Hama HAMADOU
- Et les 3 % d’inflation ? Une distorsion supplémentaire, un critère mal orienté.
Parmi les trois critères clés, celui de l’inflation est le seul rarement évoqué dans le débat public — sans doute parce qu’il est presque toujours respecté. Or, c’est précisément ce qui devrait alerter : un critère constamment satisfait n’est pas nécessairement bien conçu ; il peut tout simplement ne pas mesurer le bon risque.
Par rapport à l’original européen, une distorsion supplémentaire apparaît : à la différence du déficit (3 %) et de la dette (60 %), le critère d’inflation de Maastricht ne consistait pas en un chiffre absolu fixé une fois pour toutes : le traité prévoyait qu’un pays candidat ne devait pas excéder de plus de 1,5 point l’inflation moyenne des trois États de l’Union européenne les plus performants en matière de stabilité des prix — un critère relatif et dynamique, recalculé à chaque évaluation. L’UEMOA a converti cette logique comparative en un plafond fixe et définitif de 3 %, repris à l’identique dans le pacte de 1999 et dans son équivalent au sein de la CEMAC en Afrique centrale — preuve que ce chiffre constitue un standard générique de la zone franc, et non un seuil calculé à partir des données propres à chaque union. Ce chiffre a d’ailleurs perdu toute correspondance avec sa source : la Banque Centrale Européenne vise aujourd’hui 2 % (contre « inférieure à mais proche de 2 % » avant 2021), et non 3 %.
Le problème fondamental réside dans l’absence de lien avec l’ancre monétaire : dans un régime de change fixe comme celui du franc CFA, ce qui importe pour la compétitivité et la soutenabilité de la parité, ce n’est pas le niveau d’inflation en soi, mais le différentiel d’inflation par rapport à la zone euro, à laquelle la monnaie est arrimée. Une inflation durablement plus élevée dans l’UEMOA qu’en zone euro entraîne une appréciation du taux de change réel — même si le taux nominal demeure fixe — et détériore la compétitivité des exportations, précisément le risque que la fixité du change est censée prévenir. Un critère adapté à cette architecture devrait donc s’exprimer en écart par rapport à l’inflation de la zone euro, et non comme un plafond absolu déconnecté de l’ancre.
Ce critère ne vise pas non plus le bon risque : les données indiquent que l’inflation dans l’UEMOA demeure structurellement bien en deçà de 3 %, parfois proche de zéro ou même négative selon les pays et les années. Le véritable défi macroéconomique de la région n’est donc pas un excès de demande à contenir — la finalité pour laquelle un plafond de type maastrichtien avait été conçu dans l’Europe des années 1990 — mais des chocs d’offre importés : le prix des denrées alimentaires et des carburants, ainsi que les aléas climatiques affectant les récoltes. Un plafond d’inflation n’offre aucune indication sur la gestion de ce type de choc, que la politique monétaire ne peut de toute façon corriger sans casser la croissance.
Le critère des 3 % n’est donc pas seulement hérité sans adaptation, à l’instar des deux autres : il s’appuie sur une mauvaise référence (un niveau absolu plutôt qu’un écart par rapport à l’ancre) et ne cible pas le bon risque (la demande plutôt que l’offre). S’il est presque toujours respecté, ce n’est pas la preuve de son efficacité — c’est peut-être la preuve qu’il ne mesure tout simplement pas ce qui menace réellement la stabilité des prix dans la région.
8.Une solidarité qui n’a jamais été testée : pas d’émission conjointe, et une liquidité captée par les meilleures signatures.
Le marché des titres publics de l’UMOA ne connaît que deux pratiques qui portent parfois à confusion avec une solidarité financière réelle : l’émission simultanée, où plusieurs titres de caractéristiques différentes sont proposés le même jour, mais chacun pour le compte d’un seul émetteur ; et l’adjudication conjointe, qui réunit plusieurs instruments (bons et obligations du Trésor) au nom d’un seul et même État — comme l’a fait le Sénégal en juin 2026 en combinant BAT et OAT dans une même opération. Dans les deux cas, chaque pays continue d’emprunter seul, sous sa propre signature, à son propre taux.
Rien de comparable, par exemple, aux instruments que l’Eurogroupe a mis en place face au Covid : le SURE, pour soutenir l’emploi, puis surtout NextGenerationEU, où l’Union européenne émet une dette commune garantie collectivement par des États aux notations pourtant très inégales — permettant à l’Italie ou à la Grèce d’emprunter, de fait, à des conditions bien plus proches de celles de l’Allemagne. L’UMOA n’a jamais construit, ni même mis à l’étude publiquement, un instrument de ce type, alors que l’écart de notation entre ses propres membres est au moins aussi marqué.
