L’honorable Elhadji Bozari Amadou Sabo
Le processus de Refondation entamé par le Niger accorde une place de choix à la promotion des valeurs ancestrales positives. Les chefs traditionnels, gardiens de nos traditions et de nos valeurs, jouent un rôle fondamental dans la préservation de la quiétude sociale. Dans cet entretien réalisé à l’occasion de l’édition spéciale du Sahel Mag consacrée à la région de Dosso, le Chef de canton de l’Aréwa parle de l’histoire de son canton, ses relations avec les autres chefferies ou communautés nationales et surtout du rôle du chef traditionnel dans la prévention des conflits et le renforcement de la cohésion sociale.
Honorable chef, nous sommes à Dogondoutchi, chef-lieu du canton de l’Aréwa dont vous êtes le chef, veuillez nous parler de l’histoire de ce canton.
Je vous remercie d’être venus chez nous, ici à Dogondoutchi, dans la cadre de la mission de reportage initiée par l’Office National d’Edition et de Presse. Je commencerai par dire que la chefferie de l’Aréwa a une longue histoire, remontant à des siècles, des temps presqu’immémoriaux dont on ne peut exactement connaitre la date. On parle de plus de cinq cents ans. A l’origine, les gens qui ont créé cette chefferie de l’Aréwa sont ceux qu’on appelait les Arawa. Mais en réalité, ce n’était pas « Arawa », c’est plutôt les « Arirawa » qui veut dire le gens de Ari ou les descendants de Ari. En fait, notre grand père était un kanouri venu du Bornou en passant par Daoura qui s’appelait Ari. Mais avant, je dois parler de Daoura car, Il y’avait une princesse de Daoura qui devrait être une reine. Et comme c’était une femme, dans une société patriarcale, cela n’avait pas marché. Déçue ou par consensus, la princesse avait alors quitté Daoura pour venir jusqu’à l’emplacement actuel du village de Lougou pour s’installer et instaurer son royaume, avec ses hommes. Elle était devenue alors la reine ou Saraounia. C’est de là, en réalité, que l’histoire des Arawa ou si vous voulez Arirawa commença. C’est là qu’elle a hébergé un homme appelé Baoura, un puissant chef animiste, à qui elle a donné sa fille en mariage. L’homme s’était installé quelques kilomètres plus à l’ouest dans le village actuel de Bagagi. Après chemin faisant avec les mouvements des populations, un autre homme, ayant quitté le Bornou, du nom de « Ari Kanoumbo », dans ses pérégrinations, était arrivé sur les lieux, précisément à Bagagi, chez le Baoura, le gendre de la Saraounia. Pendant son séjour, Ari s’était marié à la fille de Baoura. C’est de ce mariage que la lignée des Arawa ou Arirawa eut son origine. La fille du Baoura donna naissance à deux enfants jumeaux dont un est mort accidentellement. L’histoire vous sera certainement contée par Baoura. Après la naissance, Ari, qui entre temps, est reparti à Daoura, reçut l’information et envoya un émissaire pour le baptême. C’était un homme de Daoura portant de balafres ethniques du Daoura à partir desquelles on identifiait l’appartenance des personnes. C’est dans cet exercice de recherche de signes faciaux qu’une femme apportant de l’eau à la douche à l’émissaire l’aurait surpris après avoir enlevé son turban pour se laver. Elle avait alors dit qu’il portait des cicatrices de la bouche à l’oreille, sauf qu’elle avait mal apprécié. Les enfants ont alors été cicatrisés conformément à ce qu’elle dit avoir vu pour garder les traces de leur papa : deux longues cicatrices en forme de courbe sur les joues, de la bouche à l’oreille. Lorsque Ari Kanoumbo a appris la nouvelle que ses enfants ont été balafrés de la