M. Ibrahim Adamou LOUCHE
Chaque année, la publication de l’Indice de perception de la corruption (IPC) par Transparency International agit comme un révélateur brutal de l’état de la gouvernance publique à travers le monde. Le rapport rendu public le mardi 10 février 2026 ne fait pas exception. Le constat est alarmant : loin de reculer, la corruption progresse à l’échelle mondiale, y compris dans des pays dotés d’institutions démocratiques réputées solides. Cette tendance globale souligne le caractère systémique et profondément enraciné de la corruption, qui transcende les régimes politiques et les niveaux de développement.
Sur les 182 pays évalués en 2025, 122 obtiennent un score inférieur à 50, seuil à partir duquel la corruption dans le secteur public est considérée comme élevée. Le Niger, avec un score de 31, se situe bien en dessous de ce seuil critique. Classé 124ᵉ sur 182 pays, il perd trois places par rapport à l’année précédente, confirmant ainsi que la corruption demeure un obstacle majeur au bon fonctionnement des institutions publiques, à l’égalité devant la loi et à la confiance des citoyennes et citoyens envers l’action publique.
Au-delà de la corruption stricto sensu, la délinquance économique et financière continue également de prospérer, en dépit des efforts notables déployés par des structures spécialisées telles que la Cellule de Lutte contre la Délinquance Économique et Financière (COLDEFF). Les observations de terrain montrent que les pratiques frauduleuses, les détournements de fonds publics et les abus de biens sociaux restent fréquents, révélant ainsi les limites des dispositifs actuels de prévention, de contrôle et de répression.
Une approche centrée sur les conséquences plutôt que sur les causes
Ces contre-performances répétées interrogent l’efficacité des politiques mises en œuvre jusqu’à présent pour lutter contre la corruption et la délinquance économique et financière. L’une des principales faiblesses réside dans l’approche adoptée, qui tend davantage à traiter les conséquences visibles du phénomène – arrestations ponctuelles, sanctions symboliques, communiqués officiels – plutôt qu’à s’attaquer de manière systémique à ses causes profondes.
Parmi ces causes structurelles, deux facteurs apparaissent particulièrement déterminants dans le contexte nigérien. Le premier est ce que l’on peut qualifier de « pression sociale », un phénomène largement répandu mais encore insuffisamment pris en compte dans les politiques publiques. Dans une société marquée par une forte solidarité familiale et communautaire, de nombreux agents de l’État se retrouvent soumis à des sollicitations permanentes de la part de leurs proches. Ces derniers attendent de celui qui occupe une fonction administrative ou financière qu’il subvienne à leurs besoins, parfois au-delà de ses capacités légales et financières.
La pression sociale : une réalité silencieuse mais dévastatrice
L’histoire d’Abdou – nom d’emprunt – illustre de manière poignante cette réalité. Issu d’un milieu modeste, Abdou a brillamment réussi ses études avant d’intégrer une grande entreprise publique de la place, où il a rapidement gravi les échelons jusqu’à occuper un poste à responsabilité. Intègre, consciencieux et respecté, il incarnait le fonctionnaire modèle, jouissant de la confiance totale de sa hiérarchie et de ses collègues.
Durant les premières années, son salaire lui permettait non seulement de subvenir à ses besoins essentiels, mais également d’aider, dans une certaine mesure, les membres de sa famille restés au village. Toutefois, avec le temps, la hausse continue du coût de la vie à Niamey, conjuguée à l’absence de revalorisation salariale significative, a considérablement réduit ses marges budgétaires. Malgré cette situation, Abdou s’est retrouvé dans l’incapacité psychologique et sociale de renoncer à son statut d’« homme providentiel » au sein de sa famille.
Face à l’aggravation de la crise économique et à la multiplication des sollicitations, Abdou a progressivement franchi la ligne rouge. Profitant des failles dans les procédures internes de son entreprise et de l’accès privilégié à la caisse que lui conférait sa fonction, il a commencé à détourner de petites sommes, qu’il justifiait intérieurement comme une nécessité morale plutôt qu’un acte criminel. À ses yeux, il ne faisait que compenser l’incapacité de l’État à assurer une protection sociale minimale à ses citoyens.
Pendant près de deux ans, Abdou s’est ainsi improvisé « super-héros » familial, jusqu’au jour où un contrôle interne a mis au jour les irrégularités. Le préjudice pour l’entreprise a été estimé à près de 50 millions de FCFA. Une cellule de crise a été mise en place et un règlement à l’amiable a permis à Abdou de rembourser progressivement les sommes détournées, évitant ainsi une peine de prison. Ce dénouement, s’il a sauvé un homme, pose néanmoins la question de l’effet dissuasif réel des sanctions appliquées.
La précarisation des agents publics comme terreau de la corruption
Le second facteur explicatif réside dans la dégradation continue du pouvoir d’achat des agents publics. Les faibles revalorisations salariales, parfois inexistantes, combinées aux arriérés de salaires observés dans certains secteurs, créent un climat de précarité propice aux dérives. Dans un tel contexte, certains agents finissent par céder à la facilité, considérant la corruption non plus comme une transgression morale, mais comme une stratégie de survie économique.
Cette réalité ne saurait en aucun cas justifier les actes de corruption, mais elle permet d’en comprendre les ressorts profonds. Une politique anticorruption efficace ne peut faire l’économie d’une réflexion sérieuse sur les conditions de vie et de travail des agents de l’État.
Quelles pistes pour une lutte plus efficace ?
Pour espérer inverser durablement la tendance, trois pistes majeures méritent d’être explorées. La première consiste à renforcer les mécanismes de contrôle à tous les niveaux, en particulier dans les entreprises publiques et les services en charge de la gestion de la liquidité. L’exemple d’Abdou met en évidence les failles importantes existant dans certains processus internes. L’installation de systèmes de vidéosurveillance, bien que nécessaire, demeure insuffisante si elle n’est pas accompagnée d’une digitalisation complète des procédures financières, limitant ainsi les interventions humaines et les opportunités de fraude.
La deuxième piste repose sur la sensibilisation des populations. Il est impératif de mener des campagnes de communication ciblées pour faire comprendre que pousser, directement ou indirectement, un proche à détourner des deniers publics constitue une atteinte grave à l’intérêt général et hypothèque le développement du pays.
Enfin, la question des sanctions demeure centrale. Celles-ci doivent être réellement dissuasives, appliquées de manière équitable et transparente, sans considération de statut social ou de réseau relationnel. L’impunité, réelle ou perçue, reste l’un des principaux carburants de la corruption.
En définitive, la lutte contre la corruption et la délinquance économique et financière au Niger ne saurait se limiter à des discours ou à des actions ponctuelles. Elle exige une approche globale, intégrant à la fois des réformes institutionnelles, des mesures sociales et un changement profond des mentalités. C’est à ce prix seulement que le Niger pourra espérer « guérir » durablement de ces maux qui entravent son développement économique et social.
Adamou Louché Ibrahim Economiste et Consultant Ibrahim.adamoulouche@gmail.com
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