Pr Amadou Oumarou
Professeur, quelles sont les raisons qui ont motivé la création au sein du département de Sociologie et d’Anthropologie de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université Abdou Moumouni(UAM) du programme d’anthropologie visuelle dont vous êtes le Coordonnateur ?
Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’anthropologie visuelle est une branche de l’anthropologie qui permet d’aller au-delà de la recherche classique. Dans la recherche classique, on faisait des recherches empiriques, on produisait des rapports de recherche pour les diffuser à travers des articles scientifiques, de rapports de recherche simples ou d’ouvrages collectifs. Et ça s’arrête là. Maintenant, avec l’anthropologie visuelle, on essaie d’accompagner les productions scientifiques avec des films ethnographiques. Il s’agit donc de collecter les données à partir de la caméra et d’avoir un support après la recherche, un support visuel qui permet de mieux comprendre ce qui est en train de se passer. Nous sommes dans des sociétés dites sociétés orales, où l’oralité joue un rôle important, et, donc la lecture a peu de place. Y compris dans le monde intellectuel, les gens lisent très peu.
C’est pour cela qu’on s’est dit qu’avec l’anthropologie visuelle, on peut permettre à toute une masse de voir comment sont les produits de la recherche. Ça permet d’avertir à la fois les décideurs publics, mais aussi les praticiens au quotidien. C’est ça l’enjeu principal.
Quel est l’intérêt de la formation proposée à travers ce programme d’anthropologie visuelle ?
L’intérêt de ce genre de démarche, c’est de rompre avec le système classique de production et de diffusion de données. Les données de la recherche ont toujours existé, mais elles sont mises dans les tiroirs, ou bien elles demandent un effort de lecture. Et peu de gens ont le temps de lire l’ensemble des productions de recherche. Mais avec les films ethnographiques, on peut visualiser et ça permet de donner plus de sens, d’attractivité aux acteurs, qu’il s’agisse des praticiens ou décideurs publics.
Monsieur le Coordonnateur, puisqu’il s’agit d’une nouveauté au niveau de l’UAM, avez-vous les ressources matérielles et humaines nécessaires pour la réussite de ce projet de formation ?
L’idée de la création de l’anthropologie visuelle datait des années 2010-2011. J’étais chef de département quand j’ai rencontré Lisbet Holtedalh, qui est actuellement Professeure émérite à l’Université Artique de Norvège. Elle était sur les traces de Jean Rouch qui avait beaucoup travaillé au Niger sur l’anthropologie visuelle, je veux dire l’ethnologie en particulier. Elle est venue à la faculté des lettres et, par le canal du doyen, on a pris contact et discuté beaucoup sur la possibilité de créer l’anthropologie visuelle au Niger. Nous avons monté un programme, mais on n’a pas pu avoir de financement en ce moment-là. Ainsi, dans le cadre du projet Sahel on Sahel, les universités camerounaises de Marwa et de Gaoundere, l’université des sciences sociales de Bamako, et l’université Abdoul Moumouni de Niamey se sont mises ensemble pour monter un programme sur l’anthropologie visuelle. Déjà les deux universités camerounaises étaient porteuses de l’anthropologie visuelle. C’est ce consortium-là qui a pu trouver des fonds au niveau de NORAD qui est une institution en Norvège. Ce qui a permis de financer la continuité de l’anthropologie visuelle dans ces pays-là et la création du master ici.
Dans ce sens, nous avons élaboré un curriculum et le master a été créé en 2022. Son opérationnalité a commencé à partir de 2023, année où ont été recrutés les premiers mastérants. Nous avons reçu dans le cadre de ce projet du matériel, des ordinateurs pour le montage des films, et 5 caméras de dernière génération qui permettent d’avoir des images de très bonne qualité. C’est ça qui nous a permis de démarrer. On se basait sur notre laboratoire, appelé LERSA, Laboratoire d’études et de recherche en sociologie et en anthropologie. Les ressources générées dans ces recherches nous ont permis d’initier la construction du bâtiment qui va abriter le Centre, et l’université nous a accompagnés.
