Au lever du jour, le fleuve Niger retrouve progressivement son activité. Les premières pirogues prennent la direction des zones de pêche, tandis que les habitants des villages riverains commencent leur journée. Depuis des générations, le fleuve constitue une source de revenus et de subsistance pour des milliers de personnes dans la région de Tillabéri. Mais cet équilibre est aujourd’hui fragilisé. L’ensablement gagne du terrain, les captures de poissons diminuent et les pêcheurs doivent parcourir de plus longues distances pour espérer des prises. Malgré ces difficultés, le fleuve demeure au cœur de la vie économique et sociale des communautés qui vivent de ses ressources.
Nous sommes le 5 Août 2026, dans les rizières qui bordent le fleuve, à la périphérie sud-ouest de la ville de Tillabéri; les cultivateurs sont déjà au travail. Courbés sur les jeunes plants de riz, les pieds dans l’eau, ils profitent des premières heures de fraîcheur avant que le soleil ne chauffe la plaine. Plus loin, des oiseaux survolent les eaux à la recherche de leur premier repas, tandis qu’une odeur mêlée d’eau douce, de terre humide et de poisson frais flotte dans l’air.

A la rive, les premières pirogues reviennent de la pêche nocturne. Les filets ruissellent encore, mais les prises paraissent très modestes. Quelques poissons frétillent au fond des embarcations. Les pêcheurs échangent des regards silencieux ; chacun semble déjà connaître le verdict de cette nouvelle sortie. Des femmes attendent impatiemment avec leurs bassines, espérant repartir avec suffisamment de poisson pour approvisionner leurs points de vente ou leurs familles. Les négociations commencent aussitôt, mêlées au bruit des pagaies que l’on dépose sur le sable humide et aux éclats de voix des enfants qui observent discrètement cette agitation quotidienne.
Ici, le fleuve Niger n’est pas seulement un cours d’eau, car, il irrigue les rizières, nourrit les pêcheurs, approvisionne les marchés des villes de la région et fait vivre des milliers de familles. Depuis des générations, il façonne les modes de vie des communautés riveraines et constitue le cœur économique et social de la région de Tillabéri. Mais derrière cette permanence, le fleuve montre aujourd’hui des signes de fragilité. L’ensablement progresse, les captures diminuent et les inquiétudes grandissent chez tous ceux dont le quotidien dépend de ce cours d’eau.
La mémoire d’un fleuve généreux
Sous un hangar servant d’atelier de fabrication de pirogues, les coups de marteau résonnent sur les planches de bois. Des artisans façonnent de nouvelles embarcations pendant que d’autres réparent celles usées par des années de navigation sur le fleuve. C’est dans cette atmosphère que Abdou Hamadou, 83 ans, président départemental de l’Association des professionnels des pêcheurs du Niger (APPN), nous a recueilli et accepté de nous parler d’un métier qu’il pratique depuis son enfance. Pour lui, la pêche est bien plus qu’un métier, c’est un héritage transmis de génération en génération. « La pêche est un héritage que nous avons reçu de nos grands-parents. C’est notre métier, notre identité et notre principale source de revenus. Nous ne pouvons pas l’abandonner », a-t-il affirmé.

Au fil de l’entretien, ses souvenirs dessinent le portrait d’un fleuve autrefois généreux, où le poisson abondait, et, où les pêcheurs rentraient rarement les mains vides. Aujourd’hui, dit-il, le paysage a profondément changé. L’ensablement gagne progressivement du terrain, réduisant le lit du fleuve et les habitats naturels des poissons. « Les anciens nous racontaient qu’autrefois, entre Tillabéri et le village de Gariyé, il fallait parcourir plus de quatre-vingts mètres avant d’atteindre les bancs de sable. Aujourd’hui, cette distance ne dépasse même pas vingt mètres ». Cette transformation, poursuit-il, se traduit également par la disparition progressive de certaines espèces autrefois communes, comme le Tchankaye, aujourd’hui presque inconnu des jeunes générations.
Malgré son âge, Abdou Hamadou continue de poser ses engins de pêche sur le fleuve. Mais les résultats ne sont plus ceux d’autrefois. Les filets remontent souvent presque vides, malgré plusieurs jours d’attente.« Cela fait trois jours que mes filets sont dans l’eau. Chaque jour, je les vérifie avec l’espoir d’y trouver ne serait-ce qu’un kilo de poisson. Hélas, je ressors toujours bredouille », a-t-il raconté avec beaucoup de regret. À cette baisse des captures s’ajoutent les dégâts causés par les hippopotames, qui détruisent régulièrement le matériel de pêche acquis au prix de nombreux sacrifices.
Avant de prendre congé, le vieux pêcheur lance un appel empreint d’émotion. « Un pêcheur sans eau est comme un cultivateur sans champ. Nous demandons aux autorités et à leurs partenaires de protéger ce joyau qu’est le fleuve Niger », a-t-il lancé.
