La récupération des terres dégradées est un combat que mènent les autorités nigériennes depuis des décennies, afin d’accroître les espaces d’exploitation agro-sylvo-pastorale. Dans la commune rurale de Youri, département de Say, région de Tillabéri, l’essentiel des terres est constitué de plateaux et environ 60 % des sols ne sont pas exploitables. Ainsi, pour compenser le manque de terres arables, la municipalité, avec le soutien de ses partenaires, a recours à une technique éprouvée de récupération des terres dégradées : la réalisation de demi-lunes agro-sylvo-pastorales, des bassins en forme de croissant lunaire.
Cette technique permet de capter les eaux de ruissellement pendant la saison des pluies, de réduire l’érosion des sols et de retenir l’humidité afin de permettre aux cultures ou aux arbres de se développer. Elle contribue ainsi à transformer des terres stériles en espaces productifs et à favoriser un environnement plus vert. Sur une superficie de 40 hectares, de nombreux trous en forme de croissant se dessinent à intervalles réguliers.

Il est 11 h 55, en ce samedi 15 août. Les rayons du soleil tapent déjà fort. Sur le chemin menant au chef-lieu de la commune rurale de Youri, situé à 32 km de la ville de Niamey, les cultures se développent progressivement. Tout est vert. Certains champs sont protégés par des clôtures grillagés tandis que d’autres sont laissés sans protection.
Aucun animal en vue. L’atmosphère est calme, à peine troublée par le bruit du vent. Sur tout le parcours, un dispositif sécuritaire permanent est en place en vue d’assurer la libre circulation des personnes et de leurs biens. Au niveau du poste de contrôle de Doga, une fouille minutieuse est effectuée sur l’ensemble des véhicules entrant et sortant de Niamey. Personnel administratif, véhicules de transport en commun : tous, sans exception, passent par un contrôle avant de franchir la barrière.
Quelques produits saisonniers mûrs sont exposés sur des étals et proposés aux voyageurs tout le long de cette voie très fréquentée.
Un site latéritique aménagé pour la fertilité des sols
Le site ayant bénéficié de la réalisation des demi-lunes est situé à « Youri Zigui », l’un des quartiers de la commune rurale, sur les hauteurs du plateau, à environ 3 km de la mairie. Sur ce lieu, le sol est latéritique, rougeâtre, très sec, caillouteux et poussiéreux, avec une végétation rare, typique des zones sahéliennes. Sous un ciel entièrement dégagé, au cours d’une journée très ensoleillée et chaude, plusieurs dizaines de personnes, particulièrement des femmes vêtues chacune d’un hijab, équipées de kits de protection, notamment de masques et de gants, s’affairent à creuser la terre. Elles quittent leurs domiciles aux premières heures de la journée pour ne rentrer que le soir. À cet endroit, la terre ne produisait rien. Aujourd’hui, elle est exploitée autrement. Cette technique ancestrale constitue désormais un véritable gagne-pain pour les femmes de la commune et celles des villages environnants qui affluent sur le site.
Trois trous creusés sont rémunérés à 2 000 F CFA. Afin de multiplier les chances et les retombées, les femmes se sont organisées en plusieurs groupes pour creuser le plus grand nombre de trous possible.

Munies de leur matériel de travail, notamment des pioches, des pelles et d’autres outils manuels, le foulard bien attaché pour certaines, elles creusent et remuent la terre pour lui donner forme. Debout ou penchées, chacune donne le meilleur d’elle-même pour tirer le maximum de profit avant le coucher du soleil. Ces femmes parcourent plusieurs kilomètres. Certaines viennent avec leurs enfants, leurs frères ou leurs sœurs. Bref, toute une même famille peut se retrouver sur le chantier.
