Ici Oumou Hassan dans son jardin
Nous sommes à Karra, un village situé à 10 km de la commune de Birni N’Gaouré. Un mercredi, aux environs de 10h, nous nous sommes aventurés dans l’inconnu, armés d’indications à la découverte du village dont les mérites précèdent le nom. Le chemin était empreint d’un silence total sans la moindre présence. Après avoir parcouru une certaine distance, nous avons aperçu un motocycliste transportant une femme vers le village, manœuvrant son engin à deux roues intelligemment pour éviter les secousses. Au fur et à mesure, les animaux se laissaient découvrir, errant aux alentours à la recherche du pâturage. Sous un ciel poussiéreux et à la fois brûlant, seul le bruit de notre moteur et nos battements de cœur composait la mélodie ambiante. La peur et l’angoisse de nous perdre hantaient nos pensées. Dans le sable mouvant, le chauffeur déployait tout son savoir-faire, nous emmenant dans un sentier cahoteux, tel un défi à la « fast and furious » pour finalement arriver dans le village.
Au bout de quelques minutes de trajet dans la crainte et les rires moqueurs des uns et des autres, un homme sexagénaire nous a aimablement conduits jusqu’à destination. A l’entrée du village de Karra, l’ambiance est typiquement rurale ; le son strident du moulin à grain, mêlé aux éclats de rire des enfants jouant dans une rue, tandis que certains enfants derrière des troupeaux et d’autres regardaient un camion qui a heurté une maison en banco.
A Karra, le maraîchage est un secteur stratégique pour la sécurité alimentaire en plein essor. Roulant au milieu des arbres, jardins et maisons et sur une route sablonneuse, nous nous sommes faufilés pour atteindre le jardin de dame Oumou, surnommée la «dame de fer» locale. Connue pour son courage, son engagement, sa détermination et surtout pour son amour pour le travail de la terre, partout dans les villages environnants et même dans la commune urbaine de Boboye, son histoire précède son nom. Tout le monde la connaît et l’admire pour sa bravoure à faire toujours plus.
Le département de Boboye, zone du Dallol Bosso, est en effet naturellement doté d’une nappe phréatique peu profonde qui rend possible l’irrigation toute l’année. Tomates, laitue, choux, oignons, aubergines, pastèque, piment, poivron, manioc, tous des produits maraîchers à maturité ou au stade embryonnaire s’étalent sur des parcelles verdoyantes, destinés à la consommation familiale et la vente.
Mme Oumou Hassan met à profit les avantages naturels du département pour se surpasser chaque jour un peu plus. Mère de famille, femme ambitieuse, cette trentenaire fait du maraîchage son cheval de bataille depuis 2011 après son retour de la Côte d’Ivoire. Elle exerce cette activité pour s’auto-nourrir et, au-delà, nourrir les autres et se prendre en charge financièrement grâce à la commercialisation de ses produits. Sur son terrain d’environ un hectare, chaque mètre carré est minutieusement aménagé pour tirer le meilleur de la terre. Dans sa pépinière de piment et de tomate fraîchement sortie de terre, Oumou Hassan, les genoux fléchis, arrange la moustiquaire de protection des petits végétaux contre les ennemis de cultures. Cette activité qu’elle exerce est une tradition familiale. « Je me suis lancée dans le jardinage non pas pour être riche mais par passion et pour éviter de tendre la main. Lorsqu’on arrive à se nourrir de ce que l’on produit, c’est déjà bien », a expliqué Mme Oumou Hassan.
On trouve, un peu partout, dans son jardin des légumes et des arbres fruitiers. Mais, cette exploitante précise que la culture du moringa est la plus rentable et avantageuse parce que sa culture est possible à tout moment, si et seulement si les graines sont plantées dans les conditions requises. A ses débuts, Oumou arrosait son jardin, à main nue avec l’eau du puits, une corvée pénible mais obligatoire pour la survie des plantes. Aujourd’hui, grâce à l’usage des motopompes, cette tâche physiquement difficile ne l’est plus, mais elle fait souffrir les poches, car le litre de l’essence se vend la plupart du temps à 1.000 FCFA (soit le double du prix à la pompe). Oumou consomme environ 16 litres par jour pour l’arrosage de ces planches. Pour rendre l’utile à l’agréable, les autorités communales entreprennent, de temps à autre, une réduction sur le prix du litre afin de faciliter son accès aux maraîchers et maraîchères. « J’ai l’habitude de cultiver la pastèque et, grâce à Dieu, j’ai toujours eu satisfaction. En moins de trois mois après l’avoir semée, elle peut être déjà consommée. Depuis que je me suis lancée dans le jardinage, je n’ai plus acheté du piment puisque j’en produis suffisamment. En dehors du sel, l’huile, l’arôme, nous n’achetons pratiquement pas grand-chose », a-t-elle soutenu.
