Cheick Youssa Mounkaïla, SG de l’AIN
Avec le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication, force est de constater l’émergence de jeunes prédicateurs très actifs sur les réseaux sociaux. À travers des dizaines de vidéos, de lives et d’extraits partagés à grande échelle, un constat s’est progressivement imposé : la parole religieuse numérique est aujourd’hui marquée par de graves dérives, tant sur le fond que sur la forme.
En ce moment où les réseaux sociaux redessinent les contours de la prédication islamique, le secrétaire général de l’Association Islamique du Niger (AIN), Cheick Youssa Mounkaïla, se dit inquiet d’une dérive progressive mais profonde du discours religieux en ligne. Pour lui, l’enjeu dépasse la simple question théologique car, dit-il, il touche directement à la paix sociale et à la cohésion nationale. Selon lui, l’islam est une religion de paix, de fraternité et de savoir, et non une bagarre ou une tribune d’insultes.
Pourtant, aujourd’hui certaines personnes utilisent les réseaux sociaux pour juger, condamner et diviser, alors que la mission du prêche est d’éduquer et de rassembler les gens. Elles profitent de l’accès à la parole que donnent les réseaux sociaux pour se présenter en savants et mettent ainsi en danger la parole des vrais prédicateurs, ceux-là même qui détiennent le savoir et guident la communauté des croyants. L’ignorance, du fait de leurs agissements, progresse rapidement, sinon plus vite que le savoir.
Par tradition, la plupart des prédicateurs expérimentés délivrent des enseignements d’une heure ou plus dans un cadre pédagogique structuré. Mais sur les plateformes, ces prêches sont parfois tronqués volontairement en soustrayant des extraits de moins d’une minute qui sont ensuite diffusés hors de leurs contextes. Ces fragments deviennent par la suite la base d’analyses approximatives, voire insensées, où l’on prête à l’orateur des propos qu’il n’a jamais tenus dans le contexte exposé.
Plus grave encore, ces montages sont fréquemment suivis de fausses accusations, sans preuves ni références à des sources religieuses recommandées. Des termes lourds de sens sont employés à la légère comme déviance, égarement, innovation blâmable, voire mécréance. À ces accusations s’ajoutent des insultes publiques proférées à l’encontre de figures religieuses respectées. Le contraste est saisissant : d’un côté des hommes de science formés dans la durée ; de l’autre côté, de jeunes « prédicateurs » circonstanciels qui, selon plusieurs observateurs, n’ont lu que quelques ouvrages religieux, ou se prévalent simplement d’avoir mémorisé le Coran. Ce qui ne confère en aucun cas le statut de savant.
Un enjeu majeur pour la cohésion religieuse
Cette logique n’est pas sans conséquences, car elle installe le doute chez les fidèles, fracture les communautés et banalise une violence verbale pourtant contraire à l’éthique islamique. Pire encore, elle éloigne les jeunes d’un islam fondé sur la patience, l’humilité et la rigueur intellectuelle, avertissent les guides religieux.
Le secrétaire général de l’Association Islamique, Cheick Younssa Mounkaïla, rappelle qu’il faut franchir quatre portes pour devenir un prédicateur. « Il faut savoir bien lire le Coran et les hadiths, connaître les sciences coraniques, assimiler la Sunnah du Prophète de l’Islam et savoir analyser avec rigueur et sagesse les textes religieux et ceux des savants. Sans ces bases, le prédicateur ne guérit pas la société, il devient un poison’’, a-t-il expliqué.

« Avant, pour qu’un marabout prenne la parole en public, il faut qu’il sacrifie plusieurs années de sa vie à l’étude et au respect des textes religieux. Mais, aujourd’hui, c’est le contraire qu’on constate sur les réseaux sociaux : quelques vidéos suffisent à certains pour se proclamer prédicateurs », a expliqué Cheick Younssa Mounkaïla. Selon lui, cela émane de l’ignorance qui est aussi une maladie. « Prêcher, ce n’est pas humilier ! Prêcher, c’est éduquer, rassurer et rassembler les gens autour d’un point commun sans chercher à discréditer qui que ce soit », a-t-il précisé. Ainsi, dans la tradition islamique, la science précède la parole.
Les insultes envers les prédicateurs ne surprennent pas le secrétaire général de l’Association Islamique, surtout sur les réseaux. Le Prophète Muhammad (saw) a été insulté et humilié, a-t-il rappelé. « Mais, il n’a jamais répondu par la violence. « Il a toujours choisi la patience qui est la « hikma ». Cette « hikma » devrait être l’arme du vrai prédicateur … On convainc les gens par la douceur, pas par la contrainte », a-t-il insisté.
Adamou I. Nazirou (ONEP)