Une activité qui change le quotidien
Fati Boubacar est une mère de 36 ans, originaire de Youri Zigui. Depuis le lancement des activités, elle est régulièrement présente sur le site. C’est une véritable aubaine pour elle car, dit-elle, il est difficile de trouver un travail journalier rémunéré dans un village. Aujourd’hui, se réjouit-elle, « mes journées sont occupées et j’ai de quoi prendre soin de ma famille ». Parfois, confie cette mère au foyer, il lui arrivait de se réveiller sans un rond en poche. « Mais depuis que je travaille sur le chantier, j’ai de quoi subvenir à mes besoins parce que je ne rentre jamais les bras vides », ajoute-t-elle. Les jeunes hommes qui sont rentrés de l’exode ont également passé une bonne partie de leur séjour à travailler la terre à leurs côtés. Chacun a été rémunéré selon ses efforts. Nous sommes rémunérés à raison de 2 000 F CFA pour trois trous creusés en bonne et due forme. Pour ma part, j’arrive à en réaliser six », témoigne Mme Fati Boubacar.
Bien que l’endroit soit caillouteux et difficile à creuser, elle se donne à fond. « Avec les matériels de protection que nous distribuent les autorités, je n’ai aucune crainte d’attraper une maladie à cause de la poussière », indique-t-elle. Cette technique n’est pas nouvelle pour elle. Par le passé, rappelle-t-elle, un projet similaire a été mis en œuvre dans la zone. Il avait fait ses preuves et le rendement était meilleur. « À l’époque, sur le site expérimental, après la saison des pluies, il y avait toujours du fourrage pour les animaux, étant donné que le sol était humide. C’est une belle expérience. Nous espérons que le projet sur lequel nous travaillons sera à la hauteur de nos attentes et portera ses fruits », dit-elle.
Hadiza Ibrahim, la trentaine, est une autre habituée du site. Elle se rend à Youri Zigui du lundi au samedi. « Nous venons creuser des trous en forme de croissant pour améliorer nos conditions de vie. Nous sommes satisfaites de ces réalisations parce qu’elles ont empêché l’inondation de nos champs et, depuis le début de ces activités, nous ne vivons que de cela. Nous travaillons en groupes composés de huit membres et, au cours de la journée, ces groupes peuvent réaliser jusqu’à 15 trous », explique Mme Hadiza Ibrahim. Malgré les coups de soleil et la fatigue, trou après trou, aussi pénible que soit le travail, Hadiza Ibrahim ne baisse pas les bras. Son seul objectif : comptabiliser le maximum de bassins pour en tirer profit. « Récemment, mon mari est tombé malade et ce sont les revenus que je gagne ici qui m’ont permis de payer les frais de sa prise en charge à l’hôpital. Pour certains, c’est peu, mais pour moi, c’est énorme puisque cela m’évite de tendre la main », explique-t-elle avant d’exprimer ces espoirs. « Cette terre que nous creusons n’apportait rien avant en termes de végétation ni de fourrage. Même les animaux ne la sillonnent pas parce qu’il n’y avait rien. On espère qu’avec cette initiative, la donne va changer. Le travail est pénible, mais bien payé. C’est pourquoi nous nous plions en quatre pour protéger notre environnement », conclut-elle.
Les actions humaines au cœur de la dégradation des sols
Selon le chef du service de l’environnement de la commune rurale de Youri, M. Habiboulaye Amadou, la détérioration des sols résulte principalement de l’activité humaine. À ce titre, il pointe du doigt la déforestation, causée notamment par la démographie galopante, les défrichements, le pâturage aérien, le morcellement des plateaux, qui sont des domaines de l’État et regorgent de forêts boisées, ainsi que l’exploitation abusive du bois-énergie. Il a insisté sur le fait que, sans racines pour maintenir le sol, les zones deviennent plus sensibles à l’érosion. « Cette année, avec la pluviométrie, on a enregistré dans la commune rurale de Youri 120 millimètres de pluie, ce qui a presque ravagé certains villages. Dans les cuvettes, les cultures et certains jardins n’ont pas été épargnés par les dégâts. Nous avons recensé à l’heure actuelle, avec l’Administrateur délégué, des maisons qui sont tombées et des jardins dévastés par l’écoulement des eaux », a-t-il expliqué.

Avant de procéder au lancement des activités de récupération des terres à travers la réalisation des demi-lunes, les autorités communales ont d’abord commencé par l’information et la sensibilisation, afin de mettre la population au courant du projet. Cette étape achevée, les riverains ont répondu massivement à l’appel des autorités communales et ont placé ce projet au cœur de leurs préoccupations. « Après cette étape, nous avons lancé les activités en juillet. La technique des demi-lunes, dans notre contexte, a d’abord pour objectif la récupération et la restauration des terres qui sont, pour le moment, considérées comme impropres à la culture par les populations. C’est une fois la récupération effective que la terre sera prête pour la culture ou le pâturage », a-t-il déclaré.
