Dr Harouna Ayouba
Monsieur le directeur, votre direction joue un rôle important dans le développement résilient de l’élevage au Niger. Quelles sont les missions prioritaires qui lui sont assignées ?
La direction de l’aménagement, de la sécurisation des espaces pastoraux et de la mobilité pastorale (DASEP/MP) est chargée de la réalisation et/ou la supervision des études de faisabilité des programmes et projets d’aménagement des espaces pastoraux et de la gestion des ressources hydro et sylvo-pastorales. Elle participe à l’élaboration des textes législatifs et réglementaires en matière de pastoralisme, ainsi qu’à la mise en œuvre de la politique d’hydraulique pastorale et des méthodes efficientes de gestion de la mobilité pastorale.
Il y a aussi l’organisation de fora en matière de mobilité pastorale, et surtout sur la prévention des conflits entre agriculteurs et éleveurs et la participation de la direction aux activités d’identification et de délimitation des espaces pastoraux. Elle participe aussi à la définition des programmes de formation technique et professionnelle des cadres de l’élevage au sein des institutions nationales spécialisées et à l’organisation des stages de recyclage adaptés aux stratégies d’intervention définies en matière d’aménagement de l’espace pastoral et de la gestion des ressources pastorales. Donc, ça c’est vraiment en ce qui concerne les missions prioritaires assignées par le gouvernement.
L’aménagement des espaces pastoraux présente de nombreux défis au Niger, notamment la crise sécuritaire, le changement climatique et la pression immobilière. Comment se présente la situation actuellement ?
Sur le plan sécuritaire, il y a actuellement la limitation de la mobilité pastorale. Vous savez, l’élevage pastoral, c’est surtout la mobilité du bétail et des éleveurs. Cette mobilité est limitée, tout simplement parce que le contexte sécuritaire est dégradé dans les zones dédiées, avec aussi des tensions régionales. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a des tensions avec certains pays voisins avec qui, jadis, il y avait cette mobilité. C’est le cas, par exemple, du Bénin qui a interdit la transhumance depuis 2022, de la Guinée qui a interdit la transhumance jusqu’à mars 2026 et du Nigéria, bien qu’on ait des accords avec certaines régions de ce pays telles que Katsina, avec les accords Jigawa-Maradi-Katsina et Jigawa-Zinder. C’est-à-dire que la mobilité pastorale est limitée au regard de ce contexte sécuritaire et des tensions avec certains pays.
Il faut dire que le contexte est aussi caractérisé par le vol des animaux, surtout au Niger. Par exemple dans la région de Tillabéri ou bien vers Doutchi, dans la région de Dosso, il y a des vols assez flagrants du bétail qui s’opèrent presque tous les jours. Ce qui fait que les gens se sont trouvés obligés de limiter la mobilité de leur bétail par crainte de le voir volé. C’est une situation qui interpelle, surtout à cause des plaintes des populations, et à laquelle il faut apporter des solutions conséquentes.
Quelles sont les mesures envisagées pour assainir ce secteur vital pour les pasteurs et leur bétail, et surtout pour faire respecter l’inviolabilité de ces espaces appartenant au domaine public ?
Il faut surtout faire respecter l’inviolabilité de ces espaces appartenant au domaine public. Le Niger a bâti un cadre réglementaire assez ambitieux pour le système d’élevage mobile qui est soutenu par les acteurs nationaux et internationaux. Cependant, pour que ce système soit efficace, il faut d’abord sécuriser physiquement les parcours, c’est-à-dire tout ce qui concerne les espaces pastoraux, à savoir les aires de pâturage, les aires de repos et les couloirs de passage.
Il faut aussi rendre opérationnels les accords. Le Niger a signé quatre accords bilatéraux, dont un accord entre la région de Dosso et Birnin Kebbi, un accord entre la région de Maradi et Katsina, un accord entre la région de Zinder et Jigawa, et enfin un accord entre Diffa et Bol (dans la partie tchadienne du Lac Tchad). Il faut donc rendre opérationnels ces quatre accords, ce qui permettra de faciliter la mobilité entre ces pays.
L’alimentation animale doit également être améliorée à travers le développement des cultures fourragères et surtout la valorisation des résidus agricoles et des sous-produits agricoles. Le Niger en produit assez et il importe en tout cas de les valoriser. Ça nous permettra d’avoir l’alimentation en quantité et en qualité sur toute l’année, ainsi que de réduire le déplacement de ces animaux.
