Lors du spectacle
Ce fut une soirée de belle facture. Metteurs en scène de grand gabarit, artiste lumineux, espace bondé d’admirateurs, passionnés d’art. Il y en avait qui étaient restés debout pendant tout le spectacle, faute de places-assises, pour s’en délecter. Personne ne bronche. Tout le monde écoute, presque envoûté. L’auteur lui-même, absorbé par la beauté de la représentation, s’émeut devant son texte qu’il regarde se rhabiller là d’une nouvelle âme, presque refait – mais pas défait – réécrit sur scène par des esthétiques croisées : la voix imposante de l’artiste Jhonel, celle belle de Binta Torodo, la dextérité de l’artiste Boubacar Souleymane dit Barry jouant calebasse et Molo, mais aussi ces silences, ces lumières, la musique et les chants conçues dans la nostalgie des Negro-spirituals, des blues. Au milieu des douleurs de l’Histoire, une soirée est passée vite. Que nos artistes ont du génie !
Ce spectacle est une remontée dans le temps pour voir les torts d’une époque que l’Europe – la France surtout – n’a pas le courage de regarder pour se réconcilier avec et apaiser les tensions d’une Histoire qui avaient dans les silences de ses pages oubliées des colères muettes qui grouillent aujourd’hui au Sahel. Ce texte puissant est un regard lucide dans le rétroviseur de l’Histoire, avec des haltes sur les blessures du passé qui questionnent notre rencontre douloureuse avec l’Europe conquérante. Dans le croisement des textes foisonnants, l’on est allé de la narration idyllique d’une Afrique prétendument sauvage, faite d’exotisme banal qui ment sur son être car occultant son humanité et son humanisme, ses civilisations plurielles et belles pour la réduire à l’inculture. Puis, les spectateurs viennent accoster sur les caps de bonne espérance, avec la conscience diasporique des Nègres convoyés par les mers à travers les atroces tragédies de négriers fumant de chair méprisée, ici incarnée par la voix lointaine de Césaire Aimé qui a traversé le siècle et les continents, par son verbe volcanique et sa verbe caustique, et faire entendre le plus grand cri Nègre qu’on avait jamais encore entendu.
Flânerie d’un enfant noir de Pr. Moumouni Farmo, dresse, sans juger, un tableau sombre d’un passé commun. L’œuvre peut être perçue comme un vaste réquisitoire, mais elle montre et laisse les consciences juger pour appeler l’Europe à la barre…de l’Histoire. Ce texte s’inscrit dans une démarche mémorielle pour regarder la relation avec l’Afrique, de l’esclavage à la colonisation, des indépendances confisquées au mûrissement lent des consciences africaines, aujourd’hui révoltées, refusant l’abjecte soumission peureuse d’une époque.
Le texte est beau et fort. Frais et jeune. Les scènes retracées et rappelées, splendides et puissantes. C’est une invite au voyage dans le temps sur des géographies différentes où l’Histoire s’était déroulée afin de restituer ses pages sombres, soigneusement tues. C’est comme une traversée initiatique à travers les convulsions de l’Histoire sabotée, à travers les souffrances millénaires d’une Afrique bâillonnée avec « Ce dos tremblant à zébrures rouges, Qui dit oui au fouet sur les routes de midi » ainsi que le rapportait le poète David Mandessi Diop.
Aux soins de Vincent Mambachaka, Centrafricain et « figure majeure de la création artistique africaine » et d’Amadou Edouard Lompo, Professeur de lettres et Metteur en Scène nigérien, le spectacle méticuleusement élaboré a réussi à faire parler le texte de Farmo qui trouve ici une nouvelle vie. Faire parler un texte, lui donner une nouvelle vie, le sortir des silences mortifères de l’écriture par la mise en scène, est un art. L’artiste Jhonel est un vrai. C’est un grand artiste fait d’humilité et de passion qui met le cœur dans tout ce qu’il fait. Il sait que le beau, en art, est de l’effort constant. J’admire ce côté sobre de l’artiste autant que l’écrivain, tous discrets mais pétris de talents.
Jamais un public nigérien n’a été aussi discipliné qu’en ce soir au CCN Moustapha Alassane pour écouter aussi religieusement un texte, un spectacle que des esthétiques différentes subliment pour toucher à la conscience de notre époque.
Par le dialogue des époques, les intertextes suggérées de la littérature d’époques différentes, le public avait voyagé avec en toile de fond, la sémiotique des images projetées en arrière-plan, très saisissantes, qui rendent compte des horreurs vécues et endurées.
Ce texte est beau et fort à la fois. Il montre à chacun sa part de responsabilité, partant des violences d’une époque aux soleils des indépendances pour révéler une Afrique qui s’éveille, prend conscience d’elle-même, et lève enfin le point pour s’affirmer.
Pr. Farmo a écrit un texte. Pardon, il a écrit des temps qui sont souvent au prolongement de ceux du Grand-père tout aussi prolixe et engagé pour révéler les moiteurs d’une époque, mais aussi, pour encenser la Merveilleuse Afrique faite de promesses nouvelles. L’auteur parle mémoire ; il se refuse à parler revanche. Il parle humanisme. C’est donc un intellectuel qui traverse l’époque pour parler aux générations montantes. De ces douleurs vécues, une nouvelle Afrique nait, merveilleuse sans doute, mais encore balbutiante, décidée à ne plus courber l’échine. Flânerie d’un enfant noir, c’est l’Afrique qui, dans le souvenir, se parle et parle au monde.
La liberté est une quête permanente. Voilà la prophétie.
Dr. Issa Hassane
