M. Abdoulaye Aboubacar, DG RINI
Face aux défis de la sécurité alimentaire et de la dépendance aux importations, le RINI se positionne comme un instrument majeur de la transformation économique du Niger. Dans cet entretien qui suit, le Directeur Général revient sur les investissements en cours, les perspectives industrielles, dévoile la stratégie de transformation de la filière rizicole nationale et l’objectif de traiter 350 000 tonnes de paddy par an pour faire du riz nigérien un véritable moteur de croissance.
Le RINI est une entreprise publique parmi d’autres. Pourquoi parler d’infrastructure stratégique ?
Parce que la fonction qu’elle remplit n’a rien d’ordinaire. La Refondation engagée par les autorités nigériennes place la valorisation des ressources nationales et la transformation structurelle de l’économie au rang de priorités absolues, sous l’impulsion du Président de la République, le Général d’Armée Abdourahamane Tiani, et du Premier ministre, M. Mahamane Ali Lamine Zeine. Dans cette vision, l’agriculture n’est plus un simple gisement de subsistance : c’est le socle d’une industrialisation appelée à irriguer durablement toute l’économie. Un barrage sécurise l’irrigation et l’énergie, une voie ferrée sécurise la circulation des marchandises. Une unité de transformation rizicole comme le RINI sécurise, elle, la conversion d’une récolte fragile, exposée aux aléas climatiques et à la volatilité des marchés, en un produit fini, stockable et substituable aux importations. C’est en ce sens que je parle d’infrastructure économique stratégique.
On pourrait penser que produire plus de riz suffit à atteindre la souveraineté alimentaire. Est-ce si simple ?
Non, et c’est une confusion fréquente. La souveraineté alimentaire n’est pas seulement affaire de production agricole : c’est un système où interagissent la capacité industrielle de transformation, la logistique de collecte et de distribution, le stockage, la commercialisation, la qualité, le financement et la gouvernance de filière. Il suffit qu’un seul maillon soit sous-investi pour fragiliser tout l’édifice. Une récolte abondante sans capacité de décorticage suffisante se traduit par des pertes ; un riz transformé sans circuits de commercialisation structurés se traduit par une désorganisation des prix qui pénalise d’abord les producteurs. Le RINI se positionne précisément à la charnière de ce système, en reliant collecte, transformation et distribution au sein d’une même chaîne de valeur.
Quel est, concrètement, l’impact économique d’un riz transformé localement plutôt qu’importé ?
Il y a un double effet, souvent sous-estimé. Le premier est un effet de change direct : les importations alimentaires pèsent lourdement sur des réserves de devises rares, disputées par d’autres priorités comme l’énergie ou les équipements industriels. Nous visons à terme le traitement de 350 000 tonnes de paddy par an, ce qui représente environ 227 500 tonnes de riz marchand usiné localement. À cette échelle, cela permet d’éviter l’achat de volumes équivalents sur les marchés internationaux, et de préserver entre 68 et 80 milliards de francs CFA de devises chaque année, des ressources qui restent dans le circuit financier national. Le second effet est un effet de valeur ajoutée redistribuée : un sac de riz importé rémunère un producteur et un transformateur étrangers, quand un sac de riz usiné au Niger rémunère un exploitant nigérien, des salariés industriels locaux, des transporteurs nationaux et, in fine, l’État à travers la fiscalité générée à chaque étape.
Certains estiment que le riz importé reste moins cher pour le consommateur nigérien. Le riz du RINI est-il aujourd’hui compétitif face à ces importations, ou cela suppose-t-il encore un soutien de l’État ?
Notre modèle bénéficie effectivement d’un appui de l’État, précisément pour que le riz local reste disponible et accessible au consommateur nigérien. Ce soutien n’est pas une béquille permanente : il accompagne une phase de montée en puissance industrielle, le temps que les économies d’échelle (plus de tonnage traité, une meilleure utilisation de l’outil existant, de nouvelles unités plus performantes) réduisent structurellement notre coût de revient. L’objectif est clair : que la compétitivité du riz RINI repose, à terme, sur notre performance industrielle et non sur un soutien permanent des finances publiques.
Cet effet se limite-t-il à l’usine, ou irrigue-t-il aussi les territoires ruraux ?
Il va bien au-delà de l’usine. Une unité industrielle en zone rurale agit comme un multiplicateur territorial : elle crée une demande stable pour les producteurs environnants, fait émerger des emplois de transport, de maintenance et de services connexes, et attire des investissements complémentaires. La réduction des pertes post-récolte suit la même logique : chaque tonne de paddy préservée et transformée équivaut, sans investissement agricole supplémentaire au champ, à un gain net de productivité pour l’ensemble du pays.
