Discours du Président de la République au 7ème Forum international sur la paix et la sécurité de Dakar. : « Les États sahéliens se doivent de mettre sur pied une stratégie militaire adaptée aux défis consistant dans le recours à des techniques et des moyens de nature à rendre la guerre la moins asymétrique possible », déclare S.E.M Mohamed Bazoum

Discours
Spread the love

Sharing is caring!

Monsieur le Président Macky Sall,

Messieurs les chefs d’Etat,

Mesdames et à Messieurs,

Mon propos ne consistera pas dans un discours tel qu’attendu en pareille circonstance. J’ai décidé délibérément de me rendre le plus utile possible aux participants à ce Forum en faisant part de mon analyse de l’insécurité qui prévaut dans certains pays du Sahel, dont le mien pour que nos échanges s’enrichissent de mon expérience personnelle. Le terrorisme à l’œuvre dans l’espace sahélien aujourd’hui se caractérise par des formes d’organisation qui s’apparentent singulièrement à celles observées dans les guérillas en Amérique latine au cours des années 1960-70.

Lorsque je lis les fiches des renseignements qui se rapportent au mode d’organisation de ces mouvements, j’y découvre une description de la réalité qui me rappelle mes lectures de Régis Debray et de Che Guevara. Les bases terroristes sont en effet organisées sur le modèle des focos, tels que décrits par Régis Debray. Ce modèle, on s’en souvient, n’avait pas fait fortune dans les guerres des mouvements de libération nationale en Afrique, ni à l’occasion des guerres de guérillas tentées au Cameroun, en RDC et au Niger au début des années 60. Il est pour le moins étonnant que ce modèle de guerre réapparaisse plus de 50 années plus tard et ait un succès technique sans commune mesure avec ce qui s’était passé à l’époque. Cela l’est d’autant plus que les organisations terroristes en question bénéficient d’un encadrement intellectuel de faible consistance, tout le contraire des expériences des années 60 où les mouvements révolutionnaires étaient animés par de vrais cadres politiques, d’un niveau appréciable.

Comment comprendre un tel phénomène ? En quoi les deux contextes sont-ils si dissemblables pour donner lieu à un tel décalage ?

Cette différence tient au fait que les avancées de la technologie permettent aujourd’hui aux groupes rebelles d’accéder à nombre de moyens, qui à l’époque étaient l’apanage des forces étatiques. Il en est ainsi des moyens de communication. Les groupes armés non étatiques utilisent en effet les téléphones mobiles GSM, les téléphones satellitaires, et possèdent leurs propres fréquences de Talkies walkies. Ils ont même à cet égard un certain avantage sur les armées qui est de pouvoir détruire les antennes des téléphones mobiles partout où elles considèrent qu’elles sont gênantes pour leur action.

D’autre part, de toutes les avancées de la science et de la technologie, les avancées dans le domaine de l’armement de base sont celles qui font l’objet de la plus large accessibilité. Cette vérité se vérifie d’autant plus dans le contexte actuel du Sahel où les groupes criminels sont alimentés en armes à partir de la Libye. À propos de la Libye, il faut à cet égard savoir deux choses : ce pays était du temps du Colonel Kaddafi une véritable poudrière. Les circonstances de la chute de son régime ont mis ces armes nombreuses à la portée de groupes criminels qui ont généré des réseaux de trafics par lesquels les pays sahéliens en furent littéralement inondés.

En outre, la guerre entre les différentes factions se disputant le pouvoir dans ce pays très convoité a occasionné des interférences internationales qui ont mis en compétition des pays, parfois très riches, lesquels ont déversé des armes comme cela ne s’est jamais vu ailleurs. Ce trop-plein d’armes a été canalisé vers le Sahel et sert depuis lors à alimenter les différents foyers terroristes ainsi que les nombreux groupes de bandits criminels opérant dans la zone, surtout au Nigeria.

Le résultat est que jamais, nulle part au monde des groupes rebelles n’ont pu avoir accès aux mêmes armes que les forces légales qu’elles combattent, comme c’est le cas aujourd’hui au Sahel. J’ai même la faiblesse de penser que pour certaines armes, la proportion chez les terroristes est supérieure à celles détenues par les forces régulières. C’est le cas notamment des lance- roquettes RPG et des fusils mitrailleurs M80, qui sont les armes vedettes de ces guerres. Les mouvements révolutionnaires des années 60 étaient connus pour la pauvreté de leur armement et le déséquilibre caractéristique du rapport de forces vis-à-vis des troupes régulières en la matière. A contrario, les groupes terroristes opérant actuellement au Sahel se distinguent par le caractère sophistiqué et la quantité remarquable de leurs armes ainsi que de leurs munitions, acquis à des coûts très faibles à travers les réseaux de contrebande libyens.

