Dans la commune rurale de Doungou, département de Kantché, la culture de la canne à sucre s’impose comme l’un des piliers de l’économie locale. Pratiquée depuis plusieurs décennies et transmise de génération en génération, elle constitue une source essentielle de revenus pour de nombreux ménages, tout en offrant des opportunités d’emplois aux jeunes et aux populations vulnérables. Malgré son importance sociale et économique, cette filière stratégique peine toutefois à atteindre son plein potentiel en raison de nombreuses contraintes structurelles.
Grand producteur agricole, Abdourahaman Idi Toujé exerce cette activité depuis près de 30 ans. Héritée de ses parents, la culture de la canne à sucre lui permet aujourd’hui de subvenir à ses besoins quotidiens. « Dès que la production est prête, ce sont les grossistes qui viennent directement sur les sites pour acheter et transporter vers les marchés locaux et même vers la sous-région », explique-t-il. Si la commercialisation est relativement dynamique, il déplore cependant l’absence totale d’unités locales de transformation. « Depuis des années, nous n’avons jamais bénéficié d’une initiative de l’État pour installer une machine de transformation de la canne à sucre. Toute la valeur ajoutée échappe aux producteurs », regrette-t-il.

À Doungou, plusieurs variétés de canne à sucre sont cultivées, notamment Kantoma, Farar Raké et El Kara, une variété de petite taille. Cette diversité contribue à une productivité appréciable. Selon Abdourahaman Idi Toujé, certains grands producteurs réalisent des chiffres d’affaires allant de 500 000 FCFA à plus de 7 millions de FCFA par campagne. Toutefois, cette rentabilité reste fragile en raison de l’absence de structuration de la filière. « Nous ne disposons pas de coopérative structurée. Chacun travaille individuellement, souvent sur la base d’accord informel avec les commerçants », souligne-t-il.
La production repose sur des techniques agricoles précises, notamment le bouturage, l’utilisation d’engrais organiques et chimiques, ainsi que des produits phytosanitaires pour lutter contre les ravageurs. Mais les difficultés demeurent nombreuses : la pratique reste archaïque, le manque de matériel adapté, l’accès limité aux intrants de qualité, l’insuffisance d’encadrement technique et la mauvaise utilisation des pesticides. « L’excès ou la mauvaise utilisation des engrais et des produits chimiques peut nuire gravement aux cultures », alerte le producteur, appelant à un accompagnement plus rigoureux des services techniques.

Dans le village de Takétaké, Oumarou Moussa, plus connu sous le nom de Gajere Angoual Malam Djataou, pratique la culture de la canne à sucre depuis près d’un demi-siècle. Pour lui, cette activité est avant tout un héritage familial et un symbole de résilience communautaire. « Nos parents nous ont appris ce métier et nous ont encouragés à le développer davantage », témoigne-t-il. Grâce à la canne à sucre et aux cultures maraîchères associées, de nombreuses familles parviennent à assurer leurs besoins alimentaires, sanitaires et éducatifs, limitant ainsi l’exode rural.
La zone bénéficie pourtant de conditions naturelles favorables telles qu’une humidité adéquate, la présence de ressources comme le natron et une diversité de spéculations agricoles, dont la canne à sucre, le chou, la courge, la tomate et la pomme de terre. Les produits sont commercialisés en gros vers Koundoumawa, Tessaoua, Maradi, Niamey et d’autres localités. Malgré ces atouts, les producteurs font face à l’insuffisance d’équipements modernes, l’utilisation d’outils archaïques, l’effondrement périodique des prix maraîchers et l’absence d’infrastructures de conservation.

Acteur historique du secteur, Saley Garba dit Dan Iya, producteur depuis 1974 et président de la coopérative JANHALI depuis plus de 25 ans, rappelle que la canne à sucre a longtemps bénéficié d’une organisation coopérative. « À une époque, nous avions une caisse coopérative fonctionnelle. Aujourd’hui, chacun se débrouille comme il peut », explique-t-il. Pour pallier ce manque, il a souvent mobilisé ses propres ressources afin de réhabiliter les forages et maintenir l’irrigation, une initiative qui a contribué à l’essor de la production. Des quantités importantes de canne à sucre sont ainsi transportées vers plusieurs régions du Niger, tandis que certaines cultures comme la courge sont exportées jusqu’au Nigeria.

