organiser efficacement le secteur avant de prendre fin. « C’était un projet bien structuré. Malheureusement, il est arrivé à son terme et a fermé ses portes », a-t-il souligné.
Après son départ, plusieurs projets de courte durée se sont succédé sans produire les mêmes résultats. Le responsable cite un projet local qui avait distribué une trentaine de pirogues aux pêcheurs avant de disparaître quelques mois plus tard. Depuis, le centre de pêche fonctionne sous la supervision des services des Eaux et Forêts.
Une organisation rigoureuse pour préserver les ressources halieutiques
À Téra, exercer le métier de pêcheur ne s’improvise pas. Toute personne souhaitant intégrer la profession doit d’abord se présenter au centre de pêche, où les 45 membres de l’organisation se réunissent afin d’examiner sa demande. Au cours de cette rencontre, le nouveau candidat est informé des règles qui encadrent l’activité et des engagements qu’il devra respecter. Les équipements de travail, notamment la pirogue et les filets, restent entièrement à la charge du pêcheur. En revanche, chaque professionnel doit s’acquitter d’une taxe annuelle de 10 000 FCFA, qui lui donne le droit d’exercer légalement son activité sur le barrage.
Selon M. Boubacar Soumana, cette contribution est reversée aux services des Eaux et Forêts. Les ressources collectées servent notamment à acheter des alevins destinés au repeuplement du barrage. Après chaque opération d’empoissonnement, la pêche est suspendue pendant une période pouvant aller de trois à six mois afin de permettre aux poissons de se reproduire et de grandir. Le responsable souligne également que des réunions de sensibilisation sont régulièrement organisées à l’intention des pêcheurs. Elles portent sur les bonnes pratiques de pêche, la préservation des ressources halieutiques et le respect de la réglementation. Tout contrevenant s’expose à des sanctions pouvant aller jusqu’à sa dénonciation aux services compétents.

Au-delà de la commercialisation du poisson, le centre de pêche joue un rôle essentiel dans la collecte des statistiques de production. À la fin de chaque mois, les quantités de poisson débarquées sont minutieusement comptabilisées avant d’être transmises aux services des Eaux et Forêts. Ces derniers centralisent ensuite les données de toute l’année afin d’évaluer les performances du barrage et de suivre l’évolution de la production halieutique. Pour M. Boubacar Soumana, ces statistiques constituent un véritable outil d’aide à la décision.
« Ce sont les services des Eaux et Forêts qui viennent récupérer nos chiffres chaque mois. Ensuite, ils les transmettent à Tillabéri afin de comparer les résultats d’une année à l’autre. Lorsqu’il y a une hausse ou une baisse importante de la production, ils cherchent à en comprendre les raisons pour trouver des solutions. Ils peuvent se demander s’il manque du matériel, si les pêcheurs rencontrent des difficultés ou si la ressource halieutique est en diminution », explique-t-il. Selon lui, cette analyse permet d’anticiper les problèmes et de mettre en place des mesures adaptées pour améliorer durablement les conditions de production.
Une filière confrontée à de nombreux défis
Malgré cette organisation, le responsable du centre estime que la pêche à Téra fait aujourd’hui face à des difficultés de plus en plus préoccupantes. Le premier problème évoqué est l’ensablement du barrage. Au fil des années, d’importantes quantités de sable et d’argile se sont accumulées dans le plan d’eau, réduisant progressivement sa profondeur. M. Boubacar Soumana attribue cette situation aux nombreuses tranchées creusées par les maraîchers installés aux abords du barrage pour irriguer leurs exploitations. Pendant la saison des pluies, ces canaux favorisent le ruissellement des eaux chargées de sable et d’argile vers le barrage, accélérant ainsi sa dégradation.
Le responsable évoque également l’effondrement de deux digues construites vers Bégorou Tondo afin d’empêcher les poissons de quitter le barrage. Depuis leur destruction, les fortes pluies enregistrées au Burkina Faso ou dans la zone de Tarou Takou provoquent d’importants écoulements d’eau qui laissent les poissons migrer vers d’autres cours d’eau, au-delà des zones de pêche des habitants de Téra.
À ces difficultés s’ajoute la présence de pêcheurs non autorisés, notamment des personnes qui exploitent le barrage sans être enregistrées auprès du centre. « Nous avons officiellement 45 pêcheurs inscrits à Téra mais, en réalité, ils sont plus de 60 à pratiquer cette activité. Beaucoup ne déclarent pas leurs captures. Cette situation doit être mieux contrôlée afin que chacun respecte les règles et s’acquitte des taxes prévues », déplore-t-il.
Le responsable regrette également le manque de suivi de la part des services compétents. « Les services des Eaux et Forêts ne viennent presque jamais constater les conditions dans lesquelles nous travaillons. Avec un meilleur suivi et une réglementation plus rigoureuse, nous pourrions facilement atteindre une production de 3 000 kilogrammes de poisson par mois », estime-t-il.
Selon lui, le barrage est aujourd’hui soumis à une pression excessive. Les opérations de pêche se succèdent tout au long de l’année, de jour comme de nuit, sans véritable période de repos biologique. Pour inverser cette tendance, M. Boubacar Soumana recommande le curage du barrage afin de lui redonner de la profondeur, la mise en place de périodes de repos biologique pour favoriser la reproduction des poissons ainsi qu’un renforcement des missions de contrôle et d’accompagnement des services des Eaux et Forêts.
Des captures en forte baisse depuis plus d’une décennie
Pour M. Boubacar Soumana, les difficultés que connaît aujourd’hui la pêche à Téra ne sont pas récentes. Selon lui, c’est entre 2012 et 2013 que les premières baisses significatives des captures ont été constatées. Il se souvient qu’avant cette période, les pêcheurs ramenaient régulièrement des poissons de grande taille, pouvant atteindre jusqu’à six kilogrammes. Certains revenaient même d’une seule sortie avec 30 à 40 kilogrammes de poisson.
Aujourd’hui, la situation est tout autre. « Les gens pensent qu’il y a encore beaucoup de poissons à Téra, surtout ceux qui vivent à Niamey. Mais ce n’est plus le cas. Avant, le barrage était profond et très poissonneux. Aujourd’hui, nous avons du mal à produire suffisamment, même pour satisfaire les besoins des familles de Téra », regrette-t-il. Selon lui, les captures sont désormais composées essentiellement de petits poissons, signe d’un appauvrissement progressif des ressources halieutiques.
Des pêcheurs attachés à leur métier malgré les difficultés
Au bord du barrage, nous avons rencontré M. Hassoumi, un pêcheur traditionnel occupé à réparer sa pirogue. Avec plus de vingt ans d’expérience, cet homme d’une soixantaine d’années partage son temps entre la pêche et l’agriculture. Il explique que, durant la saison sèche, il se consacre essentiellement à la pêche, utilisant différentes techniques traditionnelles telles que les pièges à poissons, les filets balayés depuis une pirogue et les hameçons.