ONU femmes a fourni des équipements pour le bâtiment dont les travaux de construction sont en finition. On va avoir très bientôt des espaces sécurisés qui nous permettent de faire le travail qu’il faut.
Vous avez parlé de l’équipement en matériel, mais qu’en est-il des ressources humaines ?
Le programme de l’anthropologie visuelle est mis en œuvre autour de trois pôles. Il y a le pôle théorique qui concerne l’anthropologie tout court en termes de méthodologie et d’épistémologie ; le pôle de technicité qui concerne le maniement des outils, en général de prise de vue, de montage et tout ce qui concerne la technique ; et le pôle de la connaissance anthropologie visuelle du point de vue théorique et pratique. Pour le premier pôle qui est celui de la méthodologie et d’épistémologie, nous l’avons ici, ce sont nos enseignants-chercheurs. Concernant le pôle théorique sur l’anthropologie visuelle pure, on fait venir des formateurs. Nous avons les norvégiens qui interviennent et aussi dans la sous-région un professeur malien et un camerounais.
Pour le pôle technique, on utilise les ressources d’ici, ce sont les gens qui sont habilités, des acteurs du domaine du cinéma, des personnes qui ont des connaissances approfondies sur les questions de réalisation, de montage, etc. C’est comme ça qu’on arrive à travailler en attendant que, nous-mêmes, nous produisions nos propres ressources humaines.
Aussi, dans le cadre de ce projet-là, nous avons eu des bourses pour quatre masterants à l’université de Marwa au Cameroun qui sont un levier fort pour nous en termes de ressources humaines. Il y a un doctorant boursier de ce projet, inscrit également à l’Université de Marwa, en instance de soutenir et qui va être une bonne ressource pour nous.
Pr, cette formation suscite-t-elle un engouement chez les étudiants nigériens ou les professionnels d’autres secteurs ?
La première année déjà, nous avons eu 23 dossiers de candidatures et nous avons recruté 10 étudiants. Ce qui est intéressant, c’est que c’est un master ouvert à la fois à l’ensemble des départements de sciences sociales, mais aussi aux professionnels du cinéma qui ont un background théorique intéressant. Cette année on a eu 27 candidatures parmi lesquelles 10 ont été retenues. Pour le moment, on prend un maximum de 10 étudiants compte tenu de ce que nous avons en termes de matériel.
Nous avons des étudiants qui viennent de l’ESSCOM, ex IFTIC, de l’université de Niamey notamment des départements de philosophie, des Lettres modernes, et de l’ENS. C’est un espace où plusieurs disciplines se retrouvent.
Puisqu’on parle de films dans l’anthropologie visuelle, y a-t-il une place pour l’analyse, la critique cinématographique dans le cadre du programme ?
La critique est au cœur de la chose, parce que sans critique il n’y a même pas de science. Ce qui est important en anthropologie visuelle, c’est le fait qu’il y a un parallélisme entre le texte et la production du cinéma. Il y a un texte qui accompagne les formes de collecte des données, la forme ou la stratégie d’interprétation des données et la forme ou la stratégie de valorisation de ces données-là. Les deux vont ensemble. Il y a toujours de la critique derrière, pour que ça soit scientifique. Il y a un croisement des données, un croisement des stratégies d’interprétation et un croisement du point de vue des formes de diffusion ; papier, film. Et ça, c’est assez important. Donc la critique est au cœur de l’anthropologie visuelle.
Qu’en est-il des perspectives concernant les débouchés ou l’employabilité au sortir de la formation après l’obtention du master ou doctorat en anthropologie visuelle ?