L’autre grande vedette de cette guerre c’est la moto à 2 roues. Elle est le principal facteur de l’avantage tactique que possèdent les groupes armés non étatiques, qui est leur extrême mobilité. C’est véritablement la moto qui confère à cette guerre son caractère asymétrique. Quand on connait par ailleurs les caractéristiques physiques du terrain sur lequel opèrent les terroristes consistant dans l’absence de routes et une certaine densité de la végétation des arbres par endroits, on comprend l’avantage qu’il y’a d’utiliser ce moyen qui allie petite dimension, rapidité, rusticité et sobriété. En face les forces régulières utilisent des moyens mécanisés très peu commodes du fait notamment de leur lourdeur et de leur lenteur.

Mesdames, Messieurs,

En plus des facteurs techniques qui leur sont favorables, les groupes terroristes ont pour eux l’avantage de la connaissance du terrain ainsi que leur mode de vie pastoral qui en fait des hommes rompus à la souffrance due aux privations et la pénibilité de la vie au quotidien. Pour un jeune berger, passer de la marche à pied à la moto procure confort et prestige. Exactement comme  passer du bâton à la kalachnikov. Les jeunes qui intègrent les organisations terroristes se sentent exaltés par les merveilles auxquelles ils accèdent, ce qui leur confère un sentiment de valorisation de soi fantasmatique. Les victoires plutôt faciles remportées contre les armées régulières leur ont par ailleurs permis de prendre un ascendant psychologique sur ces dernières, confortant ainsi leurs préjugés ancestraux de pasteurs vis-à-vis des agriculteurs. Outre les atouts ci-dessus cités, les mouvements terroristes sahéliens bénéficient de conditions d’accès à des ressources financières inédites pour une rébellion. Le nord du Mali est depuis presque deux décennies un espace de non droit où s’est développée une économie criminelle autour notamment du trafic transsaharien de la drogue en direction de l’Europe et de l’Asie. Les organisations terroristes locales, succursales d’Alqaida et de Daesh ont partie liée avec ce trafic qui leur procure de l’argent, tout comme les rançons faramineuses payées par certains pays pour libérer leurs citoyens retenus comme otages.

La présence de gisements d’or nombreux dans la zone a favorisé des activités d’orpaillage sous leur contrôle, ce qui leur permet également d’accroître leurs capacités financières. Mais en ce moment, une bonne partie de leur argent leur vient des extorsions, du vol à grande échelle de bétail et des taxes auxquelles ils soumettent systématiquement toutes les populations des vastes zones qu’ils parcourent sur leurs motos. Depuis la généralisation à grande échelle de ces taxes ainsi que du vol de bétail, les vocations se sont particulièrement développées et le nombre de jeunes pasteurs rejoignant les groupes terroristes ne fait que s’accroître.

Un autre aspect très caractéristique de ces mouvements, tout à fait à l’opposé des expériences révolutionnaires des années 60, réside dans le fait que les chefs terroristes vivent en général dans leur propre terroir, pas très loin de leurs familles. Ainsi, ils fréquentent quasi normalement leurs familles et jouissent de tous les avantages qui découlent d’une telle situation. Le moindre d’entre eux n’est pas qu’ils puissent, au passage d’une opération militaire lourde, repérée de très loin se déguiser en paisibles bergers.

Mesdames, Messieurs,

Je viens de dépeindre un tableau qui laisse à voir les nombreux atouts qui sous-tendent la tendance à l’expansion du terrorisme au Sahel. Mais le phénomène ne comporte pas que des atouts. Il a aussi ses grandes faiblesses qui privent le projet de toute forme de viabilité à long terme. Son talon d’Achille réside dans son absence de projet de société, son faible encadrement politique et son incapacité subséquente à mettre sur pied la moindre forme d’administration.

Si au départ, Al Qaeda au Maghreb islamique en occupant le nord du Mali à travers ses affidés locaux prétendait vouloir instituer la Charia, voire fonder un Émirat islamique, c’était surtout parce qu’elle utilisait pour l’essentiel des cadres algériens et sahraouis. Aujourd’hui que ces cadres ne sont plus là, sa rhétorique islamiste renvoie davantage à ses origines qu’à une éthique sous tendant un vrai projet. À ce niveau un distinguo mérite toutefois d’être établi entre le groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) d’une part et l’Etat islamique au grand Sahara (EIGS) d’autre part.