sorte, il avait dit ; To Akazama nan !, qui veut dire que les enfants n’ont qu’à rester là où ils sont. L’enfant survivant Akazama a grandi et s’est illustré par son courage et sa bravoure. La nécessité d’avoir un dirigeant pour cet espace s’est imposé. C’est alors qu’il prit la tête de l’entité qu’on appelle aujourd’hui Aréwa, sur avis, conseil et l’aval de la Saraounia et du Baoura qui sont ses grands-parents. Cela s’est passé, il y a environ 500 ans. Donc, l’histoire de Arawa ou Arirawa a commencé dès lors. L’Aréwa s’est ainsi agrandi au fil des ans, couvrant un très espace allant jusqu’au Nigeria. C’est d’ailleurs ce qui justifie la présence actuelle d’une dizaine de « Sarkin Aréwa » ou bien « Mai Aréwa » dans les états de Sokoto et Kebbi. Ici au Niger, nous avons les cantons de Dogondoutchi, Tibiri, Guéchémé, Kara-kara, Zabori, Sokorbé, y compris la chefferie de Loga, qui sont liés à Saraounia. Les Maouris, par exemple, dont vous entendez parler sont désecndants de l’Aréwa, mais qui se sont retrouvés dans des zones plus ou moins éloignées de l’Aréwa. Il y a des Arawa jusqu’à Dioundiou et Gaya, mais pas de chef de canton lié à Saraounia.
Quel genre de relations avez-vous avec les autres chefferies ou communautés nationales ?
Nous avons de très bonnes relations avec tous ces cantons de l’Aréwa que j’ai cités, nous avons la même origine. C’est avec le temps et l’arrivée des colons blancs que certains ont été séparés pour être des entités à part entière qui sont toujours avec nous, avec Saraounia et Baoura. Et nous entretenons aussi de très bonnes relations avec d’autres entités coutumières comme l’Ader, le Daoura et l’ensemble des entités kanouri dont nous sommes issus. Nous sommes les petits-fils de Ari. Entre nous, il y a le cousinage à plaisanterie. Vous venez juste de voir comment le chef de canton de Doguérawa, qui m’a rendu visite, était entré au palais, tout sourire et sans protocole aucun. Il se sent comme chez lui. En fait, le Ba’aré est comme un enfant chouchou au Niger. Partout où vous allez, vous verrez qu’il plaisante presque avec tout le monde ; les kanouri, le touaregs, les Adarawa, les daourawa, les gourmantchés, les peulhs sont nos cousins. Si vous allez un peu vers l’ouest, nous avons majoritairement des grands-parents Zarma. Ma grand-mère paternelle et ma grand-mère maternelle sont Zarma. Je dois signaler qu’à un moment de l’histoire, il y’avait même le canton de Maouré dans la zone de Niamey. Si vous observez bien, le Ba’aré ou Maouri, c’est selon l’appellation, est un vrai métisse. Bref, nos relations avec bon nombre de communautés, c’est des liens de sang, pas seulement de chefferie. Cela est dû à notre origine multiethnique.
Quelle relation existe entre les chefferies de l’Aréwa et les communautés animistes de la Saraounia de Lougou et le Baoura de Bagagi ?
Nos relations sont également bonnes et très cordiales. Elles ne datent pas d’aujourd’hui, ni d’hier. Mais c’est une relation très ancienne. Si vous vous rappelez, je disais que nous, nous sommes les petits-fils de ces deux personnages, Saraounia et Baoura. C’est plus qu’une relation simple. C’est un lien de sang. Nous avions toujours été ensemble et nous le sommes encore. Sauf que nous, nous dirigeons en tant qu’autorité coutumière et eux en tant qu’autorité, je dirais, morale, spirituelle voire religieuse. Pour nous, Lougou et Bagagi sont deux importants endroits chargés d’histoire, notre origine, nous les Arawa. Baoura est important pour nous, tout comme l’est Saraounia.
Vous arrive-t-il d’aller les consulter actuellement ?