Du côté de la jeune génération, Harouna, dit Daman Iri, producteur de cultures de contre-saison à Angoual Malam Djataou, poursuit cette activité héritée de ses parents. « Nous travaillons de manière rotative en produisant la tomate, l’oignon, la pomme de terre et surtout la canne à sucre », explique-t-il. Mais les moyens restent limités et les travaux se font essentiellement à la main. « Nous avons besoin d’un appui financier et matériel pour améliorer notre production et assurer un avenir durable de cette activité », plaide-t-il.
Une culture ancestrale du terroir
Héritée des ancêtres et pratiquée depuis plusieurs décennies, cette spéculation agricole occupe aujourd’hui une place centrale dans l’agriculture locale, aux côtés de l’élevage, des cultures pluviales et de la culture de contre-saison. Malgré son importance et sa rentabilité avérée, la filière reste fragilisée par le manque de moyens, l’absence d’industries de transformation et les difficultés d’écoulement des produits.
Selon Harouna Idi, producteur de canne à sucre, l’activité s’étend sur une superficie de plus de 40 hectares dans son village. « La canne à sucre est notre principale activité commerciale. C’est une culture rentable que nous avons héritée de nos grands-parents », explique-t-il. Pour assurer de bons rendements, les producteurs combinent des pratiques traditionnelles et modernes. Ils utilisent notamment la fumure organique pour enrichir les sols, puis appliquent des engrais chimiques à deux ou trois reprises selon les périodes, avec une intensification durant la saison pluvieuse.
Cependant, cette culture exige d’importants investissements. Engrais chimiques, insecticides, semences, motopompes ou générateurs représentent des charges lourdes pour les producteurs. « La canne à sucre demande beaucoup de moyens. C’est pour cela que beaucoup de jeunes quittent le village pour l’exode, afin de chercher des ressources pour investir dans la production », déplore Harouna Idi. Il souligne qu’un projet dénommé Garka Makaranta avait apporté un appui aux jeunes à travers des formations et une dotation en semences dans le cadre d’une phase pilote, avant de disparaître sans suite.
Pour ces producteurs, le manque d’accompagnement institutionnel accentue l’exode rural. « Si l’État nous appuie, nous resterons ici pour développer cette culture. Mais sans soutien, les jeunes continueront à partir », affirme Harouna Idi. Il estime pourtant que la canne à sucre et la culture de contre-saison peuvent jouer un rôle clé dans le contexte actuel de souveraineté alimentaire, à condition de bénéficier d’un appui adéquat.
Même constat du côté de Hamza Moussa, producteur de longue date. « Notre activité principale reste l’agriculture, l’élevage et la culture de contre-saison, mais nous mettons surtout l’accent sur la canne à sucre », explique-t-il. Pratiquée depuis longtemps, cette culture représente un héritage familial et une source essentielle de subsistance. Si la production est jugée abondante, l’écoulement des récoltes pose un sérieux problème. « Nous produisons beaucoup, mais nous faisons face à la mévente. Quelques commerçants viennent acheter une partie des produits, mais le reste est difficile à écouler », confie-t-il.
Manque d’unités industrielles de transformation
L’absence d’unités industrielles de transformation apparaît comme l’un des principaux obstacles au développement de la filière. « Il n’existe aucune industrie de transformation de la canne à sucre, alors que cette culture demande énormément de moyens », regrette Hamza Moussa. En matière d’intrants, il souligne que l’État, à travers la commune, met parfois à disposition des engrais à prix subventionné. Toutefois, ces appuis restent insuffisants, obligeant les producteurs à se ravitailler chez les grossistes à des coûts élevés.

