La violence basée sur le genre dans l’espace numérique est une nouvelle forme de violence qui prend de plus en plus de l’ampleur, sans limite géographique. Invisible dans la rue, elle maintient pourtant les victimes dans la peur, le silence et parfois mène à la dépression. Chaque jour, des femmes et des filles vivent dans la crainte d’être exposées, humiliées ou harcelées.
À Niamey, des milliers d’hommes, de femmes se connectent quotidiennement sur leurs smartphones pour échanger, apprendre, travailler ou se divertir. Ils s’envoient des messages, parfois à caractère romantique, accompagnés d’images destinées à pimenter leurs conversations, au mépris des mœurs sociales et religieuses. Au Niger, les formes les plus répandues sont le harcèlement sur WhatsApp, Facebook et TikTok, l’usurpation d’identité, le chantage sur des contenus indécents, les messages injurieux ainsi que les discriminations fondées sur le genre.
Sous couvert d’anonymat, une victime raconte qu’en 2024, elle entretenait une relation avec un homme à qui elle ne refusait presque rien. L’amour et la confiance qu’elle lui portait se sont peu à peu transformés en une véritable prison. Les menaces se sont multipliées, au point de la contraindre à céder. « J’avais l’habitude de lui envoyer des photos de moi. À mon insu, il les conservait. Naïve, je n’avais jamais imaginé qu’il puisse faire une chose pareille. Un jour, je lui ai annoncé que je voulais mettre un terme à notre relation. J’étais à la maison lorsque j’ai reçu mes propres photos envoyées depuis un numéro inconnu. Le message disait : «Tu fais ce que je te demande ou je dévoile l’autre version de toi sur les réseaux sociaux.» À partir de ce moment-là, il m’a imposé ses conditions. J’ai fini par m’y soumettre pour préserver mon image, ma dignité et mon avenir », confie-t-elle, le visage marqué par la tristesse.

Pendant plusieurs mois, elle dit avoir vécu dans la peur permanente. « Je pleurais chaque jour. Je ne savais plus quoi faire ni à quel saint me vouer. Il me harcelait, me suivait partout et je n’arrivais plus à lui échapper. Tout cela parce que j’avais refusé de reprendre notre relation. Il m’avait promis de me faire vivre un enfer. Chaque fois qu’un homme essayait de s’approcher de moi, il faisait tout pour ternir mon image auprès de lui », témoigne-t-elle.
En effet, dans bien des cas, ce sont les femmes qui, par amour, confiance, ou naïveté, envoient des images intimes à leur copain, ami ou petit ami, souvent à la demande de ce dernier. Après une dispute ou lorsqu’elles refusent une demande jugée inappropriée, ceux qui prétendaient les aimer leur font des chantages.
Les différentes formes de VBG numérique
La violence basée sur le genre, facilitée par les technologies, prend de nombreuses formes. Elle se manifeste notamment par le chantage (menaces de publication d’informations, de photos ou de vidéos à caractère sexuel), l’abus de confiance fondé sur l’image (partage non consenti de photos intimes ou divulgation d’informations personnelles), la cyber intimidation, le cyber harcèlement basé sur le genre, le harcèlement en ligne, les manœuvres de manipulation à des fins d’agression sexuelle (grooming), l’usurpation d’identité numérique.

Selon le directeur de programme de l’ONG SOS Femmes et Enfants victimes de violences familiales, M. Alzouma Traoré Ibrahim, ce phénomène prend une ampleur préoccupante au Niger. Il rappelle qu’une étude menée en 2019 par l’UNICEF dans 30 pays, dont le Niger, révélait qu’un jeune sur trois était victime de cyber violences basées sur le genre. Selon lui, les femmes et les filles demeurent les principales victimes de ces violences en raison des stéréotypes et des rapports de pouvoir qui les rendent particulièrement vulnérables. « Dans la plupart des cas, les auteurs exploitent la sensibilité et les émotions des femmes pour leur nuire, surtout lorsque les faits concernent leur intimité. Elles redoutent avant tout que des images ou des informations personnelles soient divulguées », explique-t-il.
S’agissant des plaintes enregistrées, les statistiques montrent, selon lui, que les femmes et les filles sont les plus touchées, aussi bien par les violences basées sur le genre en général que par les violences numériques en particulier. « Lorsqu’une personne se retrouve dans une situation de violence, son premier réflexe doit être de porter plainte. Elle doit également se rapprocher des structures spécialisées qui accompagnent les victimes de violences faites aux femmes et aux filles », recommande-t-il.

