À quelques jours de l’Aïd al-Adha, appelée Tabaski, fête musulmane très importante célébrée le 10 du mois de dhou al-hijja, pour commémorer le sacrifice d’Ibrahim (Abraham) et son acceptation d’obéir à Allah, l’ambiance est morose dans plusieurs marchés à bétail de Niamey. Sur les grands lieux de vente d’animaux communément appelés Tourakou, l’affluence des acheteurs est plutôt timide. À Lazaret, comme à Tondibiah, Aéroport ou encore à Harobanda, les places de référence de commerce de bétail, s’animent, avec notamment des béliers qui sont acheminés. Mais, seuls quelques clients discutent avec les revendeurs sur place. Malgré la mesure du gouvernement portant interdiction d’exportation du bétail en vue d’assurer l’approvisionnement des marchés nationaux, les prix restent en hausse par rapport à l’an dernier. En effet, pour un mouton moyen, animal recommandé pour le sacrifice, les tarifs oscillent à partir de 100 000 FCFA, selon les constats faits cette semaine sur les différents points de vente de bétail de Niamey.

Le jeudi 14 mai 2026, il était 11 heures passées de quelques minutes lorsque nous franchissons le portique du marché à bétail de Lazaret, l’un des plus grands de la capitale. À quelques jours de la fête de l’Aïd el-Kébir, ce marché n’était pas encore rempli d’animaux. Seuls quelques bovins et ovins étaient exposés sous le soleil. On y trouve différentes espèces et races d’animaux d’abattage, comme des races rares d’ovins de Balami et d’Oudah.
Quelques minutes plus tard, un camion en provenance de la zone du Zarmaganda décharge des bêtes, tandis qu’un autre gros camion faisait son entrée avec un important lot de moutons. Ce qui laisse présager que les prochains jours seront déterminants. C’est pourquoi les revendeurs restent optimistes, espérant que la situation évoluera favorablement dans les jours à venir.

Selon le gérant du marché de Tourakou, Elhadj Mamoudou Hamadou, le marché était beaucoup plus rempli à la même période l’année dernière. Les causes de cette situation sont multiples, notamment le coût élevé de l’alimentation des moutons. «C’est ce qui décourage les revendeurs à amener très tôt leurs troupeaux. La nourriture des moutons est très chère. Par exemple, le son de mil est actuellement vendu à 9 000 FCFA le sac, le rouleau de feuilles de haricot à 3 000 FCFA et le sac de “kowa” à 12 000 FCFA. Les dépenses deviennent énormes pour celui qui amène sa bête dès maintenant. Du coup, le revendeur ne gagnera pas grand-chose », déclare-t-il. Deuxièmement, poursuit Elhadj Mamoudou Hamadou, la faible affluence s’explique aussi par l’interdiction de circulation des moutons dans la ville de Niamey, une mesure prise par les autorités municipales. À l’époque, se souvient-il, lorsqu’un commerçant amenait tôt ses moutons, il disposait déjà d’un circuit d’écoulement. Celui-ci consistait parfois à confier les animaux à des jeunes chargés de circuler à la recherche de clients. « Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas, c’est interdit de circuler dans la ville avec des moutons », souligne-t-il. La faible affluence des clients décourage également les revendeurs à approvisionner rapidement les marchés. « Pour le moment, le marché n’enregistre pas une grande affluence. La clientèle ne vient pas. C’est pourquoi les revendeurs estiment qu’il faudra dans les dix derniers jours, attendre les 72 heures précédant la fête, pour apporter un nombre important d’animaux », confie-t-il.
Faible affluence de la clientèle dans les marchés
Saidou Karim, revendeur de bétail rencontré au marché à bétail de Lazaret, tente d’expliquer cette situation. Selon lui, beaucoup de clients craignent d’acheter un mouton puis de se le faire voler. D’autres ne veulent pas dépenser davantage pour la prise en charge de l’animal ou redoutent qu’il ne meure avant la fête, alors qu’ils n’ont pas les moyens de le remplacer. « Il y a quelques jours, l’un de mes clients a perdu un mouton que je lui avais vendu à 295 000 FCFA. Le mouton était sous ma garde ici quand il est mort. Dieu merci, il a été compréhensif lorsque je lui ai envoyé les images de l’animal », raconte-t-il. Selon ce revendeur, les prix des animaux, notamment des moutons, sont en hausse cette année par rapport à l’année dernière. Un mouton moyen coûte désormais plus de 100 000 FCFA.

