L’Inde doit sa Révolution verte (c’est-à-dire l’autosuffisance) grâce aux ressources en eau souterraines ayant permis d’éradiquer définitivement la Famine.
En effet, l’histoire de l’Inde a été marquée par de tragiques famines, notamment la famine du Bengale de 1876 à 1878 (environ 5,5 millions de décès) et celle de 1943 (2 à 4 millions de décès). L’Inde dépendait massivement des importations de blé américain pour nourrir sa population. Mais les deux années consécutives de sécheresse sévère en 1965 et 1966 ont menacé le pays d’une nouvelle famine généralisée avec une chute de la production nationale passant de 89,4 millions de tonnes en 1964-1965 à 72,3 millions de tonnes en 1965-1966, soit une perte de plus de 17 millions de tonnes accompagnée d’une forte inflation et d’une dévaluation de la roupie en juin 1966.
Par ailleurs, les pratiques agricoles traditionnelles reposaient largement sur l’agriculture pluviale, les variétés de semences locales et un recours limité aux engrais ou à la mécanisation. Les rendements à l’hectare étaient faibles et la production alimentaire était souvent inférieure à la croissance démographique.
Pour ce faire, l’Inde a lancé un ensemble d’innovations agricoles mises au point dans les années 1960 par des chercheurs indiens et étrangers :
- de nouvelles variétés de céréales (blé, riz, maïs) à hauts rendements ayant un cycle court et nécessitant beaucoup d’engrais et d’irrigation ; cela permet aux agriculteurs de planter deux, voire trois cultures par an ;
- des aménagements hydrauliques pour développer cette irrigation;
- des engrais chimiques et des traitements phytosanitaires (fongicides, pesticides et d’herbicides).
Le pays a massivement exploité les eaux souterraines afin de répondre à la demande en eau pour l’irrigation. Pourtant, l’Inde est dotée des eaux pluviales grâce à la mousson (« la mousson indienne »). Les précipitations moyennes nationales s’élèvent à environ 1253 mm par an, mais varient considérablement selon les régions en particulier la localité du Cherrapunji située dans le Nord-Est de l’Inde mondialement connue comme l’un des lieux les plus humides de la planète, avec des précipitations moyennes annuelles fluctuant environ 11.000 et 12.000 mm Cherrapunji détient des records mondiaux de précipitations pour deux mesures extrêmes de précipitations historiques :
- La plus forte pluie sur une année :987 mm tombés entre août 1860 et juillet 1861.
- La plus forte pluie en un seul mois :299 mm enregistrés en juillet 1861.
Bénie par des nappes phréatiques relativement accessibles pour l’exploitation des eaux souterraines, l’Inde a réalisé 30 millions de puits ou de forages équipés de pompes installés dans le pays. Les collectivités territoriales ont offert aux agriculteurs de l’électricité bon marché, voire gratuite dans certains endroits, pour faire fonctionner leurs pompes hydrauliques. Aujourd’hui, l’Inde prélève environ 250 milliards de mètres cubes d’eau souterraine par an, devenant le premier consommateur mondial, soit plus de 25 % du total des prélèvements de la planète. L’agriculture absorbe environ 87 % des prélèvements d’eau souterraine du pays pour irriguer les cultures de riz et de blé.
Les semences, les engrais et souvent les produits phytosanitaires étaient subventionnés. Les prix agricoles étaient garantis et stables ; l’achat des récoltes était assuré par l’État qui contrôlait ainsi les circuits des céréales et revendait celles-ci dans des boutiques où les prix étaient eux aussi subventionnés. Les agriculteurs avaient accès à un crédit pour l’achat des semences et fournitures, ainsi que pour les investissements (motoculteurs, creusement de puits et achat de pompes). Enfin, l’État finançait la vulgarisation agricole (la formation de paysan à paysan, des programmes de transition vers l’agroécologie).
Ce modèle incitatif s’est diffusé peu à peu dans toute l’Asie : Taïwan, Indonésie, Philippines, Thaïlande puis Vietnam. La Chine a pratiqué dans une certaine mesure la même politique. En Amérique latine, le modèle a été adapté à la culture du maïs et au développement de l’élevage à viande et laitier (amélioration génétique, amélioration sanitaire, amélioration des pâturages).
La révolution verte a eu des effets économiques spectaculaires en permettant la progression et la régularisation des rendements (ceux du blé ont triplé et ceux du riz doublé). La production de grains a été multipliée par 4 en 50 ans quand la population a triplé.