Dans cette commune rurale, le responsable de l’environnement a souligné que les techniques de récupération des terres dégradées sont utilisées depuis plus de 20 ans et que des avancées significatives ont été enregistrées. C’est ainsi que plusieurs centaines d’hectares ont été récupérés avec l’appui des partenaires. « Avec le projet Sans Regret, dont les activités sont encore en cours, nous avons déjà pu récupérer 120 hectares sur le plateau de Youri Zigui », a expliqué le responsable de l’environnement de la commune.
Deux cents (200) personnes, toutes catégories confondues adultes, jeunes, hommes et femmes constituent la main-d’œuvre qui travaille sur le site. Au début, a-t-il précisé, en raison des travaux champêtres, il n’y avait pas suffisamment de personnel. « C’est à peine si nous arrivions à avoir 40 personnes. S’agissant du taux de réalisation, nous sommes à la dernière phase, et c’est même la fin des travaux », a-t-il ajouté.
Dans le cadre de la réalisation du projet, les autorités communales ont désigné un chef de chantier chargé de superviser les travaux. Son rôle est de veiller au respect des normes techniques des ouvrages.
Pendant la phase d’information et de sensibilisation, « nous avons expliqué aux populations que tout ouvrage qui ne répond pas aux normes ne sera pas comptabilisé et que tout ouvrage qui n’aura pas été comptabilisé ne sera pas rémunéré. C’est en ce sens que, pendant les travaux, si le chef de chantier constate un manquement ou un ouvrage mal confectionné par rapport aux dimensions et aux normes requises, il saisit automatiquement l’équipe qui l’a réalisé afin qu’elle procède aux corrections », a-t-il précisé.
Des ensemencements pour des résultats à long terme
Sur ces terres dégradées, impropres à toute culture, du quartier de Youri Zigui, des herbacées ont été répandues et ensemencées dans les ouvrages confectionnés, dans l’attente de la pluie. Fort heureusement, dans la nuit du dimanche 16 août, cette partie de la commune a été arrosée par une pluie abondante. L’eau s’est alors accumulée et les demi-lunes se sont remplies.
Les 40 hectares étaient ainsi submergés, offrant, depuis les hauteurs, une vue impressionnante. Fières de leur travail et de cette initiative, les femmes présentes sur le chantier saluent les initiateurs pour ces réalisations qui contribueront à améliorer les pratiques agricoles dans la commune. « Cette eau va permettre la régénération de la terre à travers la pousse de ces herbacées qui ont été ensemencées. Bientôt, tous ces ouvrages seront couverts de végétation », a précisé M. Habiboulaye Amadou.

D’ores et déjà, des précautions ont été prises pour assurer la pérennité de l’initiative, notamment à travers la mise en place d’un système de gardiennage afin d’assurer la sécurité des plants une fois le chantier libéré. « Aujourd’hui, le terrain a changé de visage. L’herbe qui va pousser sur cet espace récupéré aura un impact sur les familles, puisqu’elle sera utile aux animaux de ce village et même aux populations environnantes de Niamey », a ajouté le responsable communal de l’environnement.
Pour améliorer la durabilité et l’efficacité des actions de récupération des terres dans la commune de Youri, M. Habiboulaye Amadou appelle à la vigilance, au respect des normes techniques des ouvrages ainsi qu’à la sensibilisation de la population sur l’importance des travaux de récupération des terres. Il a souligné que des changements majeurs ont été constatés depuis le lancement des techniques de demi-lunes, notamment sur la qualité et la fertilité des sols. Ces ouvrages permettent de réduire le ruissellement, de favoriser l’infiltration des eaux et de retenir les matières organiques qui enrichissent le sol. À cela s’ajoutent la plantation d’arbres et l’ensemencement d’herbacées, qui contribuent à fixer les sols, ainsi que la recharge de la nappe phréatique.
Fatiyatou Inoussa,
Envoyée Spéciale