Autrefois, poursuit-il, la femme était considérée comme une personne qu’il fallait protéger contre tout ce qui pouvait porter atteinte à sa dignité. Aujourd’hui, la réalité est tout autre : les violences proviennent aussi bien des hommes que, parfois, d’autres femmes. « Dans le Coran, une sourate entière est consacrée à la femme. J’invite les jeunes à la lire et à comprendre le respect que notre religion lui accorde. La religion n’a jamais été un obstacle à la lutte contre les violences, qu’elles soient numériques, verbales ou physiques. Ces derniers temps, je reçois de nombreux appels de détresse de femmes victimes de violences. Elles souffrent souvent en silence. Lorsqu’une femme trouve le courage de dénoncer ce qu’elle vit, c’est généralement parce qu’elle a atteint ses limites. Elle est à bout de force », souligne-t-il. Toujours selon M. Alzouma Traoré Ibrahim, plusieurs facteurs expliquent la progression des violences basées sur le genre en ligne au Niger, notamment la faible alphabétisation numérique, le manque de mécanismes de protection et de recours, la persistance des normes sociales stigmatisantes ainsi que l’importante fracture numérique entre les femmes et les hommes.
Une violence numérique à visage féminin
Pour Mme Mamane Lawal Saratou Lalo, la discrimination touche encore principalement les femmes qui sont quotidiennement victimes de harcèlement pour de multiples raisons. Selon elle, malgré l’existence de nombreuses structures et organisations qui défendent les droits des femmes, cette forme de violence ne cesse de s’amplifier. « Les violences ne sont plus uniquement celles commises par les hommes à l’encontre des femmes. Aujourd’hui, elles prennent également un visage féminin », explique-t-elle. « Quand je parle de violence à visage féminin, je veux dire que, malheureusement, ce sont souvent des femmes qui exercent des violences contre d’autres femmes. Dans de nombreux cas de harcèlement ou d’arnaque perpétrés à travers le numérique, on découvre que les auteurs sont des femmes qui, pour une raison ou une autre, s’en prennent à leurs propres semblables », affirme-t-elle.

Selon elle, lorsqu’une femme acquiert un certain pouvoir au Niger, son premier combat est parfois de détruire ses propres sœurs au lieu de créer les conditions favorables à leur épanouissement collectif. « On retrouve fréquemment sur les réseaux sociaux des campagnes d’attaques virales. Lorsqu’on remonte à leur origine, on découvre parfois qu’elles ont été commanditées par une femme. C’est regrettable et, malheureusement, c’est une triste réalité », conclut-elle.
Des conséquences psychologiques lourdes et difficiles à surmonter
La violence numérique est l’une des formes de violence qui connaît la progression la plus rapide. Elle isole progressivement les victimes et les pousse à se couper du monde. Selon l’Union internationale des télécommunications (UIT), près de six milliards de personnes ont utilisé Internet dans le monde en 2025. Toutefois, les hommes restent plus nombreux que les femmes à y avoir accès, avec environ 280 millions d’utilisateurs de plus.
Parmi les formes de violence numérique, le chantage est l’une des plus destructrices. Il engendre une peur permanente, une anxiété constante, des troubles du sommeil, une perte d’appétit, une perte de poids, un stress post-traumatique, une baisse de l’estime de soi et de la confiance en soi, pouvant conduire à une dépression. Pour la psychologue Mme Indatou Sani, le chantage numérique ne consiste pas uniquement à menacer de diffuser des contenus intimes. Dans de nombreux cas, les auteurs exigent également de l’argent en échange de leur silence. « La victime est souvent contrainte de céder pour préserver son honneur et sa dignité. Certaines vont jusqu’à vendre leurs biens personnels afin de réunir l’argent exigé », explique-t-elle.
Face à ces traumatismes, la prise en charge psychologique constitue l’une des réponses les plus efficaces. Elle permet d’aider les victimes à surmonter l’anxiété, le stress et les symptômes dépressifs. Selon la spécialiste, le psychologue joue un rôle essentiel aussi bien dans la prévention que dans l’accompagnement des victimes, notamment à travers la sensibilisation aux risques liés à l’utilisation des outils numériques. Elle regrette cependant que, dans le contexte nigérien, le recours à un psychologue soit encore mal perçu. « Beaucoup considèrent encore qu’aller consulter un psychologue est une perte de temps. Pourtant, de nombreuses femmes souffrent en silence. Faute d’accompagnement, elles sombrent progressivement dans la dépression, perdent confiance en elles et s’isolent. Beaucoup hésitent à parler de leurs difficultés, par peur d’être jugées ou que leurs confidences soient divulguées », observe-t-elle.
Selon elle, les femmes nigériennes sont confrontées à d’importants défis psychologiques qui les poussent souvent à se replier sur elles-mêmes. Pour limiter les conséquences des violences numériques, elle recommande aux victimes de signaler immédiatement tout contenu ou comportement abusif sur les plateformes concernées. « Le signalement permet de réduire l’exposition aux violences et de mieux se protéger contre leurs auteurs », affirme-t-elle.