Face à ces difficultés, les producteurs appellent l’État et les partenaires techniques et financiers à un soutien accru. Ils plaident pour la mise en place de mécanismes d’écoulement des produits, la création d’unités de transformation de la canne à sucre et un accès facile aux intrants agricoles à un coût réduit. « Une usine de transformation profiterait à tout le monde et renforcerait l’économie locale », estime Hamza Moussa.
Dans la commune rurale de Doungou, la culture de la canne à sucre demeure ainsi un levier essentiel du développement local. Porteuse de revenus, d’emplois et de stabilité sociale, elle pourrait jouer un rôle encore plus déterminant si elle bénéficiait d’un accompagnement structuré. Les producteurs lancent un appel pressant à l’État et à ses partenaires techniques et financiers pour la création de coopératives fonctionnelles, la dotation en équipements modernes, le renforcement des capacités techniques et surtout l’installation d’unités de transformation. Autant de mesures indispensables pour une meilleure valorisation de la canne à sucre et pour garantir un avenir durable à cette filière emblématique de Doungou.
Rabiou Dogo, ONEP Zinder
——————————————————————————–
Commercialisation de la canne à sucre
À Zinder, la saison froide donne un nouveau visage aux marchés. Les étals se remplissent de produits agricoles emblématiques pendant cette période. Parmi les produits saisonniers en vente, la canne à sucre et la pomme du sahel figurent en bonne place. La vente de ces produits, appréciés pour leur fraîcheur et leur goût, constitue une source de revenus à de nombreux producteurs et commerçants des zones rurales et des villes. Mais derrière l’abondance affichée, les acteurs de la filière font face à de nombreuses contraintes.
Sur le marché et le long des grands axes de Zinder, la canne à sucre est omniprésente. Elle provient principalement des zones de production comme Gada, Bandé et Korama. Pour Bassirou Harou, grossiste au grand marché de Zinder, cette présence massive s’explique par le calendrier agricole et les habitudes de consommation. « La canne à sucre mûrit en saison froide et c’est à ce moment que la population la consomme le plus », explique-t-il.

Cette année, selon les commerçants, la production a connu une hausse notable par rapport à la campagne précédente. Une situation qui, contrairement aux attentes, n’a pas amélioré les conditions de vie des commerçants. « La production est abondante, mais nous avons beaucoup de difficultés, aussi bien avec les clients qu’avec certaines autorités », nous confie Bassirou Harou, la mine renfrognée. Selon lui, la multiplication des producteurs s’accompagne d’une baisse du nombre de clients, conséquence directe de la soudure et du manque de liquidité.
La chute des prix complique davantage la situation. « L’an dernier, nous achetions le fagot de canne à sucre à 3 000 francs CFA et nous réalisions un gain acceptable. Cette année, le prix du fagot connait une baisse substantielle, soit 2 000 francs, mais les petits revendeurs ont du mal à acheter à 3 000 francs le fagot », déplore-t-il.
Pour écouler les stocks, les grossistes sont contraints de vendre à 2 500 francs, avec une marge bénéficiaire réduite. « Cette marge bénéficiaire de 500 francs, il faut payer le transport, les taxes à la barrière et même l’espace de dépôt au marché », ajoute-t-il, appelant les autorités à alléger la batterie de charges fiscales.
Autre produit phare de la saison froide à Zinder : la pomme du Sahel. Elle est fortement consommée par les populations. La pomme du sahel provient majoritairement de la région de Maradi, notamment du département de Madarounfa. Mahamadou, producteur à Dan Gado et vendeur au grand marché de Zinder, témoigne : « Nous produisons de la pomme du Sahel au village et nous l’acheminons ensuite vers la ville pour la vente », a-t-il souligné.
Cette culture repose sur des techniques traditionnelles bien maîtrisées. « Nous associons la racine d’une plante aux graines qui se trouvent dans le noyau. Après la floraison, les producteurs protègent les plants contre les insectes à l’aide de pesticides. La première récolte intervient au bout d’un an lorsque la plante est bien entretenue et suivie. La racine peut rester sous terre plusieurs années, ce qui permet de produire sur une longue durée », précise Mahamadou.
Comme la canne à sucre, la pomme du Sahel s’épanouit mieux en saison froide. « La semence et la récolte se font pendant cette période, car la plante aime la fraîcheur », a-t-il précisé. La commercialisation s’appuie sur un réseau de revendeurs venus de localités comme Tsibiri, Garin Magaji ou Gidan Roumji. « À Zinder, nous vendons 100 unités entre 1 250 et 1 350 francs CFA, principalement aux petits revendeurs ambulants », a-t-il conclu.
Fahad Mahaman Sani (stagiaire), ONEP Zinder