L’Inde a dépassé la Chine en tant que plus grand producteur de riz au monde, avec une production de 154,024 millions de tonnes en 2025-2026. L’Inde contrôle à elle seule environ 30 % à 40 % du commerce international du riz. L’Afrique reste la première région importatrice de riz au monde en 2024. L’Inde a exporté vers l’Afrique 9 millions de tonnes de riz pour une valeur de 4,5 milliards $.
Place des eaux souterraines au Niger
Le territoire du Niger regorge de près de 11 millions d’hectares (10 942 560 ha) de terres irrigables, 15 millions d’hectares exploitables en agriculture pluviale et environ 40 millions d’hectares de terres pastorales.
En matière des ressources en eau, le Niger est doté d’un potentiel en eaux souterraines considérable, une alternative crédible et durable pour pallier à l’insuffisance et l’inégale répartition spatio-temporelle des pluies, réduisant ainsi la dépendance aux aléas climatiques. Les eaux souterraines permettent d’augmenter les rendements et d’intensifier les cycles de production, avec plusieurs récoltes par an dans certains cas.
Le territoire du Niger repose sur plusieurs bassins sédimentaires transfrontaliers : le bassin d’Iullemeden-Taoudéni (partagé par l’Algérie, le Bénin, le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Nigeria), le bassin du Lac Tchad (le Cameroun, la Centrafrique, la Libye, le Niger, le Nigeria et le Tchad), le bassin du Murzuq au Nord-est (la Libye et le Niger, dénommé « bassin de Murzuq » en Libye et « bassin du Djado » au Niger).
Les réserves estimées sont de 15.000 milliards de m3 pour le système aquifère d’Iullemeden-Taoudéni (10.000 milliards de m3 pour le Taoudéni et 5.000 milliards de m3 pour l’Iullemeden), de 5.800 milliards de m3 pour le système aquifère du Lac Tchad, et de 4.800 milliards de m3 pour le système aquifère du Murzuq-Djado. La recharge moyenne annuelle de ces systèmes aquifères est estimée à 11 milliards de m3 pour le Taoudéni, 8 milliards de m3 pour l’Iullemeden, 7 milliards de m3 pour le Lac Tchad et 150 millions de m3 pour le Murzuq-Djado.
A ces systèmes aquifères s’ajoutent ceux du sous-bassin du Tin Séririne-Irhazer limité par le Hoggar au nord, l’Aïr à l’est et la dorsale d’In Guezzam à l’ouest. Son épaisseur atteint par endroits plus de 1000 mètres. Ces nappes, peu renouvelables, sont artésiennes au Niger avec débits de jaillissement initiaux jusqu’à 50 litres par seconde avec des réserves d’eau jusqu’à 2250 m3 par mètre de baisse généralisée du niveau de la nappe. Enfin les ressources en eau du socle (massifs de l’Aïr, du Liptako, du Damagaram-Mounio et du Sud de Maradi) sont estimées à 50.000 m3 par kilomètre carré dans les zones d’altération et des ressources annuelles renouvelables à 2000 m3 par kilomètre carré dans les zones d’altération. Cependant, le socle est un milieu discontinu avec des taux d’échec les plus élevés dans l’implantation des forages productifs.
Dans le système aquifère d’Iullemeden-Taoudéni le plus étudié, des investigations hydrogéologiques récentes ont mis en évidence sept (7) zones comportant des ressources renouvelables abondantes qui présentent un fort potentiel en eaux souterraines. Il s’agit entre autres du secteur de Tahoua (Synclinal de Dogon Doutchi) et du secteur aval des Dallols au Niger et au Nigeria. Ces secteurs très productifs peuvent être valorisés par l’installation des champs de captage pour transférer les eaux souterraines vers des zones insuffisamment pourvues ou alors les nappes sont à des profondeurs excessives (par exemple le forage de Takanamat avec plus de 800 mètres de profondeur situé au Nord de Tahoua). Cette méthode est largement prouvée dans le monde afin de réduire les inégalités entre les régions. En voici quelques exemples :
- La Grande Rivière Artificielle (Libye) : Le projet historique de transfert d’eau fossile d’environ 6,5 millions de m³ d’eau par jour de l’eau douce du Système d’aquifères de grès de Nubie au cœur du Sahara vers la frange littorale (Tripoli, Benghazi) pour sécuriser l’eau de consommation et l’agriculture ;
- Le transfert Tajo-Segura (Espagne) par un canal de près de 300 kilomètres crucial pour maintenir l’agriculture intensive du sud de l’Espagne, souvent qualifiée de « potager de l’Europe » ;
- Le transfert de la California State Water Project (États-Unis) constitué d’un réseau de plus de 1 000 km de canaux, de barrages et de stations de pompage pour alimenter plus de 23 millions d’habitants et des millions d’hectares agricoles ;
- L’Inde prévoit de creuser des milliers de kilomètres de 30 canaux pour transférer près de 200 milliards de mètres cubes d’eau par an des surplus du Nord vers les régions déficitaires du Sud et de l’Ouest dans le but d’irriguer des dizaines de millions d’hectares.