Cette absence de mutualisation n’est pas neutre : elle laisse le marché régional fonctionner comme une addition de dettes individuelles en concurrence directe pour une même épargne, plutôt que comme un espace où la solidité des meilleures signatures viendrait irriguer les plus fragiles. Et les faits de marché documentent précisément cet effet d’éviction. Lors de la tension de liquidité de janvier-mars 2023, le Mali n’a pu couvrir une partie de ses émissions qu’à un rendement de 6,74 %, jugé excessif par les observateurs, avant qu’une émission ultérieure ne soit couverte à seulement 34 % ; le Niger, la Guinée-Bissau et le Togo ont, le même trimestre, échoué à couvrir intégralement leurs propres émissions. Dans le même temps, la Côte d’Ivoire est devenue la locomotive incontestée du marché — passant d’environ 966 milliards de FCFA levés en 2016 à plus de 5 000 milliards en 2025, et représentant à elle seule près d’un tiers du programme trimestriel de toute l’Union au deuxième trimestre 2026 (980 milliards de FCFA sur 3 075,5 milliards). Une telle concentration de la demande sur un ou deux émetteurs de premier plan absorbe mécaniquement une part croissante de l’épargne bancaire régionale disponible, laissant moins de marge — et des taux plus élevés — aux signatures plus fragiles qui n’ont pourtant pas d’autre marché où se retourner.
Le paradoxe est là : ce sont précisément ces pays les mieux notés qui, en même temps, ont libre accès à des financements internationaux que les autres n’ont pas. La Côte d’Ivoire a levé 2,6 milliards de dollars en eurobonds en 2024, puis 1,3 milliard supplémentaire en février 2026 à un taux qualifié d’inédit en Afrique subsaharienne depuis cinq ans. Le Bénin a émis 750 millions de dollars d’eurobonds en 2024, puis 850 millions supplémentaires en janvier 2026, dont 500 millions via son tout premier sukuk souverain international. Ces deux pays ne délaissent donc pas pour autant le marché régional au profit des marchés internationaux : ils cumulent les deux, tandis que des pays comme le Mali, le Niger, la Guinée-Bissau ou le Togo — coupés ou largement exclus des marchés internationaux — n’ont que le marché régional pour se financer, un marché où ils doivent en plus composer avec la pression exercée par les émetteurs les mieux notés de l’Union.
Un espace monétaire qui se veut intégrateur ne devrait pas laisser cette dynamique s’installer sans arbitrage collectif : soit en construisant enfin un instrument de dette réellement mutualisé, soit, à défaut, en assumant publiquement que la solidarité financière entre ses membres s’arrête là où commence l’intérêt individuel de ses signatures les plus solides.
- Pourquoi cela doit-il nous mobiliser ?
Trois raisons commandent de sortir du confort des ratios importés :
→ La légitimité populaire : une règle qui contraint le budget d’un État doit pouvoir être expliquée aux citoyens dans des termes qui évoquent leur réalité — croissance, emploi, infrastructures — et non simplement récitée comme une norme d’audit.
→ La pertinence économique : une économie en développement, à démographie jeune et aux besoins d’investissement massifs, ne se pilote pas avec les mêmes repères qu’une économie mature à faible croissance.
→ La souveraineté intellectuelle : accepter un cadre sans le reconstruire soi-même revient à déléguer à d’autres la définition de ce que représente, pour soi, une politique budgétaire raisonnable.
- Un appel à la Confédération AES : ne pas reproduire les mêmes avatars, quelle que soit l’hypothèse retenue.
La Confédération des États du Sahel — Burkina Faso, Mali, Niger — a engagé une rupture institutionnelle avec les cadres hérités : sortie de la CEDEAO, création d’une Banque confédérale pour l’investissement et le développement. La perspective d’une souveraineté monétaire accrue, voire d’une monnaie unique ou commune propre à l’AES, est régulièrement évoquée dans le débat public régional, même si aucun projet arrêté ni aucune feuille de route n’ont été officiellement annoncés à ce jour par les autorités des trois pays. Cette réflexion n’a pas pour objet de prendre position sur l’opportunité ou le calendrier d’une telle évolution. L’appel lancé ici est plus modeste et plus général.