Oui, bien sûr. Cela est un fait, nous gardons toujours certaines pratiques ou événements historiques. Par exemple, en ce qui concerne la saison de la chasse, jusqu’aujourd’hui, c’est Baoura qui nous envoie un message sur l’ouverture de la brousse (saison de chasse). Et nous relayons le message et apportons notre contribution comme le veut la tradition. Nous sommes avec eux dans notre vie quotidienne, nous travaillons avec eux pour perpétuer l’histoire sur tout ce qui n’empiète pas sur notre religion.
Honorable, veuillez nous parler de l’organisation administrative de la chefferie de l’Aréwa et de vos rapports avec l’administration publique
Nous avons effectivement une organisation très bien structurée. Ici, dans le palais du chef de canton, le chef est l’instance suprême, mais il a à ses côtés des notables qui occupent des fonctions avec des attributions bien précises et des chefs de village. Sans être exhaustif, je peux vous citer Maifada, Waziri, sarkin Yaki, Sarkin Dogarai, Barajé, Tchoukwassou etc…nous avons six chefs de secteurs qui représentent le Chef et plus de 300 chefs de village. Bref, nous avons une quarantaine de postes, de notabilités. Mais sachez que chaque notable a une mission qui lui est assignée ou au palais ou ailleurs dans les villages du canton, et il a son importance. Par exemple, les chefs secteur s’occupent de la gestion décentralisée des secteurs en charge, du règlement de tout ce qui ne nécessite pas l’intervention directe ou obligatoire du chef de canton. Ils lui rendent compte régulièrement.
Pour parler de nos rapports avec l’administration publique, il faut savoir que tout est régi par des textes nationaux. Il n’y a pas de rapports particuliers. Mais nous collaborons très bien avec la préfecture et les mairies dans tout ce qui touche à la vie de notre canton. Chacun joue sa partition dans le respect des lois.
Quel rôle joue la chefferie du canton dans le cadre du renforcement de la cohésion sociale ?
L’une de nos missions, c’est la réconciliation, la conciliation. Je pense que tant qu’on est juste à ce sujet, il y aura toujours la paix. Ici, nous avons des communautés d’agriculteurs, d’éleveurs, des commerçants et des gens qui ne sont pas autochtones qui vivent ici par exemple. En cas de conflit ou risque de conflit, il incombe au chef traditionnel de s’ériger en rempart à travers la sensibilisation, la conciliation pour ramener la quiétude. Et nous faisons cela régulièrement. Si un chef se lève et travaille dur pour lutter contre la pauvreté à travers l’agriculture, l’élevage, il montre l’issue de sortie de pauvreté à ses administrés. Cela peut aider à apporter ou renforcer la paix et la cohésion. Nous faisons un travail de sensibilisation à l’endroit des jeunes, nous leur créons des opportunités de travail, de commerce. Prenez l’exemple de Niamey, la majorité des jeunes commerçants ou vendeurs des fruits et légumes sont originaires de l’Aréwa. Nous nous occupons de notre jeunesse pour lui éviter de s’engager dans le mauvais chemin.
Combien de chefs ont régné sur le trône du canton de Dogondoutchi ?
Sur cette question, la réponse n’est pas très précise. Certaines sources orales évoquent plus de 300 Chefs de canton. Mais ce qui est écrit, consigné et retenu formellement, je suis le 33ème Chef de canton de l’Aréwa. Cela veut dire qu’il y a eu 33 Chefs de canton. Toutefois, la source orale n’est pas à négliger. Il y a eu des guerres, des guéguerres internes qui auraient provoqué même des assassinats. Certains chefs n’ont régné que quelques semaines, jours voire quelques heures à cause de certaines situations. L’un dans l’autre, il faut retenir que formellement, je suis le 33ème chef de canton de l’Aréwa.
Réalisé par Zabeirou Moussa et Yacine Hassane (ONEP)
