Dans le village de Loubdeya, département de Damagaram Takaya, le maraîchage s’impose aujourd’hui comme une activité essentielle pour les populations, en particulier les jeunes et les femmes. Pratiquée depuis plus de quarante ans sur ce site de renom, la culture de contre-saison constitue une véritable alternative à l’exode rural des jeunes et un levier important de sécurité alimentaire et d’épanouissement économique.
Selon les producteurs, le site a connu des moments difficiles, notamment une période de sècheresse. « À un moment donné, il n’y avait plus d’eau, mais avec les prières, Dieu nous a aidés et aujourd’hui ce problème est derrière nous », témoigne Idi Bako, un maraîcher de 45 ans, père de neuf enfants. Grâce à la remontée de la nappe phréatique et à l’engagement des producteurs, le site a retrouvé sa vitalité.

Les cultures pratiquées dans le jardin de 5 ha sont variées : melon, laitue, tomate, oignon, chou, pastèque, citron, mangue, mandarine, romarin, grenadine, entre autres. Toutefois, certaines spéculations rencontrent des difficultés, comme le chou cette année, en raison de la mauvaise qualité des semences. Malgré ces contraintes, le maraîchage permet aux producteurs de subvenir aux besoins de leurs familles. « Je ne vais pas au marché souvent, ce sont les citadins qui viennent acheter ici dans le jardin, et à un bon prix. Cela me permet de nourrir ma famille et de scolariser mes enfants », explique-t-il, ajoutant que ces derniers l’aident le week-end dans le jardin.

Le développement de l’activité reste néanmoins freiné par plusieurs défis majeurs. Les producteurs citent en priorité le manque de matériels tels que les motopompes, les clôtures grillagées pour protéger les aires de cultures contre le bétail et les rongeurs, l’accès à l’eau, aux semences de qualité et aux produits phytosanitaires. « Avant, on utilisait les branches mortes des arbres épineux pour clôturer nos jardins, mais les rats détruisent nos produits. Or, c’est de cette activité que nous vivons, d’où l’importance de sécuriser correctement nos champs », souligne le producteur, appelant à un appui en équipements pour attirer davantage de jeunes vers cette activité.
Transmettre le savoir-faire aux générations futures
Au-delà de l’aspect économique, le maraîchage joue un rôle social important. Les enfants scolarisés participent aux travaux le week-end, renforçant l’esprit familial et la transmission des savoirs. De plus, l’activité attire de plus en plus de jeunes. Certains producteurs expérimentés partagent leurs connaissances, notamment sur les techniques de puisage de l’eau à l’aide de moteurs, appelés localement ‘’bohol’’. « J’ai appris cette technique à Lagos. Aujourd’hui, nous avons déjà réalisé plus de cinq bohols et quatre enfants sont en apprentissage avec moi. Avant, je partais en exode. Mais depuis deux ans, je me suis installé définitivement ici pour travailler dans le jardin maraîcher. Grâce à Dieu, les choses avancent. Mais sans matériels adéquats, il nous est difficile de bien faire notre travail. Avec un appui suffisant, d’autres personnes pourraient également être attirées par cette activité », explique Idi Bako, qui souhaite bénéficier de formations complémentaires pour améliorer ses compétences et former les jeunes du village.
Il a lancé un appel aux jeunes tentés par l’exode rural de rester travailler la terre car comme dit l’adage : « la terre ne ment pas ». Les activités maraîchères nourrissent bien son homme. « Il suffit d’avoir une bonne dose de détermination, de volonté et surtout l’engagement pour réussir dans le maraîchage. Certes, le fonds de roulement conséquent est nécessaire, mais il ne doit pas forcément émousser l’élan de persévérance dans les activités maraîchères », conseille M. Idi Bako, avec un air serein.
De son exode au Nigeria, il revient au bercail avec une mine d’expériences dans le domaine maraîcher, notamment par rapport au fonçage semi-artisanal des forages. La maitrise de l’eau étant l’élément central, sinon la condition sine qua non pour le développement des activités maraîchères. Idi Bako est régulièrement sollicité pour partager ses connaissances sur la réalisation des « bohols ». « Actuellement, quatre jeunes gens apprennent déjà cette technique avec moi », souligne M. Idi Bako, maraîcher et constructeur de forages traditionnels.