Nanti de son immense potentiel en ressources naturelles en eaux souterraines et en terres, le Niger se prévaut, à l’instar des pays d’Asie, d’assurer définitivement son autosuffisance, de garantir des revenus aux populations (création d’emplois notamment pour les jeunes, le genre) afin de redonner une nouvelle dynamique au secteur agricole et à son économie et d’ambitionner d’inonder le marché ouest africain.
Pour ce faire, il est nécessaire de développer une approche holistique : il ne s’agit pas seulement de « produire plus », mais de penser toute la chaîne de l’Amont (semences, crédit, intrants, irrigation) à l’Aval (transformation, stockage, logistique, commercialisation, information de marché). Sans être exhaustif, des actions suivantes ont été proposées :
- Introduire de nouvelles variétés de céréales à hauts rendements : le riz, le maïs, le blé ;
- Promouvoir le développement intensif d’une catégorie de cultures génératrices des devises agricoles telles que :
- Les grandes cultures d’exportation traditionnelles : La Noix de cajou (anacarde), Le coton (« l’or blanc ») ;
- Le maraîchage : la culture intensive de légumes (tels que la tomate, l’oignon notamment l’oignon violet de Galmi, le piment, le haricot/niébé) et de certains fruits (melons, pastèques, …) ;
- Les cultures fruitières (frais et transformés) : La mangue, l’orange, le citron, la banane ;
- Les cultures de niche et de spécialité (forte rentabilité au kilo) : le karité, le sésame, l’hibiscus (Bissap ou Oseille), le fonio.
- La culture des plantes emblématiques : le Moringa, le Kinkéliba, la Goyave, la Papaye.
De plus, dans un environnement aride voire hyper-aride, les techniques d’irrigation économes d’eau doivent être privilégiées afin de mieux gérer la chaleur extrême et de limiter la consommation d’eau. Il s’agit, entre autres, des systèmes d’irrigation ci-après :
- Conception et gestion de la structure :
- Serres à ventilation naturelle optimisée (ou serres sahéliennes) : Structures hautes dotées d’ouvertures de toit (faîtières). L’air chaud s’échappe naturellement par le haut, réduisant le besoin de ventilateurs électriques.
- Films plastiques thermiques : Couvertures de serre (souvent en polyéthylène tri-couches) bloquant les rayons infrarouges pour empêcher la chaleur de s’accumuler en journée.
- Techniques de culture et d’irrigation de précision
- Hydroponie en circuit fermé : Culture hors-sol (souvent sur fibre de coco) où l’eau non absorbée par les plantes est récupérée, filtrée et réutilisée. Cela permet d’économiser jusqu’à 90 % d’eau par rapport à la pleine terre.
- Goutte-à-goutte enterré(ou irrigation souterraine) : consiste à placer des tuyaux et des goutteurs directement sous la surface du sol pour alimenter les racines, assurant des économies d’eau substantielles et une réduction des mauvaises herbes.
- Le diffuseur enterré : il permet d’apporter l’eau jusqu’aux racines des plantes et une économie d’eau importante surtout par l’absence d’évaporation. Il y a des diffuseurs pour Irrigation d’arbres et d’arbustes fruitiers, forestiers et ornementaux et des diffuseurs pour l’irrigation des cultures maraîchères en plein champ ou sous abris serre.
- Dessalement solaire intégré : Utilisation de petits systèmes de dessalement alimentés par l’énergie solaire pour purifier les eaux souterraines saumâtres (très fréquentes en zone aride). C’est le cas des forages artésiens dans les Dallols qui débitent des eaux très minéralisées.
En dépit des avantages qu’offrent ces techniques économes d’eau, il est nécessaire et indispensable de surveiller en permanence la consommation, la qualité et la variation des niveaux des eaux souterraines, en particulier dans les zones irriguées alimentées par des aquifères peu renouvelables. Pour cela, l’application de la Télédétection (technologies satellitaires) contribuera à estimer à moindre coût la consommation et les prélèvements d’eau souterraine en mesurant en temps réel les pertes par Evapotranspiration, c’est-à-dire la somme de toutes les formes d’évaporation de l’eau et de transpiration des végétaux.
Enfin, le caractère transfrontalier de certaines ressources en eau souterraines partagées par plusieurs pays recommande une concertation afin de garantir durablement leur gestion à l’équilibre.
Abdel Kader Dodo, Dr. Hydrogéologue