Quand la saison est bonne, Oumou Hassan arrive à avoir 23 sacs de 100 Kg pour le moringa. Pour le manioc également, selon la saison, cinq plantations peuvent remplir un sac de 100 Kg qui est vendu à
12 500 FCFA voire 15 000 FCFA. Dans sa tâche, elle est aidée par 3 personnes qu’elle rémunère mensuellement. « Notre seule difficulté, c’est l’essence qui peut changer de prix à tout moment », a-t-elle souligné.
A environ 2km du jardin de Oumou, nous trouvons Mme Bissara, enfant au dos, arrachant les plantes nuisibles dans une extrémité du jardin, accompagnée par sa sœur, arrosant avec une motopompe les plans de moringa. Depuis des années, sur cette portion de terre familiale, elle et sa sœur combinent espoir et travail pour avoir de quoi mettre sous la dent et au-delà commercialiser le surplus. « Si la récolte est abondante pendant la saison des pluies, je m’en sors avec 3 à 4 sacs que nous vendons à 2 000 voire 2 500 FCFA l’un. Pendant la saison sèche, comme nous arrosons les plants avec une motopompe qui nécessite de l’essence, nous vendons le sac à 4 000 FCFA », confie-t-elle, consciente que toute réussite est une victoire contre la précarité.
De même, Mme Hassia Hamani, une autre maraîchère dans la même zone, se démarque par son travail et son exploit. Sur son périmètre, une fille portant une bassine récoltait les fruits et légumes mûrs pour le goûter. Pas besoin d’aller à l’épicerie, les légumes frais sont directement cueillis du jardin. Âgée d’une trentaine d’années, Mme Hassia s’est engagée dans le jardinage depuis plus de 20 ans à l’ère où l’arrosage se faisait manuellement avec l’eau du puits. Des planches sont aménagés dans lesquelles sont cultivés la laitue, le chou, la pastèque et d’autres produits riches et diversifiés pour exploiter le temps et subvenir à ses besoins.
Cependant, malgré le courage, la détermination sans faille des femmes de Karra, les producteurs de cette localité affrontent des obstacles majeurs dont l’accès à l’eau car l’irrigation reste essentiellement manuelle, donc épuisante aussi bien physiquement que financièrement. Les pistes rurales dégradées ne facilitent pas l’acheminement des produits vers les marchés, la rareté et la cherté des semences constituent aussi un casse-tête pour eux.
Des initiatives pour accompagner les maraîchères
Pour appuyer les efforts des femmes maraîchères, l’Etat et ses partenaires déploient des moyens en termes de conseil agricole, de semences améliorées et de dotation en équipements à travers le ministère en charge de l’Agriculture. Selon le directeur départemental de l’Agriculture de Boboye, M. Doulla Bouba, plusieurs forages équipés de pompes solaires sont en train d’être installés sur instruction du Président de la République, grâce à un programme exécuté par l’ONAHA pour faciliter l’accès à l’eau aux producteurs. Ce sont des pompes immergées qui fonctonnent avec le soleil de 9h jusqu’au crépuscule. En ce qui concerne les terres lessivées, un autre projet du Ministère de l’Agriculture prévoit le réaménagement de 6 hectares avec contrôle total d’eau, de 12 mois sur 12, ce qui garantit l’exploitation en continu du site sans risque d’interruption. C’est un projet national d’une durée de 12 ans qui, pour le département du Boboye, a répertorié à peu près 28 sites dans les 7 communes. Les études sont déjà en cours. Les titres fonciers qui prouvent que ces terres seront à la disposition des producteurs durant 15 ans renouvelables ont été envoyés au niveau de la région.
Certains sites dans la zone ne sont exploités par les femmes que pendant la campagne morte. Pendant la saison pluvieuse, les propriétaires reprennent les terrains. Ce qui, d’après le directeur départemental de l’Agriculture, est un double avantage pour la région. « Dernièrement, un des partenaires a construit une boutique d’intrants au profit des femmes où toutes les spéculations potagères sont vendues à prix modéré », affirme M. Doulla Bouba.
Dans la localité, la laitue est la culture qui domine. Avec l’installation de forages solaires, les productrices peuvent migrer vers la culture des légumes comme la pomme de terre et l’oignon qui peuvent être conservés pour une longue durée.
Le maraîchage à Boboye est une filière essentielle voire stratégique de survie et de dignité. Derrière chaque espace cultivé, il y a une histoire qui se raconte, un rêve qui se réalise, un vœu qui s’exauce. Dans cette partie du pays, les légumes ne nourrissent pas uniquement les familles, ils nourrissent l’espoir d’un avenir meilleur et prospère pour tout le monde. Les produits cultivés dans cette localité se vendent dans la région et au-delà.
Fatiyatou Inoussa Envoyée Spéciale (ONEP)