Sur le site, l’encadrement technique joue un rôle déterminant. Le chef de district agricole de la commune urbaine de Damagaram Takaya, Amadou Ousseini Souley, assure un suivi régulier des producteurs, parfois jusqu’à deux fois par semaine. Il les encadre individuellement ou en groupe, les conseille sur les bonnes pratiques culturales et les appuie dans l’accès aux intrants agricoles. Face aux attaques des ravageurs, il recommande l’utilisation des biopesticides à base de feuilles de neem, de piment et de fruits locaux, afin d’éviter les produits chimiques nocifs pour la santé.
Mais derrière les sourires, les difficultés sont bien réelles. Les semences de qualité manquent cruellement. Parfois, dit-il, les producteurs doivent se contenter de semences achetées au marché, mais peu fiables. Cette contrainte est liée au fait que les semences mises à la disposition des services agricoles viennent en retard. Les intrants agricoles, rares dans le département de Damagaram Takaya, obligent les grands producteurs qui ont les moyens de se déplacer sur Zinder et au Nigéria pour s’en procurer. Et puis, il y a les problèmes structurels : des clôtures inexistantes qui laissent les champs vulnérables, des puits trop profonds, parfois plus de douze mètres et difficiles à exploiter à la main et un accès à l’eau qui dépend de forages dont le prix reste coûteux.
Face à ces défis, Amadou Ousseini Souley ne baisse pas les bras. Il organise l’achat collectif d’intrants, collecte les contributions des producteurs et se charge lui-même de les ravitailler. Mais son combat le plus marquant reste celui pour une agriculture respectueuse de l’environnement. « Ces produits naturels sont efficaces et évitent les dangers des produits chimiques », explique-t-il.
Au-delà des techniques agricoles, Amadou Ousseni Souley incarne un soutien moral. Son accompagnement renforce la confiance des producteurs, en particulier des femmes, qui trouvent dans ses conseils une voie vers l’autonomisation et la sécurité alimentaire. Sur le site maraîcher de Loubdeya, son rôle dépasse celui d’un simple producteur, mais conseiller de proximité pour ses frères et soeurs producteurs. Bref, il est devenu un pilier, un relais entre les producteurs et les services publics, un artisan de solutions durables.

Les femmes ne sont pas en reste. Le groupement féminin « Kici-Kilande » en Kanuri, qui veut dire « Hadin Kan mu » en Hausa ou Union, présidée par Maryama Elh Oumarou, pratique depuis plus de neuf (9) ans la culture de contre-saison, produisant notamment du chou, de la tomate, de la laitue et de la pomme de terre. Fort de 27 membres, le groupement repose sur les valeurs de solidarité, d’organisation et de préparation. Une cotisation hebdomadaire de 50 francs CFA permet de faire face aux quelques problèmes communs, comme la réparation des puits ensablés ou la protection et la sécurisation des jardins.
La commercialisation de la production se fait principalement sur le marché local, mais aussi dans les villages environnants. Les ventes connaissent une forte hausse durant le mois béni de Ramadan, selon Maryama. Pour le melon, par exemple, les prix varient de 300 à 1.000 FCFA selon la qualité, offrant ainsi des revenus appréciables pour les productrices.

Malgré ces résultats, des difficultés persistent, notamment le manque de terrain, l’insuffisance de boutures de qualité en ce concerne le manioc et les problèmes de clôture et l’accès à d’eau. Les producteurs et productrices de Loubdeya espèrent avoir l’appui des autorités et des partenaires dans le renforcement de cette activité qui, au-delà de l’agriculture pluviale, contribue à l’autonomisation des femmes, à la fixation des populations dans le village et contribue efficacement à lutter contre la pauvreté.
Rabiou Dogo, ONEP Zinder
