Entretien avec Professeur Motcho Kokou Henri, Enseignant chercheur à l’Université Abdou Moumouni de Niamey, spécialiste des villes africaines : «La ville de Niamey doit nécessairement effectuer des investissements pour offrir un meilleur cadre de vie à la population résidant dans ses périphéries»

Société
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Professeur pour parler des villes, on constate que Niamey, la capitale du Nigerc onnait une urbanisation accélerée ces dernières années. Quel commentaire vous inspire cette situation ?

Une des problématiques des villes africaines, surtout des villes capitales, c’est la rapidité de leur croissance démographique et spatiale. A titre illustratif, en 1960 Niamey ne comptait que 30.000 habitants et couvrait une superficie de 860 ha. Aujourd’hui, c’est-à-dire 62 ans plus tard, elle compte, selon les statistiques de l’INS, plus de 1.300.000 habitants, voire davantage selon d’autres sources. Aujourd’hui son espace urbain s’étend sur 30.000 ha. Elle a donc dépassé la surface attribuée à la ville qui est de 237 km2. Autrement dit en 62 ans, la population a été multipliée par 43 et l’espace urbain par 35. C’est un rythme trop rapide pour doter notre ville capitale de l’ensemble des infrastructures collectives nécessaires à la vie quotidienne des Niaméens.

Et qu’est-ce qui explique cette croissance fulgurante ?

Plusieurs facteurs expliquent cette croissance démographique. Il ya dans un premier temps l’exode rural qui est un flux continue de jeunes qui quittent leurs villages pour venir s’installer en ville. A ce flux s’ajoute un deuxième facteur qui est aujourd’hui le plus important. Il s’agit de la croissance démographique naturelle qui est aussi élevée à Niamey qu’à l’intérieur du pays. Elle est de l’ordre de 3,9% par an. Le troisième facteur, c’est que dans son extension, Niamey annexe les villages périphériques. Ce sont ces trois facteurs surtout qui contribuent à augmenter la population et la surface. Notons aussi que l’étalement urbain est aussi dû au mode de construction qui est horizontal, c’est-à-dire qu’on a surtout des maisons à rez-de-chaussée qui consomment beaucoup d’espace. La densité de population est de ce fait est très faible. Ce qui entraine un étalement urbain et une occupation de l’espace qui n’est souvent pas très rationnelle. Voilà en résumé ce qui explique l’étalement de la ville de Niamey.

Professeur pouvez-vous revenir sur les critères ou les conditions qu’il faut réunir pour qualifier une entité de ville ?

Les critères pour définir une ville, c’est d’abord une agglomération des personnes. Selon l’INS, peut être qualifiée de ville toute agglomération d’au moins 2000 habitants. A ce critère de population, on en ajoute d’autres critères tels que les fonctions, la morphologie, etc. Pour l’ONU la ville doit compter au moins 10.000 habitants. Ce seuil n’est pas respecté à l’échelle des pays. La définition de la ville dépend aussi des domaines de formation, par exemple pour les sociologues c’est un lieu de maximisation des relations, pour les géographes c’est la locomotive dans l’aménagement d’un espace, pour les économistes, c’est un marché. Donc les critères sont définis selon les domaines de formation.

S’il y’a une problématique qui préoccupe les citoyens de nos jours, notamment à Niamey, c’est cette question de viabilité de la ville en général et des quartiers en particulier. Selon vous qu’est-ce qu’il faut pour rendre ses quartiers plus viables ?

Au début je disais il y’a la rapidité de la croissance démographique et spatiale. Par exemple, une ville comme Niamey double sa population tous les 15 ans, c’est un rythme qui est trop rapide. Cela veut dire que tous les 15 ans, il y‘a un nouveau Niamey qui se construit tout autour de l’ancien Niamey. Autrement dit, si on veut garder le même taux de scolarité, il faut créer le même nombre d’infrastructures qu’il y’a dans l’ancien Niamey tous les 15 ans. S’il ya aujourd’hui 100 écoles primaires dans la ville, dans les 15 ans à venir il faut en créer 100 autres dans le nouveau Niamey, sans penser à améliorer le taux de scolarisation. Parce que si on veut améliorer ce taux au lieu de 100 on doit construire 150 ou 200. C’est la même réflexion à faire pour la santé, pour l’approvisionnement en eau potable, en électricité, pour les routes. Cette projection n’aborde pas la réhabilitation de l’existant qui a aussi un coût.

