M. Ibrahim Tiemogo
Monsieur le président, l’AIAN a officiellement vu le jour en 1995 avec des objectifs très pertinents pour un pays comme le Niger. Mais, elle est restée plutôt léthargique, pourquoi ?
Comme vous le savez, cette période a coïncidé avec un grand bouillonnement politique et avait été caractérisée par de nombreux clivages partisans. Le bureau n’a pu mener aucune activité jusqu’en 2022 où un groupe de travail a été mis sur pied pour définir les actions de relance de l’AIAN.
Aujourd’hui, on constate une reprise des activités de l’Association, de quoi dispose l’AIAN et comment compte-t-elle accompagner les autorités dans la lutte pour la souveraineté alimentaire qui est un défi majeur pour le pays?
La relance de l’AIAN a comporté l’organisation de son premier congrès le 10 juin 2023. A l’issue des travaux dudit congrès, un nouveau Bureau Exécutif National a été élu.
Conformément à ses textes de base, l’AIAN a pour mission, de contribuer efficacement, à travers des réflexions, des propositions et des actions concrètes, à la promotion d’une nouvelle orientation pour le développement agricole et rural. L’AIAN se propose de mieux faire connaître les sciences agronomiques et toutes les autres sciences connexes, apporter, sur demande, un appui conseil aux décideurs et aux autres parties prenantes et s’associer à la mise en œuvre des programmes dans tous les domaines du développement agricole et rural.
C’est ainsi que l’AIAN s’engage fermement à être un maillon essentiel, et à accompagner le CNSP et le gouvernement dans la mise en œuvre des programmes de développement, notamment contribuer d’une manière significative à relever l’un des principaux défis du Niger, celui d’assurer la souveraineté alimentaire du pays.
La force principale de notre association réside dans la qualité exceptionnelle de ses compétences. L’association regroupe plus de 250 membres répartis dans toutes les spécialités du développement agricole et rural, incluant de nombreux professeurs et docteurs. Plusieurs membres de notre association ont eu à exercer de hautes responsabilités nationales et internationales, disposant ainsi d’une expérience et d’une expertise avérées.
L’AIAN dispose indiscutablement de deux atouts majeurs pour accompagner l’atteinte de la souveraineté alimentaire. Il s’agit de la richesse de ses compétences et son adhésion inébranlable aux objectifs fixés par nos plus hautes autorités.
Par ailleurs, une analyse de la vision du Chef de l’Etat et du Programme pour la Refondation de la République nous a permis d’en déduire des thèmes d’intérêt pour la mise en œuvre dudit programme et l’élaboration de la politique agricole nationale. Chaque thème choisi a été assigné à une commission chargée de mener les réflexions et les investigations nécessaires pour la production de rapports qui, après validation, sont adressés aux autorités compétentes.
Votre Association a fait des projections tendant à expliquer qu’il est possible d’atteindre la souveraineté alimentaire en 2030. Ces analyses sont en adéquation avec la Vision du Chef de l’Etat pour ce secteur. Qu’est-ce-qu’il faut faire et comment doit-on procéder pour réaliser cet objectif?
Les axes 3 de la vision du Chef de l’Etat et celui du Programme pour la Refondation de la République donnent la priorité à l’identification et au développement des filières susceptibles de poser les jalons d’une souveraineté alimentaire.
Force est de constater qu’après 65 ans d’indépendance, notre pays n’a toujours pas atteint sa souveraineté alimentaire. En effet, la situation alimentaire se caractérise par une récurrence de déficits consécutifs à une insuffisance de la production agricole. La période 2000-2024, a enregistré douze années déficitaires dont huit pour 2011-2024. La couverture de ces déficits se fait par d’importantes saignées financières coûtant des centaines de milliards de francs CFA à l’économie nationale.
Pourquoi le Niger, avec ses immenses potentialités, n’arrive pas à nourrir sa population ? Que doit-on changer pour inverser cette tendance ? Un changement radical de politique est nécessaire. L’atteinte de la souveraineté alimentaire permettra de relever les importants défis alimentaires actuels et garantir avec sérénité un avenir plus résilient et autonome au Niger dans le cadre de la Confédération de l’AES.
A cet effet, cinq commissions regroupant une centaine de professionnels des huit régions de notre pays se sont engagées dans un travail laborieux et passionnant ayant abouti à la production de sept documents qui constituent notre contribution à la mise en œuvre effective des orientations fixées par nos plus hautes autorités. Les résultats ont été présentés officiellement aux autorités, notamment le ministre de l’Agriculture et de l’Élevage, le président du Conseil Consultatif pour la Refondation et dernièrement au Premier ministre.
