Face à l’impasse arithmétique que constitue l’écart de TVA (7,5 % au Nigéria contre une moyenne de 18 % dans les autres États membres, sans aucune marge de manœuvre budgétaire pour une convergence à court terme) l’annonce d’un calendrier ECO pour juillet 2027 relève, à mon opinion, moins d’une feuille de route économique que d’une stratégie de décantation politique. Ce délai irréaliste agit a priori comme un leurre : en brandissant une échéance que la CEDEAO ne peut techniquement pas tenir, certains de ses leaders nationaux, alignés sur des agendas de puissances économiques extérieures, veulent vraisemblablement contraindre en réalité les trois pays de la Confédération « AES » à sortir de leur posture stratégique et se précipiter pour dévoiler prématurément leur agenda de souveraineté monétaire, les fragilisant ainsi sur la scène monétaire.
L’ECO, comme monnaie unique, en 2027, c’est à la fois très risqué et peu raisonnable. Un tel projet, avec des écarts fiscaux aussi profonds, irait à l’encontre de toutes les expériences historiques et des recommandations des économistes.
Historiquement, aucune union monétaire durable et intégrée ne fonctionne sans une coordination fiscale poussée.
- L’exemple de l’UEMOA : C’est l’illustration parfaite qu’une monnaie unique nécessite une harmonisation fiscale. L’UEMOA a adopté des directives communautaires pour harmoniser la TVA, fixant un taux normal (compris entre 15 et 20%), par exemple. Pourtant, même avec ce cadre, les États membres conservent des marges de manœuvre qui entravent l’uniformité, avec des taux de conformité régionaux moyens de seulement 76,75% en 2025. Cela montre la difficulté du processus, même sur le long terme. L’UEMOA est une union économique et monétaire. Ce qui signifie que l’intégration monétaire est indissociable d’une intégration économique et fiscale.
- L’exemple de la zone euro : L’Union européenne, malgré des disparités, a mis en place des règles communes (notamment sur la TVA) et un Pacte de stabilité et de croissance qui encadre strictement les déficits et les dettes des États membres. Elle ne laisse pas ses membres totalement libres de leurs politiques budgétaires.
Aperçu des taux de TVA vs du PIB des pays de la CEDEAO
NB : Les chiffres du PIB sont des estimations pour l’année 2025, provenant de sources comme le FMI, la Banque mondiale et Trading Economics. Ils sont donnés à titre indicatif et peuvent varier selon les sources
Ce tableau met en évidence de très grandes disparités. Le Nigeria, avec un PIB de 387 milliards USD, pèse environ 60% du PIB total de la zone, mais applique un taux de TVA de seulement 7,5%, pendant que le reste des pays ont des taux entre 15 et 20%. Dans ce groupe de 11 pays, la TVA participe pour au moins 40% des recettes budgétaires propres.
Un délai d’un an : une impossibilité pratique
L’histoire des unions monétaires montre qu’il s’agit de processus longs, qui se comptent en décennies, non en mois.
- La zone euro a nécessité des années de préparation, avec des critères de convergence stricts (Maastricht, 1992) avant le lancement de l’euro en 1999.
- L’UEMOA a été créée en 1994. Son processus d’harmonisation fiscale, toujours en cours, repose sur des directives comme celle de 1998 sur la TVA. Même après plus de 30 ans, des défis majeurs subsistent.
Imposer une monnaie unique en un an, sans préparation préalable, reviendrait à sauter toutes les étapes de convergence préalables, rendant le projet intenable.
Les risques majeurs d’une union monétaire sans harmonisation fiscale

La combinaison des économies de la CEDEAO est une source de risques systémiques considérables.
1. Risque de « course vers le bas » (concurrence fiscale dommageable) : Avec une monnaie unique, la dévaluation n’est plus possible. Un pays, avec une TVA à 5%, pourrait attirer les investissements et les consommateurs des pays voisins qui ont une TVA à 18%. Pour rester compétitifs, ces derniers seraient alors poussés à baisser leurs propres taux, ce qui creuserait davantage leurs déficits et créerait une spirale de la concurrence fiscale. L’un des objectifs premiers de l’harmonisation fiscale est justement de prévenir cette concurrence dommageable.
2. Risque de tensions budgétaires et de soutenabilité de la dette : La TVA représente au moins 40% des rentrées fiscales des 11 pays. Un pays de l’union qui subirait un choc économique ne pourrait pas baisser ses taux pour relancer l’activité, car il perdrait des recettes fiscales cruciales. Dans une union monétaire, les difficultés budgétaires d’un État peuvent se propager aux autres par des effets de contagion. Un État très endetté et en déficit chronique qui perd le contrôle de sa politique monétaire est particulièrement vulnérable.
3. Risque de perte de souveraineté et d’asymétrie : Les 11 États endettés devraient suivre une politique monétaire unique, dictée par une banque centrale commune. Cette politique, qui visera la stabilité de l’ensemble, pourrait être inadaptée à leurs situations spécifiques, surtout si le pays dominant (60% du PIB) a des besoins économiques très différents des leurs.
Sauf à considérer le but visé est un piège contre l’AES, en l’état, le scénario présente un risque très élevé de fragmentation, de crises de la dette souveraine et d’instabilité macroéconomique généralisée au sein de la zone CEDEAO.
À mes frères et sœurs de l’AES, j’ai envie de dire : « Le baobab ne pousse pas dans l’urgence, gardons donc notre cap sans brûler les feux. Nos dirigeants ne doivent pas être poussés à la précipitation, avant d’avoir consolidé les assises fiscales et les réserves d’une monnaie sérieuse, sous prétexte d’un ECO fantôme en 2027. Laissons nos voisins s’enliser dans leurs contradictions fiscales, et concentrons-nous sur l’essentiel : une union monétaire solide se prépare dans l’ombre, elle ne se proclame pas dans le bruit. Ce n’est pas l’annonce qui fait la souveraineté, c’est l’indépendance opérationnelle du système. La patience ordonnée est notre meilleure arme ; elle retourne le leurre contre ceux qui l’ont tendu. »
Hamma HAMADOU