Vous avez renforcé le partenariat avec la FUCOPRI. Qu’est-ce que cela change réellement pour les producteurs ?
Beaucoup, en réalité. Le 2 juillet 2026 à Niamey, un atelier a réuni les responsables des coopératives de la Fédération des Unions des Coopératives des Producteurs de Riz, nos cadres et les partenaires de la filière, autour d’un objectif simple : organiser une commercialisation groupée plutôt que dispersée. Une vente atomisée, producteur par producteur, expose chaque exploitant au pouvoir de négociation des acheteurs et à la volatilité des prix de campagne. En organisant la vente à l’échelle des coopératives, nous inversons ce rapport de force : les débouchés se stabilisent, les revenus agricoles se sécurisent dans la durée, et les producteurs gagnent la visibilité nécessaire pour réinvestir, dans les intrants, les équipements ou les surfaces cultivées. Un débouché garanti, à un prix prévisible, est souvent ce qui déclenche l’investissement agricole. C’est aussi ce mécanisme qui nous garantit, en amont, un approvisionnement régulier en paddy, condition de notre propre rentabilité industrielle.
Je le dis souvent à nos partenaires : l’enjeu de ces rencontres dépasse les simples considérations commerciales. Chaque tonne de paddy transformée localement conforte, dans le même mouvement, le revenu de l’exploitant et l’économie nationale.
Une bonne partie de votre modèle dépend de la régularité de l’approvisionnement en paddy. Comment le RINI se prémunit-il contre une mauvaise campagne agricole liée à la sécheresse ou aux inondations ?
C’est une question que nous prenons très au sérieux. Notre ambition est de constituer, en amont, des réserves stratégiques de paddy et de riz marchand, qui nous permettront d’absorber les chocs d’une mauvaise campagne, qu’elle soit due à la sécheresse, à des inondations ou à tout autre aléa climatique, sans rupture d’approvisionnement pour nos unités industrielles ni pour le marché national. C’est la contrepartie logique de notre montée en échelle : plus notre rôle dans la sécurité alimentaire du pays grandit, plus notre capacité à absorber les à-coups climatiques doit grandir avec elle.
Vous avez conduit une tournée dans les unités de Kolo. Qu’en avez-vous retiré ?
Cette immersion dans nos unités industrielles de Kolo, en région de Tillabéri, nous a permis d’évaluer l’état des installations et d’identifier les contraintes techniques. L’enseignement principal est autant économique qu’industriel : une part significative de notre capacité de transformation existante pouvait encore être mieux valorisée, non par manque d’équipements, mais grâce à une meilleure organisation du travail. Nous engageons donc la transition d’un fonctionnement en deux équipes de huit heures, cinq jours sur sept, vers un dispositif en trois équipes de huit heures, sept jours sur sept. Ce passage à la continuité de production permet d’exploiter l’outil industriel existant de façon beaucoup plus intensive, sans qu’un franc supplémentaire ne soit investi en équipement. C’est, à court terme, le levier le plus direct pour augmenter notre capacité d’usinage : une meilleure utilisation du capital déjà installé, avant même l’arrivée de capacités nouvelles.
Au-delà de cette optimisation, quels sont vos projets d’investissement industriel ?
Nous avons en projet l’installation, dans plusieurs bassins de production du pays, de nouvelles unités modernes de décorticage, dont certaines adossées à des unités de cogénération valorisant la balle de riz comme source d’énergie. L’objectif est de porter la capacité de traitement du réseau RINI jusqu’au seuil des 350 000 tonnes de paddy par an, un changement d’échelle qui relève d’une restructuration profonde de notre outil industriel, et non d’un simple ajustement marginal. À l’échelle nationale, cette montée en charge doit permettre de résorber près de 25 à 30 % de la facture d’importation rizicole du Niger. Sur le plan territorial, l’implantation de ces nouvelles unités démultipliera la création d’emplois industriels directs et indirects, dans la logistique et la maintenance notamment, tout en stabilisant les débouchés pour un nombre croissant de réseaux coopératifs. La dimension environnementale de ces projets, à travers la valorisation énergétique des sous-produits, n’est pas un supplément d’âme : elle conditionne la soutenabilité économique de long terme d’une industrie appelée à opérer à une bien plus grande échelle.