Il y a plusieurs perspectives pour ceux qui sont en anthropologie visuelle. D’abord, on a le monde de la recherche sociale, c’est-à-dire que les gens qui font la thèse peuvent être recrutés au niveau de l’université ou bien ils peuvent être des formateurs ailleurs. Ils peuvent aussi être des chercheurs indépendants. Même s’ils n’ont pas la thèse, ils peuvent être des prestataires de services du point de vue indépendant. Donc, on peut s’auto-employer de façon réelle. On peut travailler dans des institutions étatiques, y compris dans les administrations ; dans les institutions internationales, dans les collectivités territoriales. Un anthropologue visuel est capable de pouvoir faire un suivi des activités, que ce soit dans les démembrements de l’État ou dans des agences de développement, pour pouvoir montrer quel est l’input de l’action qu’on mène pour le bien de la population. Et là, c’est assez important parce que ça montre le visuel autour de l’activité en question. Ce sont des polyvalents, ils peuvent travailler dans n’importe quel espace professionnel. L’essentiel, c’est de pouvoir valoriser leur travail.
Monsieur le Coordonnateur, l’UAM accueille du 12 au 16 Janvier 2026 une rencontre sur l’anthropologie visuelle dans le cadre du programme Sahel-On-Sahel. Qu’est ce qui est attendu de ce rendez-vous ?
Concernant cette rencontre internationale des anthropologues visuels, il faut savoir qu’on a l’habitude de se rencontrer chaque année dans un des pays du Programme Sahel-On-Sahel. Il y a eu déjà une rencontre à Ngaoundere, au Cameroun en 2023, en 2024 on était à Marwa, en 2025 à Bamako. Cette année le choix est sur le Niger. L’idée pour ces rencontres-là, c’est de pouvoir faire en sorte que les doctorants qui sont inscrits et les masterants puissent avancer de façon régulière pour qu’ils puissent soutenir et avoir leur diplôme. La rencontre est un espace de travail pour voir quel est l’avancement des différents doctorants et à quel moment on espère qu’ils vont finir. Ça c’est le premier élément, le deuxième élément, c’est de faire en sorte que les enseignants puissent donner des enseignements forts du point de vue de la théorie et de l’analyse qualitative en termes de l’anthropologie visuelle et aussi de la façon dont il faut écrire les documents finaux. C’est un volet de mise au point, de formation et un volet de perspectives. Nous sommes à la dernière année du projet, nous allons faire le bilan et voir les perspectives. Nous attendons 11 participants du Cameroun (enseignants, administrateurs et étudiants), 5 du Mali et 2 de la Norvège. Et ici, on a 6 doctorants en anthropologie visuelle et une trentaine de mastérants.
Nous avons deux volets. Le volet formation et le volet de projection de films ouvert à tout le monde. Il s’agit de films produits dans nos universités. Ça peut être intéressant pour les externes.
Quel appel avez-vous à l’attention de tous ceux qui pourraient être intéressés par ce que vous êtes en train de faire mais aussi des autorités académiques ou décideurs surtout pour la continuité du programme ?
Il faut qu’on comprenne que l’idée du visuel qui accompagne la recherche scientifique est assez importante. Ce n’est pas le visuel classique, c’est le visuel ethnographique arrimé de données empiriques. C’est du réel, ce n’est pas de la fiction. C’est assez important de pouvoir voir quel est l’input de chaque action qu’on mène dans la vie. Cela peut permettre de réorienter les politiques publiques. Je parle aux décideurs publics, ça peut réorienter aussi les acteurs de l’action. Il faut que les praticiens, les décideurs publics, comprennent la portée de l’anthropologie visuelle dans leurs activités. Ça, c’est un premier élément. Deuxième élément, il faudrait accepter de l’accompagner, en donnant à l’anthropologie visuelle sa place dans les activités qu’on mène. Et si c’est fait, je pense qu’on n’aura même pas besoin de crier ailleurs pour avoir des ressources. Prenons par exemple la politique du système éducatif. Quels sont les problèmes du système éducatif ? L’anthropologue visuel peut bien les montrer, mieux les cibler. Et on n’a pas besoin d’être un grand intellectuel pour comprendre. Alors que quand c’est un texte, il faut réfléchir, il faut comprendre et ce n’est pas évident.
Nous avons l’ambition, mais on est au minimum de notre objectif général, il faut que l’État accompagne, parce que c’est quand même une institution étatique. Et ceux qui veulent aider les politiques étatiques, c’est aussi le moment d’agir pour que l’ambition soit une réalité.
Interview réalisée Par Souley Moutari (ONEP)
