Farmo M.
Entre le 15ème et le 19ème siècle, une civilisation sortie des ténèbres du Moyen-âge, qui n’a inventé ni la boussole, ni la poudre, ni le canon, mais qui en fit un usage efficace, débarque sur les côtes des quatre continents. Par la bouche des canons, elle dicte sa langue, décrète sa culture, promulgue son modèle politique, édicte son droit et impose son système économique.
Après avoir établi son hégémonie sur le monde, elle proclame l’universalité de son particularisme dominant. Dès lors, l’universalité devient l’expression la plus totalitaire de la domination occidentale. Les principes et les valeurs, les règles et les lois de l’Occident, les manières de penser et d’agir de l’homme blanc sont dits valables pour toute l’humanité. Hors de la manière d’être occidentale, point de salut. Au progrès et au développement, on donne un visage occidental. Se développer, c’est s’occidentaliser.
Jusqu’ici, nous nous sommes regardés, et avons regardé nos cultures à travers le prisme réducteur de la vision occidentale du monde. Par ces temps de Refondation qui annoncent l’indépendance conquise et la souveraineté assumée, rien en nous ne doit échapper à l’introspection, rien dans nos sociétés ne doit être exempté d’examen critique. Il faut descendre au plus profond de notre être pour explorer les coins de la conscience, les recoins du subconscient afin de traquer, de débusquer et d’expulser les scories et les sédiments déposés par les idéologies impérialistes, les dominations séculaires, et les traumatismes invalidants. Il faudra ensuite, parcourir nos sociétés de long en large, examiner de fond en comble les valeurs et les principes, l’organisation politique, les lois et les institutions, les manières de penser et les comportements, afin d’en extirper tout ce qui freine l’essor de nos sociétés et plombe le devenir africain.
La première attitude à adopter dans notre combat de libération est la récusation de toute autorité – pays ou organisation internationale – qui se placerait au-dessus de nous pour donner des directives, des injonctions ou des leçons sur la manière dont nous devons conduire notre existence et sur les façons de gérer nos affaires, au nom d’un universalisme qui diffuse une manière d’être occidentale, ou au nom des droits de l’Homme conçus en notre absence, pendant que nous étions des colonisés, des indigènes considérés plus comme des bêtes de somme que comme des hommes ou des citoyens. Il faut dans le même élan déclarer tout suppôt de l’universalisme dévoyé, tel Human Right Watch, comme intrus, imposteur et incompétent dans la gestion de nos affaires domestiques.
Nous ne sommes pas seuls à avoir subi la domination occidentale, la colonisation, l’impérialisme et leurs effets pervers. Les peuples qui ont endigué les tendances culturicides de l’hégémonie occidentale, les peuples qui ont vaincu le processus morbide de l’aliénation, ont trouvé force et énergie dans leurs cultures et dans leur histoire.
Ainsi, par exemple, la Chine, les dragons asiatiques : Corée du Sud, Taiwan, Singapour et Hong Kong se sont enracinés dans leur histoire et leur culture, pour prendre leur essor, pour se développer sans s’occidentaliser. Le secret de leur réussite réside dans l’attachement à la vielle civilisation confucéenne (5ème siècle avant J.-C.), dont les enseignements principaux peuvent se résumer comme suit :
-La recherche de l’harmonie collective par l’entraide, dans l’ordre et la discipline ;
-L’autorité morale des gouvernants fondée sur la vertu et l’exemplarité, en contrepartie de l’adhésion populaire et de la loyauté ;
-Le respect de la hiérarchie, notamment le respect des parents et des aînés ;
-La place centrale réservée à l’éducation et aux études qui permettent de gravir les échelons sociaux.
Notre civilisation, l’africaine, est plus ancienne que l’asiatique. Les fondements du Confucianisme sont tous présents dans les valeurs africaines de civilisation. Ce qui nous manque, ce que nous n’avons pas accompli, et qui nous distingue des Asiatiques, c’est le pas, sans hésitation, sans complexe, volontaire, vers les lieux qui abritent l’essence de la Refondation et le ressort du devenir.
Mais revenons à l’Occident qui aujourd’hui donne des leçons tous azimuts. Qu’était-il, au Moyen-âge ? Une zone plongée dans l’analphabétisme, traversée de famines, de maladies et de misère. Quand, « au 15ème siècle, dit Boubou Hama, l’Europe opéra sa renaissance, c’est vers son passé gréco-latin qu’elle puisa l’essence de sa rénovation ». Or, le professeur Cheikh Anta Diop a établi depuis fort longtemps que la civilisation égypto-nubienne est pour l’Afrique, ce que la civilisation gréco-latine est pour le monde occidental. Et lorsque le professeur Joseph Ki Zerbo nous invite à investir le passé dans le présent, il parle de Refondation.
Rénovation, Renaissance, Refondation et Investissement du passé dans le présent désignent une seule et même chose : puiser dans la force de nos traditions, de nos habitudes et de nos mœurs, s’inspirer des enseignements et les réalisations historiques, pour inventer, créer ou produire des organisations sociales et politiques, des lois et des institutions en adéquation avec les conditions dans lesquelles nous vivons.
Entre le début de la civilisation égyptienne 3000 ans avant J.-C., et la fin des grands empires africains au 16ème siècle, plus de 4000 ans se sont écoulés. Dans cet espace temporel l’Afrique a mis en œuvre des organisations politiques et sociales, administratives, judiciaires, éducatives, des conceptions philosophiques et morales qui constituent un capital d’expériences qui attend d’être exploité.
Farmo M.