« Cette cherté s’explique parfois par le fait que certains revendeurs ont engraissé ces animaux pendant deux ou trois ans. Lorsqu’ils pensent à toutes les dépenses engagées, ils ne cèdent pas facilement la bête. En plus, l’interdiction d’exportation des animaux a compliqué davantage la situation. Cela a un impact sur l’engouement, car ceux qui exportaient se ravitaillaient tôt afin d’acheminer les bêtes vers les pays de destination », explique-t-il.
Saidou Karim souligne que l’année dernière, à la même période, l’engouement était plus perceptible, avec davantage de clients et d’animaux sur les marchés. « Beaucoup ne veulent plus se rendre dans certaines zones touchées par l’insécurité pour s’approvisionner. À l’approche de la fête, des revendeurs venant de Maradi, Zinder ou Diffa viendront certainement ravitailler les marchés à bétail de Niamey », espère-t-il.
Ce revendeur estime qu’il vaut mieux garder les animaux sur place plutôt que de les faire circuler dans la ville, au risque de les fatiguer et de leur faire perdre du poids, surtout avec la forte chaleur. Un avis qui n’est pas toutefois partagé par certains commerçants, lesquels pensent pouvoir faire davantage d’affaires en circulant avec leurs animaux, malgré les mesures prises par les autorités de la ville de Niamey. Un autre vendeur de moutons, Yahouza Amadou Soumeila, étudiant originaire de Zinder rencontré dans ce même marché, indique qu’il s’est associé à d’autres étudiants pour se lancer dans le commerce de bélier. Le groupe s’approvisionne à Zinder. « Nous avons commandé 20 têtes de moutons il y a une semaine. Le prix de ces animaux varie entre 115 000 FCFA et 160 000 FCFA. Le coût du transport est de 8 000 FCFA par mouton. Jusqu’à présent, nous n’avons vendu que deux moutons », explique-t-il.

Cet étudiant en agronomie ajoute que l’année dernière, il n’avait pas amené ses moutons au marché, car il les avait écoulés directement à domicile. Selon lui, les prix étaient plus abordables à cette période. « Ce qui a contribué à cette hausse, c’est surtout la rareté des animaux. Nous ne cherchons pas de grands bénéfices ; dès que nous réalisons un petit gain, nous cédons l’animal. En réalité, cette activité est avant tout une passion depuis mon jeune âge », confie-t-il.
L’engouement semble toutefois plus perceptible au niveau du marché à bétail de la commune V (Harobanda). Malgré la rareté des clients, le marché était bondé d’animaux. Un revendeur rencontré sur place, répondant au nom de Hambali, explique que les clients arrivent à compte-gouttes et que la plupart viennent uniquement se renseigner sur les prix.
« Avec un peu plus de 100 000 FCFA, on peut se procurer un bon mouton de Tabaski. Un mouton moyen coûte entre 75 000 FCFA et 90 000 FCFA. Si les clients viennent régulièrement, nous pouvons vendre une dizaine de moutons par jour et nous ravitailler ensuite dans les marchés ruraux comme Aholé, Koré Mairoua ou Abala. En plus, chaque jeudi, je me rends au marché hebdomadaire de Tondibiah pour revendre », indique-t-il.
Le marché hebdomadaire à bétail de Tondibiah, un autre pôle de vente de moutons
Le marché à bétail de Tondibiah à la périphérie de Niamey, qui s’anime chaque jeudi, attire une foule importante. À quelques jours de la fête de Tabaski, nous nous y sommes rendus un peu après 13 heures afin de constater l’engouement. Sous une chaleur accablante avoisinant les 45°C, l’ambiance était déjà visible. Certains acheteurs négociaient les prix tandis que d’autres faisaient leur choix. Sur le chemin menant au cœur du marché, certains commerçants proposent également des médicaments destinés à soigner ou à engraisser les moutons.
Ce marché hebdomadaire draine un grand nombre d’animaux et l’affluence y crée une véritable effervescence. Revendeurs et acheteurs s’y côtoient, chacun cherchant à tirer profit de cette période. Bien que fréquenté chaque jeudi par de nombreux habitants, ce lieu de vente d’animaux ne dispose pas de gérant. Seuls quelques agents municipaux sillonnent les lieux afin de collecter les taxes auprès des revendeurs.

Trouvé sous une tente de fortune, Oumarou Hassoumi, un revendeur, surveille ses moutons et cabris en attendant l’arrivée de potentiels clients. « Ici, les animaux sont disponibles en grand nombre. Chacun peut trouver selon ses moyens. Le prix des moutons moyens est de 80 000 FCFA et plus, tandis que les gros moutons peuvent atteindre 150 000 FCFA, voire davantage », explique-t-il. Ce revendeur précise que les animaux proviennent des villages environnants de Niamey, mais aussi d’autres marchés de la capitale comme Tourakou et Harobanda. « Les jours de marché, de nombreux clients viennent parce qu’ils trouvent les prix plus abordables comparativement à d’autres marchés. Cela permet aux revendeurs d’écouler leurs bêtes. Avant la fête, je vendais environ sept moutons par semaine, mais avec l’approche de la Tabaski, j’espère en vendre davantage. Les animaux restants sont soit ramenés à la maison en attendant le prochain jeudi, soit conduits vers d’autres marchés », affirme-t-il.
Mme Roukaya Souley, une cliente rencontrée à la sortie du marché avec le mouton qu’elle venait d’acheter à 80 000 FCFA, exprime sa satisfaction. Elle espère bien entretenir son animal jusqu’à la fête. « Dieu merci, après avoir sillonné le marché pendant plus de 30 minutes sous cette chaleur, j’ai pu trouver un mouton. Franchement, je trouve le prix abordable », se réjouit-elle, le sourire aux lèvres. De son côté, Issoufou Souleymane, un autre acheteur surpris en pleine négociation, espère acheter trois moutons à un prix raisonnable.
« J’ai proposé 100 000 FCFA pour chacun de ces trois moutons, mais le vendeur n’était pas d’accord. Il m’a demandé de les acheter à 105 000 FCFA l’unité. Vraiment, cette année, je trouve les moutons très chers, car l’année passée, un mouton semblable ne dépassait guère 82 000 FCFA. Chaque année, à l’approche de la fête, je viens acheter mes moutons dans ce marché », explique-t-il. Ce client déplore l’augmentation des prix des animaux et rejette l’argument selon lequel les bêtes sont déjà chères « depuis la brousse ».