Sur les eaux du Niger avec les Sorko
Quelques heures plus tard, nous embarquons sur le fleuve avec Youssoupha Adamou, président des Sorko de Tillabéri. La pirogue s’éloigne lentement de la rive. Sous les coups réguliers de la pagaie, l’eau se referme derrière nous. Le silence du fleuve n’est rompu que par le clapotis de l’eau contre la coque et le chant de quelques oiseaux qui survolent les berges.
À l’horizon, de part et d’autre, les rizières s’étendent à perte de vue. Les cultivateurs poursuivent leur travail malgré une chaleur de plus en plus pesante. Quelque part, de nombreux bancs de sable émergent désormais au milieu du fleuve, témoignant des profondes mutations qu’il subit.
Après plusieurs minutes de navigation, la pirogue accoste sur un petit îlot épargné par les eaux. C’est dans ce décor paisible que Youssoupha Adamou dresse un constat sans détour. Selon lui, la diminution des ressources halieutiques est le résultat de plusieurs facteurs qui se cumulent au fil des années. Le manque de végétation aquatique réduit les zones de refuge, d’alimentation et de reproduction des poissons, tandis que l’ensablement rétrécit progressivement le lit du fleuve et dégrade leur habitat.

À ces phénomènes naturels s’ajoutent les mauvaises pratiques de certains pêcheurs. L’installation de barrages de fortune ou d’obstacles sur les couloirs de migration perturbe la circulation des poissons et compromet leur reproduction. Il souligne également que la pression sur la ressource s’est fortement accentuée avec l’augmentation du nombre de pêcheurs.
Pour autant, le président des Sorko refuse de céder au découragement. Il estime que le secteur peut retrouver son dynamisme à condition de bénéficier d’un accompagnement durable. « Nous avons besoin d’équipements adaptés, d’un appui technique et de formations régulières afin d’adopter des méthodes de pêche plus modernes et plus durables. Nous avons reçu des formations en pisciculture, mais elles n’ont malheureusement pas été suivies des moyens nécessaires pour mettre ces connaissances en pratique », a-t-il expliqué. Un plaidoyer qui exprime les attentes d’une profession représentant la troisième filière de l’économie nigérienne, et qui aspire moins à l’assistance qu’à un véritable accompagnement lui permettant de vivre dignement de son métier.
Des filets de plus en plus vides
De retour au débarcadère, la réalité confirme les inquiétudes exprimées sur le fleuve. Sous un soleil désormais écrasant, les pêcheurs relèvent leurs filets avec une prudence mêlée d’espoir. Mais, une fois encore, les prises sont maigres. Boubacar Hamani, pêcheur d’une quarantaine d’années, vide lentement son filet. Quelques poissons seulement tombent dans la bassine. « Depuis ce matin, je n’ai attrapé qu’un kilo et demi de poisson. Mon ami qui pêche à côté de moi n’a même pas réussi à obtenir un kilo », a-t-il affirmé avec un visage crispé.
Autour des embarcations, les commerçantes attendent patiemment leur tour. Certaines espèrent acheter suffisamment de poisson pour alimenter leurs étals, mais les quantités disponibles ne permettent pas de satisfaire toutes les demandes. Les négociations sont rapides, tant la marchandise est rare. Pour Boubacar Hamani, cette situation contraste fortement avec les récits transmis par les anciens. Autrefois, explique-t-il, quelques heures suffisaient pour remplir les pirogues. Aujourd’hui, les journées de pêche sont plus longues, les dépenses augmentent et les revenus diminuent.
Dans cette région, le poisson occupe pourtant une place essentielle dans l’alimentation des ménages. La baisse des captures ne fragilise donc pas seulement les pêcheurs ; elle affecte aussi les commerçantes, les consommateurs et toute une économie qui, depuis toujours, vit au rythme du fleuve Niger.
Sous l’arbre de la grande voie
En quittant les berges pour rejoindre la grande voie qui traverse la ville de Tillabéri, le décor change, mais le fleuve reste au cœur de toutes les activités. Sous l’ombre d’un grand arbre, plusieurs femmes sont installées autour de bassines remplies de poisson frais. Les clients arrivent par vagues, discutent les prix, choisissent quelques poissons avant de reprendre leur chemin. L’endroit est devenu, au fil des années, un véritable point de rencontre entre pêcheurs, commerçantes et consommateurs.
Parmi elles, Fatima Issifi accueille les clients avec le sourire. Depuis six ans, elle tire l’essentiel de ses revenus du commerce du poisson. Chaque jour, elle s’approvisionne auprès de pêcheurs et de fournisseurs qui acheminent les produits depuis plusieurs localités, notamment Beynam, dans la commune rurale de Dessa. Le poisson est transporté dans des glacières afin d’en préserver la fraîcheur jusqu’à son arrivée à Tillabéri. « Le kilo de poisson se vend à 2 000 FCFA », indique-t-elle, tout en précisant que les prix varient selon les espèces, la taille et la qualité des prises. Les poissons les plus recherchés atteignent des prix plus élevés, tandis que les espèces les plus courantes restent relativement plus accessibles.