Le GSIM possède des cadres certainement radicalisés et utilise même à la base de jeunes dont beaucoup ont fréquenté les écoles coraniques traditionnelles. Au sein de ce mouvement la rhétorique islamiste est plus prégnante, se traduisant sur le terrain par l’organisation de prêches, la manifestation d’actes de prosélytisme relativement courants et une tendance à l’agression contre les symboles de l’Etat (surtout les écoles) et de l’islam traditionnel. Par contre rien de tout cela n’est noté à l’EIGS dont la base ainsi que l’encadrement sont composés de bergers qui n’ont jamais fréquenté les écoles coraniques et dont l’islamisation est des plus superficielles.

En vérité, dans la mesure où le terrorisme est devenu un moyen de gagner son pain il a attiré à lui tous les bandits vivant de trafics transfrontaliers divers qui ont traditionnellement écumé l’espace (braconniers, coupeurs des routes, trafiquants de carburant, de tramadol, etc). Aujourd’hui, ce qui est à l’œuvre consiste dans un mélange de stratégies diverses dont le lien réside, du moins au Niger, au nord du Mali et à l’est du Burkina, au-delà des slogans, dans une violence cupide imposant une chape de plomb oppressive contre les populations. Celles-ci sont spoliées de leur bétail, assujetties à des taxes exorbitantes au nom de la Zakat et tenues en respect par une terreur effroyable. Cela est une conséquence d’un phénomène concomitant de djihadisation du banditisme et de banditisation du Djihad.

Mesdames, Messieurs,

À l’évidence, nous sommes loin des mouvements rebelles des années 60 et de leurs mots d’ordre exigeant des révolutionnaires d’être dans les communautés comme un poisson dans l’eau. Ici les terroristes vivent non pas au sein mais à côté des communautés et à leurs dépens imposant leur soumission par la violence. Ces mouvements n’ont pas vocation à construire quelque projet ; ils n’envisagent rien d’autre que la rapine dont ils vivent à l’instant, l’instant étant leur seule temporalité.

Cependant, si le terrorisme sahélien se réclamant de l’islamisme n’est porteur d’aucun vrai projet à caractère politique, ses agissements violents ont en revanche des effets politiques réels et même disproportionnés. En effet, la pression exercée sur les populations à travers les tueries à caractère ethnique et les rackets donnent lieu à des situations de désolation relayées par les réseaux sociaux qui créent à leur tour une psychose particulièrement traumatisante. Cette psychose affecte dangereusement le moral de tout le pays et crée un besoin de sécurité marqué au coin de l’impatience. Cela débouche sur un sentiment délétère exacerbé par les réseaux sociaux et exploité de façon opportuniste par les partis politiques d’opposition et une certaine société civile. C’étaient, on s’en souvient, les déboires de l’armée dans le nord du pays en 2012 et l’angoisse qui s’était emparée des populations qui avaient délégitimé le régime du Président ATT au Mali et conduit à sa chute au cours du mois de mars de cette année-là.

De même, si en août 2020, la coalition M5- RFP a pu mobiliser des foules nombreuses et provoquer la chute du Président IBK, cela était dû davantage au traumatisme généré par l’insécurité qu’aux accusations de mauvaise gouvernance portées contre lui

Mesdames, Messieurs,

Comme on peut le constater, les organisations terroristes opérant au Sahel, animées par des bergers incultes, opérant sans aucun projet politique ont tout de même pu réussir à diviser localement les communautés ethniques entre elles, décrédibiliser les États aux yeux de leur opinion en semant le doute sur leurs capacités à assurer leur sécurité et favoriser une campagne de dénigrement à l’encontre de leurs alliés internationaux dans leur combat commun contre le terrorisme.

S’il suffit en effet que 4 bandits sur 2 motos massacrent des dizaines de personnes habitant un village très isolé pour provoquer un choc national, la porte est dès lors grande ouverte aux théories du complot les plus délirantes dont le destin n’est en l’espèce que le symptôme de l’état de démoralisation des sociétés victimes de ce fléau.

En conclusion, un tel contexte est gros de tous les dangers et les États sahéliens se doivent de mettre sur pied une stratégie militaire adaptée aux défis consistant dans le recours à des techniques et des moyens de nature à rendre la guerre la moins asymétrique possible. C’est ce que le Niger s’efforce de faire. Ils ont par ailleurs besoin d’un soutien plus adapté de leurs partenaires axé sur le renseignement, l’appui aérien et le renforcement des capacités de leurs armées. A propos du renseignement, la grande erreur des partenaires est leur faible implication dans le combat contre le trafic des armes en provenance de Libye, qui est pourtant le paramètre le plus important dans la prévalence de ce terrorisme. Les pays du Sahel ont enfin besoin de ressources financières exceptionnelles dont l’accès commande une dérogation aux règles de financements traditionnels consacrés par les institutions financières internationales faute de quoi leur action restera toujours très insuffisante.