« Cette flambée des prix rend effectivement le sacrifice de la Tabaski très difficile pour de nombreux foyers qui souhaitent accomplir ce sacrifice. J’invite les vendeurs de moutons à revoir les prix afin de permettre au plus grand nombre de clients d’acquérir un mouton de fête », souhaite-t-il.
Interdiction de la divagation des animaux dans la ville de Niamey
La divagation et la vente des animaux dans les rues, artères et terre-pleins centraux constituent une source d’insalubrité, d’accidents graves, d’embouteillages et un frein à la mobilité urbaine. Les autorités municipales de Niamey ont, à travers le communiqué n°0022 du 6 septembre 2024, rappelé aux vendeurs de bétail l’interdiction de faire circuler les animaux hors des marchés à bétail autorisés. Des espaces dédiés à la vente du bétail ont été réservés dans chaque arrondissement communal. Tout animal errant saisi sera mis en fourrière et son propriétaire sera passible d’une amende prévue par l’arrêté n°00179 du 6 septembre 2024 portant interdiction et répression de la divagation des animaux et réglementant la vente du bétail sur le territoire de la Ville de Niamey. Malgré ces mesures, certains revendeurs continuent de circuler avec leurs moutons dans les quartiers et sur certaines artères à la recherche de clients. Pour y remédier, les agents municipaux patrouillent quotidiennement dans les rues et interpellent les contrevenants, lesquels s’exposent à une amende de 10 000 FCFA par tête de mouton. Oumarou Hamadou est l’un des revendeurs ayant écopé de cette sanction. Il témoigne avoir été verbalisé pour non-respect de la réglementation interdisant la divagation des animaux dans la ville.

« Le 13 mai 2026, un client m’a demandé de lui livrer quatre moutons au quartier Banda Bari. Je suis parti les livrer sans savoir qu’il existait une interdiction. Les agents municipaux m’ont intercepté et ont saisi mes moutons pour les conduire à la fourrière. Ils m’ont demandé de payer une amende. J’ai dû verser la somme de
40 000 FCFA pour récupérer mes moutons. Ils ont également apposé un signe bleu sur les quatre animaux en guise d’avertissement en cas de récidive », raconte-t-il.
Ce revendeur déplore toutefois le montant de cette amende. « La somme de 10 000 FCFA par tête d’animal est très élevée, surtout en cette période où nous cherchons simplement à réaliser un petit bénéfice avant de regagner nos villages », estime-t-il. Ali Mahamadou, également revendeur, considère lui aussi que cette mesure ne favorise pas les commerçants de moutons.
« Avant l’instauration de cette mesure, les revendeurs arrivaient à vendre des moutons chaque jour en confiant leurs bêtes à des jeunes qui circulaient dans les quartiers pour se rapprocher de la clientèle. Cela permettait aussi bien aux propriétaires qu’aux jeunes vendeurs de gagner de l’argent. Chacun y trouvait son compte. Mais aujourd’hui, depuis que les moutons doivent rester au marché, les clients se font rares. À peine arrivons-nous à vendre un mouton par jour », précise-t-il.
Dans le souci de veiller au respect de cette disposition, le gérant du marché à bétail de Tourakou, Elhadj Mamoudou Hamadou, affirme avoir organisé plusieurs réunions avec les revendeurs ainsi que des campagnes de sensibilisation.
« Je leur ai expliqué l’importance de cette mesure et son intérêt, car elle contribue à maintenir notre ville propre et à protéger les plantes aménagées le long des artères », souligne-t-il. Elhadj Mamoudou Hamadou a également invité la population à se rendre dans les marchés à bétail pour l’achat des moutons à l’occasion de la fête de Tabaski. « Les moutons sont disponibles et chacun peut en trouver selon ses moyens, même si cette année les prix sont sensiblement en hausse par rapport à l’année passée », conclut-il.
Yacine Hassane et Abdoulaye Mamane (ONEP)