Si cette activité lui permet toujours de faire vivre sa famille, elle reconnaît que les conditions sont devenues plus difficiles. La baisse des captures et la cherté de la vie ont entraîné un recul des ventes. « Au début, les affaires étaient très bonnes. Aujourd’hui, les clients sont moins nombreux et les ventes ont considérablement baissé. Beaucoup de personnes n’ont plus les moyens d’acheter du poisson comme avant », confie-t-elle.
À travers son témoignage, force est de constater que c’est toute la chaîne de valeur de la pêche artisanale qui apparaît fragilisée. Lorsque les prises diminuent sur le fleuve, les conséquences se répercutent jusque dans les marchés où les commerçantes peinent à maintenir leurs activités.
Le regard des services techniques
Les constats dressés par les pêcheurs trouvent un écho auprès des services techniques de l’État. Pour le commandant Ousmane Kanta Garba, chef du Service régional de la Pêche, de la Faune et de la Pisciculture de Tillabéri, la région dispose pourtant d’atouts considérables. Traversée par près de 450 kilomètres du fleuve Niger, elle compte 199 mares, plusieurs retenues d’eau et une biodiversité riche de 112 espèces de poissons. Les statistiques officielles recensent également 1 070 pêcheurs et 600 mareyeuses.

Malgré ce potentiel, les ressources halieutiques se dégradent progressivement sous l’effet conjugué du changement climatique, de l’ensablement du fleuve, de la pression démographique, de la pêche frauduleuse et de la prolifération de plantes aquatiques envahissantes, notamment le Typha australis. Cette situation se traduit également par une baisse continue de la production halieutique, même si le secteur continue de jouer un rôle majeur dans l’économie régionale avec une contribution annuelle estimée à plus de 600 millions de francs CFA ces cinq dernières années.
Face à ces défis, les services techniques préconisent une approche globale. Celle-ci repose sur le renforcement du suivi et du contrôle des activités de pêche, la restauration des bassins versants à travers la gestion durable des terres, la lutte contre les espèces envahissantes, la création de débarcadères modernes et un meilleur accompagnement des pêcheurs. L’objectif est de favoriser une synergie entre les partenaires afin d’associer la formation à la mise à disposition d’équipements adaptés, condition indispensable pour assurer la pérennité du secteur et améliorer durablement les conditions de vie des communautés riveraines.
Le poisson dans l’assiette des ménages
Les effets de la baisse de la production halieutique ne se limitent ni aux pêcheurs ni aux commerçantes. Ils se ressentent également dans les foyers, où le poisson occupe une place importante dans l’alimentation quotidienne.
Une consommatrice de poisson, qui a souhaité garder l’anonymat, explique que sa consommation s’est accrue ces dernières années. La principale raison évoquée est la hausse du prix de la viande rouge, qui a rendu le poisson comme une alternative plus accessible. Elle souligne que ce produit présente plusieurs avantages, il est facile à cuisiner, disponible en différentes variétés adaptées à tous les budgets, et reste à la fois savoureux, nutritif et économique. Cependant, elle observe aussi une évolution du marché. Les prix du poisson ont connu des hausses, notamment celui du capitaine, et l’offre varie selon les saisons. Selon elle, il arrive que les poissons soient plus petits qu’auparavant ou que certaines espèces soient difficiles à trouver. Malgré ces contraintes, le poisson demeure, pour elle, plus abordable que la viande rouge, surtout lorsqu’il provient directement du fleuve. « Le poisson occupe une place très importante dans notre alimentation. Autrefois, il était plus accessible et plus abondant. Aujourd’hui, les prix augmentent et il devient parfois difficile d’en acheter régulièrement pour toute la famille », a-t-elle expliqué.
De par les observations, une certitude s’impose : le fleuve Niger demeure l’artère vitale de Tillabéri. Il nourrit les pêcheurs, fait vivre les commerçantes, soutient les consommateurs, irrigue les rizières et contribue à l’économie régionale. Mais ce patrimoine naturel montre aujourd’hui des signes de fragilité. Parmi lesquels on peut noter, l’ensablement progressif, la rareté de certaines espèces, la diminution des captures et les difficultés économiques qui répercutent sur l’ensemble des acteurs de la filière.
Les témoignages d’Abdou Hamadou, de Youssoupha Adamou, de Boubacar Hamani, de Zeynabou Issifi, de la consommatrice et les analyses des services techniques convergent vers une même conclusion, préserver le fleuve, c’est préserver les moyens de subsistance de milliers de familles.
Cette préservation passe par une lutte plus efficace contre la pêche frauduleuse, la restauration des écosystèmes, la modernisation des infrastructures, l’accompagnement des pêcheurs et une mobilisation accrue des pouvoirs publics, des partenaires et des communautés elles-mêmes.
À Tillabéri, la pêche artisanale est bien plus qu’une activité économique. Elle est un héritage transmis de génération en génération, un savoir-faire qui façonne l’identité des communautés riveraines et un symbole de résilience face aux défis environnementaux.
Adamou I. Nazirou
ONEP-Tillabéri