Dans un premier temps, explique Mme Indatou Sani, lorsqu’une victime consulte, les spécialistes en santé mentale procèdent à une évaluation de l’impact psychologique des violences subies. « Ayez le courage de dénoncer les violences que vous subissez. Confiez-vous à un proche ou à un professionnel de la santé mentale afin d’être accompagné dans cette épreuve. La guérison est possible. En parlant, vous exprimez votre souffrance et vous ouvrez la voie à une prise en charge adaptée. En revanche, garder cette douleur pour soi ne fait qu’aggraver les difficultés psychologiques et peut conduire, à terme, à un profond mal-être », conclut-elle.
Que dit la loi sur les infractions numériques ?
L’évolution rapide des technologies numériques a fait émerger de nouveaux défis en matière de sécurité et de protection des citoyens. Pour y faire face, l’État du Niger s’est doté d’un cadre juridique spécifique, notamment la loi n° 2019-33 du 3 juillet 2019 relative à la répression de la cybercriminalité, modifiée en 2022 puis en 2024. Cette loi vise à encadrer les comportements illicites commis par voie électronique et à renforcer la protection des victimes de violence numérique. Les différentes modifications apportées au texte prévoient des peines d’emprisonnement ainsi que des amendes pour les infractions commises à travers les moyens de communication électronique.
Ainsi, les faits de diffamation ou d’injures commis en ligne sont passibles d’une peine d’emprisonnement d’un à trois ans et d’une amende allant d’un à cinq millions de francs CFA. Quant à la diffusion de données susceptibles de troubler l’ordre public ou portant atteinte à la dignité humaine, elle est punie d’une peine de deux à cinq ans d’emprisonnement et d’une amende comprise entre deux et cinq millions de francs CFA. Selon M. Illiassou Amadou, juriste à l’ONG SOS Femmes et Enfants Victimes de Violences, toute personne victime d’une infraction numérique doit, avant d’engager une procédure judiciaire, connaître les voies de recours qui s’offrent à elle afin de faire valoir ses droits.

Pour cela, il est indispensable de réunir un maximum de preuves, notamment des captures d’écran, des messages, des enregistrements vocaux, des photographies ou des vidéos permettant d’établir les faits de harcèlement ou toute autre infraction commise par voie électronique. « Si la victime parvient à rassembler toutes les preuves démontrant qu’elle est effectivement victime de violence numérique, elle peut alors saisir les services compétents, notamment la police, la gendarmerie ou toute autre autorité habilitée par l’État à traiter ce type d’infractions », explique-t-il.
Fatiyatou Inoussa (ONEP)