Ses captures sont principalement composées de carpe, silure, capitaine, etc; des espèces encore relativement présentes dans le barrage. Comme tous les pêcheurs de Téra, il est tenu d’acheminer l’ensemble de ses prises au centre de pêche, où elles sont pesées avant d’être commercialisées. Selon lui, la meilleure période de pêche intervient généralement avant les premières grandes pluies. « Pendant la saison des pluies, on ne trouve pratiquement que des sardines. Avant, le barrage regorgeait de poisson. Aujourd’hui, les captures sont très faibles. Le barrage tient à peine. Il n’y a plus assez d’eau. Les affluents sont bouchés, il y a trop de sable et d’argile. Les poissons ne se développent pas dans ces conditions. Nous continuons cette activité juste par passion», explique-t-il.
Un peu plus loin, sous un arbre, trois pêcheurs confectionnent de nouveaux filets après leur journée de travail. Il s’agit de MM. Boubacar, Abdoulaye et Tahirou Kadri. Tous les trois affirment n’avoir jamais envisagé l’exode. Depuis leur enfance, ils partagent leur vie entre l’agriculture et la pêche. « Nous sommes des cultivateurs, mais nous comptons davantage sur la pêche. C’est un métier que nous avons appris depuis notre enfance et que nous continuons à exercer avec fierté », déclarent-ils.
Âgés de plus de trente ans, ils totalisent chacun entre 20 et 25 années d’expérience. Ils capturent principalement des silures, carpes, capitaines entre autres, ainsi que des sardines. Selon eux, plusieurs techniques de pêche existent, mais le filet demeure aujourd’hui la méthode la plus efficace. Ils indiquent également que les meilleures captures sont enregistrées à l’approche de la saison des pluies, notamment durant les fortes chaleurs. Pourtant, malgré leur savoir-faire, les rendements ne cessent de diminuer. « Avant, la pêche était beaucoup plus rentable. Aujourd’hui, nous continuons surtout par habitude et par passion. Même lorsqu’il fait très chaud, les prises restent faibles », confie M. Abdoulaye.

Les pêcheurs évoquent également une opération d’empoissonnement réalisée cette année, qui avait entraîné la fermeture temporaire du barrage pendant quatre mois. Selon eux, cette mesure n’a malheureusement pas permis d’améliorer les rendements. Ils estiment que le principal problème reste l’état du barrage, fortement affecté par l’accumulation de sable et d’argile. Dans une ambiance détendue, M. Tahirou Kadri illustre la situation avec humour. « Vous ne connaissez pas les poissons, moi je suis un psychologue de poisson. Ils ont évolué et sont devenus très malins. Dès qu’ils sentent les filets, ils vont se cacher sous l’argile et le filet passe au-dessus d’eux », plaisante-t-il en souriant. Derrière cette conclusion se cache toutefois une véritable inquiétude quant à l’avenir de la pêche dans la commune.
Tourmentés par toutes ces inquiétudes, ces jeunes pêcheurs lancent un appel aux plus hautes autorités du Niger afin qu’elles renforcent les actions en faveur du secteur. Ils plaident notamment pour le curage du barrage, devenu indispensable selon eux pour restaurer sa profondeur, améliorer la circulation de l’eau et favoriser la reproduction des poissons. Ils demandent également un meilleur suivi des services techniques, une réglementation plus stricte de l’activité et une surveillance renforcée des pêcheurs non enregistrés. Enfin, ils rappellent que le développement de la pêche demeure étroitement lié à la stabilité de la région. « Sans la paix, aucune activité ne peut prospérer », soulignent-ils. Malgré toutes les difficultés, ces hommes restent profondément attachés à leur métier. Ils affirment former progressivement les plus jeunes afin d’assurer la relève et de préserver ce savoir-faire ancestral.
Assad Hamadou, envoyé spécial