L’installation de ces nouvelles unités représente un investissement important. Comment ces projets sont-ils financés : budget de l’État, partenaires techniques et financiers, ressources propres du RINI ?
Ces investissements ne sont pas pensés isolément : ils doivent suivre, au rythme voulu, la montée en capacité de production déjà engagée dans le cadre du PGI. Concrètement, les aménagements réalisés dans ce cadre vont progressivement accroître les volumes de paddy disponibles dans plusieurs bassins de production ; nos nouvelles unités de décorticage sont dimensionnées et implantées précisément pour capter cette production supplémentaire, plutôt que de la laisser repartir vers des circuits informels ou insuffisamment valorisés. Cela nous permet de phaser les besoins de financement en fonction des paliers de production réellement atteints sur le terrain, plutôt que d’engager des investissements en avance de phase.
À quel horizon comptez-vous atteindre le seuil des 350 000 tonnes, et où en est le RINI aujourd’hui par rapport à cet objectif ?
Nous nous fixons l’horizon 2029-2030 pour atteindre ce seuil des 350 000 tonnes de paddy traitées par an. C’est un objectif volontariste mais réaliste, qui tient compte du temps nécessaire à la fois pour optimiser l’outil existant (ce que nous faisons déjà avec le passage en 3×8, 7 jours sur 7) et pour installer, mettre en service et faire monter en régime les nouvelles unités de décorticage prévues dans plusieurs bassins de production.
Vous insistez beaucoup sur l’Excellence Opérationnelle. Qu’entendez-vous par là ?
Aucune de ces capacités nouvelles ne produira les résultats attendus si elle n’est pas adossée à une transformation des pratiques de gestion. C’est le sens de notre démarche d’Excellence Opérationnelle : une transformation culturelle qui redéfinit notre pilotage quotidien à travers une culture de la qualité étendue à tous les niveaux, une logique d’amélioration continue des processus, et une approche des chiffres qui fait de la donnée, et non de l’intuition, la base de nos décisions industrielles.
Cette approche repose-t-elle uniquement sur les outils et les processus ?
Non, elle repose d’abord sur les personnes. Les capacités matérielles ne produisent de la performance que si elles sont opérées par des compétences à la hauteur : maîtrise technique des équipements, discipline opérationnelle, leadership intermédiaire capable de faire vivre nos standards au quotidien. C’est pourquoi la montée en compétences de nos équipes, à tous les échelons de l’entreprise, conditionne directement la réussite de l’ambition industrielle que nous portons. Le capital humain n’accompagne pas la transformation : il en est la condition de réalisation.
Quelle sera, selon vous, la prochaine étape concrète pour le RINI dans les douze prochains mois ?
Dans les douze prochains mois, notre priorité est de consolider ce qui a déjà été engagé avant d’ajouter de nouvelles couches. Concrètement, cela signifie stabiliser le fonctionnement en trois équipes, sept jours sur sept, dans l’ensemble de nos unités, pour que ce gain de capacité soit acquis et non ponctuel. En parallèle, nous voulons lancer les premiers travaux d’installation des nouvelles unités de décorticage prévues dans le cadre du PGI, en commençant par les bassins où les études sont les plus avancées. Sur le plan agricole, nous comptons consolider davantage le modèle de commercialisation groupée avec la FUCOPRI pour la prochaine campagne, et poser les premières briques de nos réserves stratégiques de paddy. Ce sont des étapes moins spectaculaires qu’une inauguration, mais ce sont elles qui conditionnent notre capacité à tenir l’horizon 2029-2030.
Pour conclure, quel message souhaitez-vous adresser au-delà du cas du RINI ?
Que la véritable souveraineté alimentaire ne se résume pas à produire davantage. Elle consiste à maîtriser l’ensemble de la chaîne de création de valeur, depuis le champ jusqu’au consommateur : la collecte, la transformation, la qualité, la logistique, le financement et la commercialisation. C’est cette maîtrise intégrale qui distingue les économies qui subissent leur dépendance alimentaire de celles qui en sortent durablement. Notre trajectoire au RINI dépasse le seul cas d’une entreprise publique : elle illustre un principe plus général. Les pays qui parviennent à transformer localement leurs ressources agricoles posent les bases de leur souveraineté économique, de leur industrialisation et d’une croissance résiliente. Notre objectif d’usiner 350 000 tonnes de paddy par an, pour 68 à 80 milliards de francs CFA de devises préservées, en constitue aujourd’hui l’un des jalons les plus concrets pour le Niger.