Quel sera selon vous l’impact d’un tel investissement ?

Le rôle de la municipalité, c’est d’offrir à sa population un bon cadre vie nécessaire à son épanouissement. Ce cadre de vie doit être agréable donc viabilisé. C’est un droit du citoyen d’avoir de bonnes routes, des collecteurs d’eau fluviale, des centres sanitaires de proximité, des écoles et des centres de formation de proximité et de qualité. Ces infrastructures de proximité vont diminuer la mobilité et donc la congestion du centre-ville. Parce que ce qui se passe ici, toute la ville, le matin, se dirige vers le centre-ville, ce qui crée des embouteillages qui ont un coût pour les ménages et pour la ville. Ces embouteillages engendrent aussi de la pollution, des accidents, etc. La ville de Niamey doit nécessairement effectuer des investissements démographiques (écoles, santé, logement, marchés, routes, etc.) pour offrir à sa population un meilleur cadre de vie surtout à la population résidant dans ses périphéries.

Professeur, revenons aussi à cette actualité qui est la récurrence des inondations dans la ville de Niamey. Qu’est-ce qu’il faut selon vous pour améliorer cette situation ?

La première chose, c’est de respecter le fonctionnement des sous bassins. Par exemple quand vous prenez «Gountiyéna» qui draine une quantité importante d’eaux pluviales vers le fleuve, dans les années 1960 jusqu’à fin 1980, il y’avait des jardins dont l’avantage était de fournir des fruits et légumes mais également de la fraîcheur et de pomper des eaux de sous-sol et avec lesquelles on arrosait les arbres fruitiers. Par la suite les autorités municipales ont empêché le jardinage à cause des maladies hydriques qu’on peut contracter en consommant les légumes produit dans ce talweg. Après avoir interdit cette activité, la vallée du «Gountiyéna» fut morcelée. Aujourd’hui la nappe ne désemplie plus. Ceux qui ont construit dans le lit sont inondée chaque année pendant plusieurs mois. Sur la rive droite la population a construit sur les voies de l’eau. Elle a donc pris le risque de provoquer ce qui est beaucoup plus forte qu’elle car elle (l’eau)  reprendra tôt ou tard son dû.

Professeur est-ce que vous-êtes associé dans toutes ces réflexions qui visent l’amélioration du cadre urbain ?

Nous à l’Université, nous menons nos réflexions sur les préoccupations des populations pour produire de la connaissance à travers nos articles scientifiques qui sont disponibles à l’Université mais également sur internet. Mais la ville nous associe rarement à ses réflexions. Mes collègues de l’IRSH ont une fois, officiellement, bénéficié d’une étude sur la toponomie de la ville. Mais de manière générale les autorités de la ville font appel à des cabinets d’études pour leurs réflexions. Nos réflexions ne sont malheureusement pas concertées. C’est dommage car nous avons des Enseignants-chercheurs et des étudiants qui, dans le cadre de leur mémoire de licence, de master et de doctorat, peuvent contribuer à la connaissance des enjeux urbains au Niger. Pour l’instant nos réflexions sont guidées parce que nous voyons, nous constatons. Les résultats de ces réflexions sont disponibles à l’Université Abdou Moumouni. La ville peut les exploiter.

Enfin, quelles sont selon vous les perspectives pour la ville de Niamey ?

Je crois que Niamey est une belle ville. Il faut réfléchir ensemble pour savoir quel est le modèle de ville que nous voulons pour le futur. Parce que penser qu’on va faire de Niamey Paris est une utopie car elle n’aura pas d’âme. On a besoin de réfléchir ensemble avec les populations pour définir ce que nous voulons comme ville. Pour la mobilité par exemple j’ai l’impression qu’on a choisi la facilité en optant sur le tout automobile et moto. Or le tout automobile nécessite beaucoup d’espaces en termes de voix de circulation et de parking. Est-ce qu’il n’est pas mieux d’essayer le transport en commun et en profiter pour mieux organiser le transport collectif traditionnel actuel, afin que beaucoup plus de personnes puissent se déplacer sans beaucoup de difficultés, dans de meilleures conditions et à un coût beaucoup plus abordable ?

 Propos recueillis par Ali Maman(onep)