Il faut améliorer la santé animale en éradiquant certaines maladies persistantes au Niger pour le bien-être animal, et surtout pour sécuriser aussi les humains. Et enfin, il faut améliorer les infrastructures pastorales. Quand vous regardez les points d’eau qu’on a, les forages, les puits pastoraux, les marchés à bétail, les stations de pompage, tout ça, leur fonctionnalité est très limitée. Il y en a beaucoup que les partenaires ont faits mais, pour la plupart, ils sont inopérationnels ou inaccessibles à cause de l’insécurité. Voilà un peu les éléments qui vont concourir à garantir la mobilité aussi bien du bétail que des éleveurs.
La situation sécuritaire, surtout dans des zones à forte potentialité pastorale, impacte de plus en plus le secteur de l’élevage au Niger. Comment les éleveurs, surtout les producteurs de lait, vivent-ils cette situation ?
En fait, la situation a beaucoup impacté le secteur, comme vous l’avez dit, si bien qu’aujourd’hui les éleveurs, surtout les producteurs du lait, vivent avec ce poids. Actuellement, le pays a un problème sérieux d’approvisionnement en lait local produit par nos animaux. Il y a vraiment un défi qui est là. On a fait la promotion, on a défini beaucoup de stratégies, beaucoup de politiques pour vraiment booster la production. Mais, jusqu’ici les besoins ne sont pas couverts. Ce qui veut dire que jusqu’ici, le pays dépend des importations du lait et des produits laitiers à hauteur de près de vingt (20) milliards chaque année. Même si aujourd’hui on décide d’injecter cet argent dans l’amélioration de la production laitière, il faut de l’autre côté sécuriser le cheptel en luttant contre l’insécurité et les vols.
D’un autre côté, quelles sont les actions entreprises pour valoriser les espaces pastoraux et les couloirs de passage du bétail ?
Plusieurs actions sont entreprises pour relancer les espaces pastoraux ainsi que les couloirs de passage du bétail. Il faut dire que, dans un premier temps, les régions se sont lancées dans une politique d’élaboration des schémas d’aménagement fonciers (SAF), où un diagnostic assez détaillé a été fait pour tout ce qui concerne ces espaces pastoraux. Aujourd’hui, quatre (4) de nos huit (8) régions ont déjà leur SAF validé par décret pris en Conseil des ministres. Il s’agit de Tillabéri, Dosso, Maradi et Zinder. Sur les quatre régions (4) restantes, Tahoua, Diffa et Agadez son bien avancées dans cette élaboration. C’est un exercice fastidieux qui coûte excessivement cher, en plus du temps que ça prend, mais le jeu en vaut la chandelle, parce que c’est ça qui va permettre de connaître tous les besoins en aménagement, aussi bien en ce qui concerne les nouvelles réalisations que celles à faire.
Deuxièmement, avec l’appui aussi du Projet de gestion intégrée des paysages (PGIP), nous avons eu à élaborer six (6) plans d’aménagement pastoraux. Donc là, c’est vraiment exclusivement ce qui concerne l’aménagement pastoral, notamment les puits, les couloirs de passage, les aires de pâturage, les aires de repos, entre autres. Cette action a concerné six (6) régions à raison d’une commune par région. Ce sont les communes d’Abala dans la région de Tillabéri, Dogon Kiria à Dosso, Baban Katami à Tahoua, Ourafane à Maradi, Guidimouni à Zinder, et enfin, Goudoumaria dans la région de Diffa. Ces 6 communes-là ont leurs plans d’aménagement posturaux et nous sommes déjà entrain de faire une mission d’information sensibilisation pour un balisage qui va avoir lieu bientôt. Les offres techniques, les analyses des dossiers sont déjà finies, ça reste seulement la notification aux fournisseurs pour faire le travail de balisage de 600 km de couloirs, d’aires de pâturage et d’aires de repos.
Troisièmement, avec le soutien du Projet d’Appui au Développement des Cultures Irriguées et à l’Intensification de la Production Animale (PACIPA) au Niger, nous sommes en train de faire déjà un diagnostic des points d’eau et nous sommes sur la finalisation d’un TDR pour le diagnostic en ce qui concerne les couloirs de passage. On va faire non seulement ce diagnostic, mais aussi les aménagements nécessaires. C’est déjà prévu, incha sha Allah.
Voilà un peu ce qui est en train d’être fait, parce que dans tous les cas, sans ce travail de valorisation de ces espaces et couloirs, la mobilité sera très limitée et on n’aura pas ce qu’on attend de l’élevage dans la souveraineté alimentaire qui est beaucoup importante. C’est dire que l’État doit jouer un rôle assez prépondérant dans l’épanouissement des éleveurs qui jouent un rôle clé dans l’atteinte de la souveraineté alimentaire au Niger, et se donner les moyens de les financer.
Propos recueillis par Souleymane Yahaya (ONEP)