Le point de vue est que, dans l’hypothèse d’une monnaie unique ou d’une monnaie commune, le risque à anticiper dès maintenant, avant même les interactions avec les systèmes SWIFT, CIPS, SPFS ou les réseaux blockchain, serait de reproduire, sous une autre bannière, les mêmes travers que ceux documentés plus haut pour l’UMOA : un ancrage ou un régime monétaire décidés sans démonstration propre aux réalités de la Confédération, des seuils de convergence recopiés d’un autre traité plutôt que calculés sur des données régionales, un pilotage technique confié à des schémas ou des cabinets extérieurs plutôt qu’à une recherche endogène. Ce serait remplacer un avatar par un autre : changer l’habillage institutionnel sans modifier la méthode. Plusieurs analystes de la région soulignent d’ailleurs cette difficulté de principe pour toute monnaie AES hypothétique : une fois l’ancrage externe rompu, la crédibilité d’un régime monétaire exige des réserves solides, une discipline budgétaire commune aux États concernés et une gouvernance inspirant confiance aux épargnants et aux investisseurs autant qu’aux dirigeants. Rien de tout cela ne s’improvise, et rien de tout cela ne s’importe clé en main.
C’est pourquoi cette réflexion s’adresse directement à la Confédération AES, indépendamment du calendrier ou de la forme que prendra, le cas échéant, sa réflexion monétaire : une telle ingénierie devra être confiée à ses propres penseurs nationaux — économistes, statisticiens, sociologues, universitaires du Burkina Faso, du Mali et du Niger — et non déléguée, même partiellement, à des schémas préétablis venus d’ailleurs, fussent-ils présentés comme plus « souverains » dans leur intitulé. La différence entre une monnaie de rupture et une monnaie de façade ne se jouerait pas dans le nom qu’on lui donnerait, mais dans la méthode qui aurait présidé à sa construction : des données propres à l’espace sahélien, un débat public et contradictoire entre chercheurs de la région, une justification chiffrée de chaque seuil retenu — taux de couverture par les réserves, régime de change choisi, discipline budgétaire commune — plutôt qu’une confiance aveugle en une doctrine importée, qu’elle vienne de Bruxelles, de Washington ou de tout autre centre de pensée extérieur à la zone.
Mais attention ! Réfléchir authentiquement ne signifie toutefois pas rejeter par principe tout ce qui vient d’ailleurs — la théorie économique appartient au patrimoine commun de l’humanité. Cela signifie refuser de réciter une formule sans se l’être appropriée, testée et validée au regard de sa propre réalité. C’est le service que les penseurs nationaux de l’AES peuvent rendre à leur région : non pas fournir une caution savante à une décision déjà prise ailleurs, mais construire, depuis la Confédération, la démonstration qui fait aujourd’hui défaut à l’UEMOA comme à tant d’autres cadres importés. La réflexion devra naturellement intégrer la dette publique des pays de la Confédération AES vis-à-vis du marché monétaire UMOA, estimée, au 31 mai 2026, à 3012,61 milliards de francs CFA pour le Burkina, 2637,64 milliards de francs CFA pour le Mali et 2120,45 milliards de francs CFA pour le Niger, soit un total de 7770,7 milliards de francs CFA sur un encours global des pays UMOA de 23990,15 milliards de francs CFA.
- Remettre l’économie au service des besoins des populations.
La finance publique ne constitue pas une fin en soi. En dernière instance, le rôle de l’économie est de satisfaire les besoins des populations — santé, éducation, infrastructures, emploi. Un cadre de convergence qui n’a jamais été validé, chiffre par chiffre, à partir des réalités structurelles de l’UEMOA ne saurait prétendre être la meilleure boussole pour atteindre cet objectif. Il ne s’agit pas de rejeter toute discipline budgétaire — l’histoire récente de la sous-région, dette cachée et dérapages compris, démontre qu’un cadre de surveillance a sa raison d’être. Il s’agit d’exiger que ce cadre soit pensé, chiffré et justifié par une recherche économique régionale robuste, et non simplement hérité. La zone UMOA, tout comme la Confédération AES qui doit écrire sa propre page monétaire, a produit des économistes, des chercheurs et des institutions statistiques capables de mener ce travail. Il est temps de leur poser publiquement la question : sur quelles bases scientifiques propres à nos économies reposent — ou reposeront — les critères qui nous gouvernent, et sont-ils, ou seront-ils, réellement les nôtres ?
Hamma HAMADOU (ONEP)