C’est ainsi que nos estimations corroborent l’objectif des cinq années évoquées par le Chef de l’Etat au cours de sa dernière intervention sur Télé Sahel. L’année 2030 pourrait être celle du point d’équilibre entre les besoins alimentaires et la production agricole.
Toutefois, de nombreux efforts doivent être consentis, notamment : la prise en charge par les ressources nationales du financement de l’agriculture; la mise en place d’un mécanisme de gouvernance transparent et inclusif; le développement du capital humain et la transformation de l’administration en un outil efficace; le renforcement des interactions entre la recherche, la formation et le conseil agricole; le développement des filières porteuses du secteur agricole suivant les régions ou les zones agroécologiques; le renforcement des systèmes nationaux de production et de vulgarisation des intrants : semences, engrais, matériels agricoles, aliments bétail, etc; la création des conditions favorables à l’émergence de champions dans le secteur agricole; l’amélioration de la gestion foncière, des terres, des eaux et la diversité biologique.
Par le passé, on a assisté à des programmes et politiques agricoles très ambitieux du moins sur le papier (à l’image de l’Initiative 3N), mais la souveraineté alimentaire est toujours d’actualité. Qu’est-ce qui n’a pas marché?
L’analyse des différentes politiques agricoles du Niger montre une évolution complexe et dynamique. Depuis 1960, les politiques ont évolué de la promotion des cultures de rente à l’autosuffisance alimentaire, puis à la sécurité alimentaire et enfin aux stratégies de développement rural avec la Stratégie de Développement Rural et l’Initiative 3N.
Toutefois, ces différentes politiques ont malheureusement suivi l’évolution des exigences des bailleurs de fonds, obligeant chaque fois les pouvoirs publics à ajuster leurs objectifs ou à y renoncer.
Il est donc aisé d’admettre que les faiblesses des résultats obtenus résultent essentiellement dans une volonté politique non réelle, la prise en charge du développement agricole et rural par les bailleurs de fonds et l’approche projets.
En moins de trois (03) ans, on a assisté à des progrès appréciables notamment dans le domaine de la production rizicole malgré un contexte difficile. Qu’est-ce qui a fait la différence d’après vous?
La différence fondamentale à ce niveau est la volonté politique et l’implication personnelle du Chef de l’Etat. Les nouvelles autorités ont mis l’accent, dans le cadre de la souveraineté alimentaire prônée depuis le 26 juillet 2023, à la promotion des aménagements hydroagricoles et de la Grande Irrigation.
Le Programme Grande Irrigation a pour, entre autres, objectif la réduction de moitié des importations de riz au Niger d’ici 2027. Pour ce faire, il est prévu de réaliser l’aménagement de 21 200 hectares supplémentaires et réhabiliter 10 000 hectares d’aménagements hydro-agricoles existants afin de doubler les superficies actuelles, soit 39 700 hectares.
La réussite de ce programme s’explique tout simplement parce qu’il a été conçu, pensé et réalisé par des Nigériens en vue de répondre à une problématique nigérienne et le tout financé sur fonds propres.
En tant que spécialiste, quels sont les principaux obstacles à l’atteinte de la souveraineté alimentaire au Niger et comment les adresser ?
Les principaux obstacles sont la vulnérabilité climatique : le Niger fait encore face à des défis climatiques importants tels que la sécheresse et les inondations; la dépendance à l’agriculture pluviale, ce qui la rend vulnérable aux aléas climatiques; la faiblesse de financements et d’investissements pour moderniser les pratiques agricoles et améliorer la productivité; la dégradation de l’environnement et la perte de la biodiversité affectant la productivité agricole
Pour faire face à ces défis, le Niger a mis en place plusieurs programmes et projets dont le PACIPA, et plus récemment le Programme pour la Refondation de la République. On peut relever, en guise de pistes, l’accroissement de la production du riz et du mais; le développement des cultures de décrues et valorisation des eaux de ruissellement; une meilleure diffusion des résultats de la recherche agricole; le développement des chaînes de valeur, le renforcement des organisations des producteurs; la promotion de l’entreprenariat et la sécurisation de l’investissement privé.
Interview réalisée par Siradji Sanda (ONEP)
