Farmo M.
Parmi les crimes coloniaux oubliés, il y a Thiaroye où des tirailleurs démobilisés ressortissants de la colonie du Niger (sait-on combien ?), qui ont combattu pour libérer la France, ont péri dans le massacre perpétré par l’armée française, le 1er décembre 1944.
Il y a un autre crime, qui n’a pas encore été nommé. Ce crime a des témoins : les industries textiles et agroalimentaires françaises du 20ème siècle ; la Haute couture et le prêt-à-porter, les maisons Margelia, Dior ou Givenchy ; les huiles de tables et de friture Lesieur, la margarine Astra, les marques emblématiques de conserves de poissons, Connétable pour le thon, Petit Navire pour la sardine, et dans la savonnerie, les marques célèbres : savon de Marseille, le Chat savon de toilette, la Perdrix, savon de ménage.
Ce crime jusqu’ici oublié, auquel aucun nom n’a été attribué, je le nomme crime agraire, et j’appelle les témoins à passer aux aveux.
Le témoignage des besoins industriels français
Au 19ème siècle, l’industrie textile française dépendait étroitement des Etats-Unis d’Amérique et de l’Inde pour son approvisionnement en matières premières. En vue de rompre cette dépendance, la France entreprit dès 1820, d’expérimenter la culture du cotonnier sous les tropiques. Elle fit les premiers essais dans la vallée du fleuve Sénégal. La crise mondiale du coton dite « famine du coton » survenue dans les années 1861-1865, persuada la France de mettre en place une culture autonome du coton, et c’est dans ses colonies de l’Afrique de l’Ouest (Soudan français Mali actuel, Niger, Dahomey actuel Bénin, Haute-Volta actuel Burkina Faso, Sénégal, Togo) qu’elle le fit au début des années 1920. Elle créa pour encadrer la chaîne de valeur du coton africain la CFDT (Compagnie française pour le développement des fibres textiles), en 1949.
C’est aussi dans les années 1920, que la France introduit et impose la culture de l’arachide dans les colonies ouest-africaines pour sécuriser son approvisionnement en oléagineux. Matière première des huileries françaises, l’arachide devint indispensable à l’industrie agroalimentaire française. L’huile qui en était extrait servait dans la production de divers aliments, dans la fabrication de lubrifiants, de savons, etc. Au Niger, pour encadrer la production arachidière, la France créa le Centre de Recherche Agronomique de Tarna (Maradi), en 1928.
L’entrée par effraction du coton et de l’arachide
Tout commence dans les années 1920 avec l’introduction de la culture du coton et de l’arachide dans les colonies françaises de l’Afrique de l’Ouest. En ces années, l’administration coloniale oblige les paysans africains à cultiver ces denrées, et donc à abandonner les cultures vivrières (mil, sorgho, niébé), pour servir les intérêts industriels de la métropole.
Pour atteindre ses objectifs, la France aidée par son Code de l’indigénat, ne lésinait ni sur les moyens ni sur les méthodes : travaux forcés, réquisition de main d’œuvre, emprisonnements, amendes, etc. Un système de quotas obligeait les villages à produire sur une superficie déterminée. L’impôt de capitation obligeait les paysans qui n’avaient pas de numéraire à vendre leurs productions pour s’acquitter des taxes coloniales. La loi coloniale obligeait les sujets africains à fournir un certain nombre de jours de travail gratuit par an.
Les infractions
Astreindre les paysans à la culture de produits industriels au détriment des cultures vivrières, c’est leur ôter la nourriture de la bouche, c’est les affamer. Confisquer les terres nourricières, les affecter à des fins mercantilistes, c’est exposer les paysans aux disettes, à la faim, à la malnutrition et à la mort. Les systèmes de quotas et de prestations imposés, les impôts, les réquisitions et les travaux forcés institués prouvent à suffisance le caractère prémédité et violent de cette entreprise coloniale.
La période coloniale est jalonnée de famine. Au Niger, on peut citer entre autres famines, celle de l’année 1900 dénommée : « Zarma Ganda », celle de l’année 1914 : « Ganda Béri » allusion faite à la première guerre mondiale, celle des années 1920-21 et 22, celle de 1954 : « Garo Djiré », l’année de la farine de manioc, et surtout celle des années 1931-32 : « Wandé Ouassou » (écarter l’épouse, probablement de son chemin, pour accéder avant elle, à la nourriture), qui fit plusieurs milliers de morts au Niger, au Burkina Faso et au Mali.
Combien de morts y-a-t-il eu en 31-32 dans l’espace qui est aujourd’hui celui de l’AES ? Personne ne peut le dire avec exactitude.
Au Niger quelques rapports de l’administration coloniale donnent des chiffres situés en deçà de la réalité : « Dans la subdivision centrale de Dosso (population totale approximative : 85.000), l’administration dénombra 5.600 morts, tout en avouant que le chiffre exact était probablement deux ou trois fois plus élevé ». Dans la subdivision centrale de Niamey, on rapporte 5.090 morts. Selon les régions, la diminution de la population varie entre 25 et 50%. Ce qui est certain c’est que comme en témoigne un administrateur colonial, la mortalité fut énorme, que des villages entiers avaient disparu, et que « une classe d’âge, celle des enfants nés en 1929-30 et 1931, fut à jamais décimée » .
La littérature coloniale pour des raisons évidentes a toujours mis l’accent sur les facteurs naturels : sécheresses, invasions de criquets et de sauterelles, pour expliquer la survenue des famines. Combien de sécheresses les populations de l’Ouest africain ont affronté, à combien d’attaques acridiennes ont-elles fait face avant la période coloniale, sans être décimées ?
En vérité, le contexte colonial a sa part de responsabilité, une grande responsabilité, une responsabilité criminelle dans la survenance des famines. La spoliation des terres, le climat de terreur instauré par le régime colonial, les réquisitions, les impôts, les mobilisations militaires qui causaient des déplacements et des exodes massifs de population, privaient l’agriculture de la main d’œuvre indispensable, mais aussi des savoir-faire africains en matière de lutte contre les sécheresses et dans le domaine de la protection des cultures contre les invasions acridiennes.
Le verdict
Au regard des faits ci-dessus exposés qui correspondent à la persécution et à l’élimination des paysans africains en lien avec l’accès à la terre, et avec la destruction dévastatrice du système agricole des peuples de l’ouest africain, l’introduction, la culture obligatoire du coton et de l’arachide, ainsi que leurs conséquences, sont qualifiées de crime de génocide.
La France est condamnée à reconnaître le crime, à présenter des excuses, et à réparer.
Farmo M.
