Le ministre Farmo (centre) sur le site de l’ancienne résidence royale de Birni N’Konni en compagnie du Chef de Canton (droite) et du préfet de Konni
Le 5 septembre 2025, en partance pour la capitale de l’Ader où je devais procéder au lancement des concours d’entrée dans nos établissements d’enseignement et de formation techniques et professionnels, je fis halte à Birni N’Konni afin de prendre connaissance, sur le terrain, de l’état de nos infrastructures, de l’administration de nos écoles, mais aussi des difficultés auxquelles apprenants et parents d’élèves, enseignants et syndicats sont confrontés.
Il est de coutume, lorsqu’un membre du gouvernement séjourne en une localité du pays, qu’il présente ses civilités aux autorités traditionnelles. Je me rendis donc à Birni N’Konni à la résidence de l’honorable Sardaouna Mahaman, chef du Canton, pour faire mes devoirs.
Je savais que le massacre le plus abominable de l’histoire de notre pays avait été perpétré en ces lieux par les meurtriers de l’empire colonial français. Je savais la résistance héroïque que nos ancêtres à armes inégales avaient opposée à l‘envahisseur. Je ne pouvais quitter ces terres qui regorgent d’histoire, sans m’abreuver à la source royale.
Où se trouve le tata de Birni pris d’assaut par la horde coloniale, le 9 mai 1899, et qu’en restait-il ?
J’en fis la demande auprès de l’Honnorable Sardaouna, il eut l’obligeance de m’éclairer.
Entouré de sa cour, le Chef de Konni accueillit la délégation aux portes du nouveau palais dont le chantier est à l’arrêt faute de ressources financières. La décision de construire un palais nouveau au pourtour de l’ancienne résidence royale est sous-tendue par la clairvoyance de l’honorable Sardaouna, le souci de conserver les témoignages de l’histoire, le devoir de mémoire et la nécessité de meubler la mémoire collective et la conscience historique nigériennes.
Au sortir du palais en voie d’érection que notre illustre hôte nous fit visiter, nous empruntâmes un sentier serpentant au milieu des broussailles pour parvenir au site de l’ancienne résidence royale. Nous nous étions arrêtés à mi-chemin devant le cimetière des chefs pour les honorer. Qu’Allah Le Tout Puissant, Le Très Miséricordieux, les bénisse.
Le Chef ralentît la marche, puis s’arrêta. « Il ne faut pas aller plus loin, dit-il ». Un instant, le temps semblait s’être arrêté, une atmosphère pouvant être ressentie, mais non décrite, régna sur les lieux. Pour tout mouvement, il n’y avait que celui lent et régulier de la queue de deux chevaux attachés à des pieux plus intéressés par le contenu de leurs bacs à céréales que par notre présence.
Chapelet à la main, le maître des lieux nous indiqua la demeure des rois : une grande case circulaire dont les murs en argile, quoique raccourcis, avaient résisté aux temps et aux intempéries ; les habitations des courtisans : un amas de poutres et de torchis compactés par la pluie.
Pendant que je commentais les événements qui se sont déroulés il y a plus d’un siècle, et que mon poil se hérissait, le Chef digne, souverain, resta égal à lui-même. « Il y a eu beaucoup de morts », dit-il sobrement.
Ici reposent depuis cent vingt-six (126) ans les ruine du palais du Sultan Mahamadou Ibrahim Gourama qui croisa le fer avec Voulet et Chanoine, ne sont pas loin les fosses communes où ont été jetés 7 000 ; 12 000, 15 000 corps (Dieu seul en connaît le nombre exact), dont l’ensevelissement nécessita cinq (5) jours de labeur.
Pauvres victimes, victimes innocentes, raflées par les balles coloniales, achevées par la baïonnette du tirailleur, décapitées par Chanoine, éventrées par Voulet, déchiquetées par Jolland, violées et pendues par Pétau, Bouthel, Pallier et Laury, j’entends vos cris, vos râles. Je sens l’odeur de votre sang mêlée de poudre à canon, je vois les tranchées remplies de votre sang. Et tombent comme des mouches, nos pères, nos mères qui tentent d’échapper à l’extermination, sous le feu ininterrompu des criminels. Silence de mort sur Konni : de vils pilleurs enjambant les cadavres, vident les greniers et les enclos au profit de l’intendance coloniale.
Konni meurtrie, Konni détruite, Konni reconstruite, ce n’est plus Chanoine, ce n’est plus Voulet qu’il faut craindre, c’est l’ignorance, c’est l’immémorable. Oublier Konni, c’est assécher la mémoire collective. Ne pas connaître Konni, c’est étouffer la conscience historique : la compréhension du passé, du présent et de l’avenir.
Se souvenir et conserver, ériger des monuments et transmettre le savoir historique par l’école, par les musées, par les médias, telle est la réparation que Konni attend de nous.
Farmo M.
